Il est des intellectuels dont on peut discuter les analyses, contester les formules, parfois même récuser les conclusions — mais auxquels on ne peut reprocher d’avoir choisi le confort du silence. Daniel Salvatore Schiffer est de ceux-là. La libération d’Ayoub Aïssiou, après quarante et un jours de détention en Espagne, offre aujourd’hui à HaBayta l’occasion de saluer non une opinion, mais une constance : celle d’un homme qui, lorsqu’il estime une liberté menacée, se mobilise.
Ayoub Aïssiou est libre.
Arrêté le 25 juillet à l’aéroport de Barcelone-El Prat, détenu depuis à la prison de Brians 1, l’ancien patron de la chaîne Algérie One a quitté sa prison vendredi 4 septembre, après quarante et un jours de détention.
Quelques semaines plus tôt, alors que pesait sur lui la menace d’une extradition vers l’Algérie, un appel avait été adressé à Emmanuel Macron et Pedro Sánchez afin de demander sa libération et d’empêcher son transfert.
Lire l’appel dans le Journal du Dimanche https://www.lejdd.fr/International/algerie-un-collectif-dintellectuels-appelle-a-la-liberation-dayoub-aissiou-181509
Cet appel avait été lancé à l’initiative de Daniel Salvatore Schiffer, avec notamment Marek Halter et Hassen Chalghoumi. Vingt personnalités l’avaient signé.
HaBayta en était : Sarah Cattan figurait parmi les signataires.
Il serait évidemment excessif d’attribuer la libération d’Ayoub Aïssiou à une tribune, à un homme ou à un collectif. Les décisions judiciaires obéissent à leurs procédures et à leurs raisons propres.
Mais il serait tout aussi injuste de ne jamais regarder ceux qui, avant que l’issue soit connue, acceptent de mettre leur nom au bas d’un texte.
C’est cela que nous voulons saluer aujourd’hui.
Être là
Ces dernières années, il est peu de combats auxquels Daniel Salvatore Schiffer ait estimé devoir prendre part et où il ait choisi l’absence.
On le retrouve lorsqu’il s’agit de défendre la liberté d’expression, de dénoncer les totalitarismes, l’islamisme, l’antisémitisme, de soutenir les dissidents ou de défendre Israël lorsque celui-ci est, à ses yeux, injustement mis en accusation.
Il écrit beaucoup. Il intervient beaucoup. Il signe beaucoup.
On peut juger qu’il en fait parfois trop.
On peut trouver son verbe emphatique, son engagement trop incandescent, préférer davantage de retrait, de doute ou de nuances.
Mais le retrait, précisément, n’est pas son tempérament.
Et il y a quelque chose d’un peu facile à railler ceux qui s’exposent lorsque tant d’autres ont perfectionné l’art de déterminer, depuis une confortable prudence, le moment où il devient opportun de parler. Daniel Salvatore Schiffer appartient à une conception ancienne de l’intellectuel : celui qui considère que penser oblige parfois à intervenir.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a dirigé en 2023 un ouvrage collectif intitulé Repenser le rôle de l’intellectuel, construit précisément autour de l’idée que l’engagement intellectuel suppose encore la défense de principes universels : liberté, raison, vérité, justice et droits humains.
Le prix de la parole
Schiffer sait également depuis longtemps que cette conception n’est pas sans conséquence. Après la tuerie du Musée juif de Bruxelles en 2014, ses prises de position contre le fondamentalisme et son appel au dialogue entre Juifs, musulmans, chrétiens et laïcs lui avaient valu intimidations et menaces, suffisamment sérieuses pour susciter alors le soutien public de plusieurs organisations laïques.
Cela n’a pas conduit au silence.
Il ne s’agit pas ici d’ériger cette persistance en héroïsme. Simplement de la constater. Parce qu’à force de n’écrire que sur les abandons, les renoncements, les retournements et les silences des intellectuels, nous risquerions d’oublier qu’il existe aussi ceux qui demeurent au rendez-vous.
On peut ne pas être d’accord
HaBayta n’a pas vocation à fabriquer des statues. Et peut-être est-ce précisément pour cela que ce salut a du sens.
On n’est pas tenu d’être d’accord avec un intellectuel pour savoir reconnaître le courage de sa présence. Nous ne signerons probablement pas chacune des phrases de Daniel Salvatore Schiffer. Lui-même ne signerait probablement pas chacune des nôtres, et tant mieux: une maison de plumes libres ne demande pas l’unanimité.
Elle peut en revanche reconnaître la fidélité à un principe : lorsqu’un homme est menacé pour ses idées, lorsqu’une liberté paraît en danger, lorsqu’un régime autoritaire tente d’étendre au-delà de ses frontières la puissance de son appareil répressif, ne pas considérer que cela regarde toujours quelqu’un d’autre.
Dans l’affaire Aïssiou, Daniel Salvatore Schiffer n’a pas attendu de savoir si le combat serait victorieux pour s’y engager.
Aujourd’hui, Ayoub Aïssiou est sorti de prison.
Alors, pour une fois, au lieu de raconter seulement ceux qui se sont tus, HaBayta voulait dire à celui qui était là : nous l’avons vu.
Sarah Cattan



