Au Mali, une campagne prétend « protéger les filles » en défendant leur excision. Derrière cette sidérante inversion des mots, une vieille question : que reste-t-il de l’humain lorsque la mutilation devient vertu et la violence, protection ?
« Oui à l’excision, protégeons les filles. »
Oui, ma chère lectrice, tu as bien lu.
Au Mali, une campagne intitulée « Oui à l’excision » a essaimé sur les réseaux sociaux.
Oui.
Dans un pays dont le Code pénal sanctionne nombre de violences faites aux femmes, l’excision, elle, n’est toujours pas expressément désignée comme une infraction autonome — même si certaines dispositions générales peuvent permettre des poursuites.
Autrement dit, on peut encore défendre publiquement l’idée que des adultes immobilisent une fillette, lui écartent les cuisses et tranchent dans ses chairs les plus intimes.
Il faut parfois revenir aux mots les plus simples.
L’excision est une mutilation.
Elle ne soigne rien. Elle ne prévient rien. Elle n’améliore rien. Elle peut provoquer douleurs extrêmes, hémorragies, infections, séquelles sexuelles, psychologiques et obstétricales.
Bref : un charcutage barbare.
Mais voyons — et, comme on dit dans les bonnes séries policières de France 3, pardon pour l’oxymore — où est le mobile ?
Qu’est-ce qui peut pousser des hommes — « hommes » au sens testiculophore du terme, pas au sens universel — à vouloir protéger les filles en les mutilant, tels de vulgaires Robespierre guillotinant le peuple pour son bonheur ?
La polémique est née autour d’une campagne anti-excision et d’une controverse sur ce que dit réellement la loi malienne. Puis la riposte est arrivée : affiches, vidéos, argumentaires religieux, publications sur Facebook et TikTok.
Parmi les défenseurs publics de la pratique, Koué Diakité, qui se présente comme prêcheur, a invoqué des arguments religieux pour la justifier.
Punaise, mais où va-t-on si les gonzesses ne sont pas débarrassées de tout cet attirail potentiellement chronophage qui risque de les détourner, sous l’effet de leurs hormones délétères, de toutes ces tâches nobles que sont la cuisine, la vaisselle et la ponte ?
Si on ne les exonère pas de ces excroissances de chair disgracieuses et inutiles qui risqueraient, horreur suprême, de leur procurer du plaisir ?
Pire.
Si on les leur laisse, elles vont apprendre à s’en servir.
Et ne plus penser qu’à ça.
Comme nous.
Et elles vont vouloir qu’on les fasse jouir, comme dans ces civilisations décadentes de kouffars.
Et nous, on ne veut pas qu’elles jouissent !
Une femme qui jouit, vous imaginez le bordel ?
Voilà donc qu’au nom de la protection des filles, on légitime leur mutilation.
L’inversion est parfaite.
Et c’est peut-être elle, au fond, qui m’intéresse.
Car cette mécanique nous est devenue familière.
On la retrouve chaque fois qu’une cause déclarée sacrée finit par rendre secondaire le corps de celui qu’elle prétend défendre.
On creuse des tunnels sous Gaza, on amasse des armes, on protège les chefs du Hamas tandis que les civils restent exposés — et certains, chez nous, appellent cela résistance.
La violence change de nom.
La mutilation devient protection.
Le fanatisme devient vertu.
La mort devient résistance.
Et celui qui refuse cette inversion morale devient le coupable.
Pendant ce temps, les mêmes sont parfois capables de regarder avec suspicion tout ce qu’Israël invente pour réparer, soigner, sauver.
Asinus asinum fricat.
Voilà peut-être le vrai sujet.
Pas seulement l’excision.
Pas seulement Gaza.
Mais deux conceptions de l’humain.
Le corps que l’on respecte ou celui dont on dispose.
Le plaisir que l’on accepte ou celui que l’on mutile.
La vie que l’on protège ou la mort que l’on sacralise.
L’espèce et la civilisation.
L’érotisme et le rut.
Eros contre Thanatos.


