Après avoir affronté le soleil israélien, Serge Siksik s’attaque à une autre particularité de la vie à Tel-Aviv : l’omniprésence des chiens et la dévotion de leurs maîtres. Derrière la satire, une interrogation plus sérieuse : l’homme contemporain chercherait-il parfois dans l’affection animale un refuge contre les exigences des relations humaines ? De Clifford D. Simak à Emmanuel Levinas, en passant par la Torah, une chronique provocatrice et savoureuse sur l’amour, la liberté et les paradoxes de notre modernité.
« Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. »
— Nietzsche
J’aimais les chiens. Je les aimais même beaucoup.
Leur fidélité, leur intelligence, leur regard, cette manière de nous offrir une affection sans calcul apparent. Mais depuis quelques années, quelque chose s’est brisé.
Je ne les supporte presque plus.
Ou plutôt, je ne supporte plus ce que les hommes sont devenus à leur contact.
Ils sont partout. Dans les rues, les jardins, les ascenseurs, les cafés. Des chiens minuscules, gigantesques, habillés, parfumés, transportés dans des poussettes. Une population parallèle qui semble avoir progressivement conquis l’espace public et, plus mystérieusement encore, l’espace mental de ses propriétaires.
À quel moment l’homme a-t-il commencé à prendre sa propre domestication pour une preuve d’amour ?
Il y a quelques années, j’avais sérieusement envisagé de glisser dans les boîtes aux lettres de mon voisinage la reproduction de la jaquette d’un roman extraordinaire : Demain les chiens, de Clifford D. Simak.
Je voulais provoquer un sourire. Peut-être une réflexion ?
Aujourd’hui, je me demande si j’avais compris la portée de ma plaisanterie.
Publié en 1952, ce livre imagine une Terre où l’humanité s’efface progressivement, laissant aux chiens l’héritage de sa civilisation.
Simak avait imaginé la disparition de l’homme. Il n’avait peut-être pas envisagé qu’elle puisse commencer par son consentement.
Chaque matin, je contemple un spectacle devenu si banal que plus personne ne semble en percevoir l’étrangeté.
Des hommes et des femmes interrompent leur activité, descendent dans la rue, attendent patiemment qu’un animal satisfasse ses besoins naturels, puis se penchent pour recueillir ses excréments dans un petit sac.
Je sais : c’est propre, civique, indispensable.
Mais regardons cette habitude avec les yeux d’un anthropologue venu d’une autre planète.
Que verrait-il ?
Une espèce qui se proclame supérieure, mais dont certains membres organisent plusieurs fois par jour leur emploi du temps autour des fonctions digestives d’une autre espèce.
Une espèce capable d’explorer Mars, mais qui attend sous la pluie qu’un caniche choisisse son arbre.
Et si la laisse n’était finalement que le symbole visible d’une servitude invisible ?
Le chien dépend toujours de l’homme pour vivre. Mais l’homme semble parfois dépendre du chien pour éprouver le sentiment d’exister.
L’un attend sa nourriture. L’autre attend une raison de rentrer chez lui.
L’amour sans l’épreuve de l’autre
Emmanuel Levinas a placé le visage d’autrui au cœur de sa pensée morale.
Le visage humain m’oblige. Il m’interpelle. Il m’arrache à la souveraineté confortable de mon propre moi.
Mais autrui est exigeant.
Il parle. Il contredit. Il résiste. Il possède une histoire, une liberté, des attentes qui ne coïncident pas nécessairement avec les miennes.
Le chien, lui, ne vous oppose aucune philosophie.
Il ne conteste ni vos opinions, ni vos contradictions. Il ne vous reproche pas vos silences. Il ne vous demande pas de devenir meilleur.
Il vous accueille.
Et c’est précisément ce qui rend son affection précieuse, mais aussi notre dépendance à cette affection philosophiquement inquiétante.
Car aimer un être qui ne nous contredit presque jamais est infiniment plus simple qu’aimer un être libre.
Nous ne cherchons plus seulement quelqu’un à aimer. Nous cherchons quelqu’un qui nous dispense des difficultés de l’amour.
Le chien n’est responsable de rien. C’est nous qui avons inventé cette étrange facilité.
Quand l’image de Dieu cherche son reflet dans une gamelle
La Torah affirme que l’homme a été créé beTselem Elohim, à l’image de Dieu.
Cette formule vertigineuse ne lui confère pas un privilège de domination brutale. Elle lui impose une responsabilité.
Le judaïsme interdit la souffrance inutile des animaux, enseigne le devoir de les nourrir et reconnaît leur place dans l’ordre du vivant.
Mais il ne confond pas compassion et abolition des distinctions.
L’homme est appelé à sanctifier son existence, non à s’en décharger.
Le Ramhal, dans Messilat Yesharim, place au commencement du chemin spirituel l’examen de la finalité de l’existence humaine.
Et voici que l’homme moderne semble parfois avoir remplacé cette interrogation par une autre : mon chien est-il heureux ?
Question parfaitement légitime.
Mais que devient-elle lorsqu’elle finit par occuper davantage d’espace intérieur que celle de notre propre accomplissement ?
Le drame n’est pas que l’animal soit aimé. Le drame commencerait lorsque l’homme ne saurait plus à quoi consacrer sa capacité d’aimer.
Une civilisation peut se dégrader sans devenir cruelle. Il lui suffit parfois de devenir insignifiante.
Tel-Aviv, capitale autoproclamée du royaume canin
Nul besoin de statistiques pour constater que Tel-Aviv semble avoir conquis une place de choix au hit-parade de la civilisation canine.
Il suffit d’y marcher, d’observer ses trottoirs, ses jardins, ses terrasses et ses innombrables promeneurs tenus en laisse par leurs compagnons à quatre pattes.
Ce n’est pas une démonstration arithmétique, c’est un spectacle quotidien.
Et ce spectacle m’interroge moins sur le nombre de chiens que sur la place que l’homme a choisi de leur abandonner.
Tel-Aviv, ville de liberté, de modernité, d’émancipation, serait-elle devenue, par une ironie de l’histoire, la capitale de la servitude volontaire ?
Dans cette ville où l’on revendique si volontiers son indépendance, je suis frappé par le nombre de personnes qui acceptent de soumettre leur quotidien aux exigences d’un animal.
On s’affranchit des traditions, on conteste les héritages, on revendique le droit de vivre sans contraintes. Mais à sept heures du matin, qu’il pleuve ou qu’il vente, il faut sortir Médor.
On a congédié les commandements pour se soumettre aux aboiements.
L’ironie serait simplement amusante si elle ne révélait pas une question plus profonde : de quoi l’homme contemporain cherche-t-il à se libérer, et à quoi consent-il finalement à s’asservir ?
Le chien qui reconnaissait encore l’homme
Levinas raconte, dans Nom d’un chien ou le droit naturel, l’histoire de Bobby, ce chien qui accueillait les prisonniers juifs d’un camp de travail pendant la Seconde Guerre mondiale.
Dans un univers où leurs gardiens leur déniaient leur humanité, Bobby les reconnaissait encore comme des hommes.
Levinas le surnomma le « dernier kantien de l’Allemagne nazie ».
Cette anecdote, rapportée dans Difficile Liberté, est bouleversante.
Mais elle nous enseigne peut-être exactement le contraire de ce que notre époque voudrait en retenir.
Bobby était admirable parce qu’il reconnaissait la dignité humaine là où des hommes avaient cessé de la reconnaître.
Il ne remplaçait pas l’humanité. Il en devenait, malgré lui, le témoin.
Le chien peut nous rappeler notre humanité. Il ne devrait pas nous dispenser de l’exercer.
Dans Demain les chiens, Simak imagine un monde qui continue après l’homme.
Mais il existe peut-être une disparition plus inquiétante que l’extinction physique.
Celle qui survient lorsqu’une civilisation conserve toutes ses apparences, ses technologies, ses richesses, ses loisirs, mais perd progressivement le sens de sa propre singularité.
Lorsque l’homme ne se demande plus ce qu’il doit transmettre, mais seulement ce qui peut le rassurer.
Lorsqu’il préfère une affection sans contradiction à une rencontre qui l’oblige.
Lorsqu’il ne cherche plus à s’élever, mais à être consolé.
Je ne demande évidemment pas que l’on cesse d’aimer les chiens. Je demande que l’on cesse de considérer comme absurde celui qui s’interroge sur la place démesurée qu’ils occupent parfois dans nos vies.
Car le problème n’est pas canin. Il est humain. Et peut-être même spirituel.
Le chien n’a pas pris la place de l’homme. L’homme a parfois déserté la sienne.
Il y a quelques années, je voulais distribuer la jaquette de Demain les chiens dans les boîtes aux lettres.
Aujourd’hui, je crois que j’y ajouterais simplement cette question :
Et si le véritable danger n’était pas que les chiens deviennent un jour nos maîtres, mais que nous ayons déjà cessé de vouloir être les nôtres ?
Simak avait imaginé un monde où les chiens survivraient à l’homme.
Nous sommes peut-être en train d’inventer quelque chose de plus étrange encore :
Un monde où l’homme survit, mais où le chien n’a plus besoin de le domestiquer.
Il s’en charge lui-même.
Serge Siksik
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Drôle et cinglant de réalisme. De quoi se gratter frénétiquement derrière l’oreille!