Le 7 novembre 1944, Hannah Senesh était exécutée à Budapest. Elle avait vingt-trois ans. Quatre-vingt-deux ans plus tard, un orage de Chabbat ramène Joanne Sarah Ankri à Eli, Eli, cette prière presque murmurée où se rencontrent le sable, la mer, l’éclair et la voix humaine. De Hannah Senesh à Etty Hillesum, d’Anne Frank aux femmes de la Bible, une méditation sur ces voix de femmes juives qui, au cœur des temps les plus sombres, n’ont jamais cessé de porter la vie et l’espérance.
Photographie historique de Hannah Senesh au bord de la mer, près de Sdot Yam, vers 1942-1943. L’image fournie par Joanne est une version restaurée avec l’aide de l’IA. Source indiquée par l’autrice : GetArchive.
Aujourd’hui, le tonnerre s’est installé. En force et en beauté. Une journée d’orage qui nous électrise le shabbat. Je repense alors à la chanson de Hannah Senesh, Eli, Eli, et j’apprends qu’aujourd’hui marque le quatre-vingt-deuxième anniversaire de sa mort.
C’est une prière. L’une des plus belles, des plus merveilleuses prières pour la pérennité de l’homme. De l’humain dans l’homme. Adam.
Quelques mots seulement : le sable, la mer, le bruissement de l’eau, l’éclair dans le ciel. Et la prière de l’homme. Que cela ne finisse jamais. Ce poème a été écrit en 1942, sous le titre Une promenade à Césarée.
Ce qui me touche, c’est cette façon de placer la prière parmi les éléments. Elle est là, avec le sable et l’eau, avec ce qui bruisse et ce qui illumine. Comme si elle appartenait elle aussi au mouvement du monde. Comme si, pour que le monde demeure, il fallait encore un homme capable d’en percevoir la beauté et de se tourner vers Hachem.
La force littéraire de ces paroles tient peut-être à cela : si peu de mots, et une ouverture immense. Rien ne vient expliquer ce qui doit être sauvé. Il suffit de le nommer. La mer. Le sable. L’éclair. Et la voix humaine qui demande que cela continue.
J’y retrouve quelque chose de certains poèmes d’Extrême-Orient : une attention à la nature, à ses manifestations les plus simples, dont quelques mots suffisent à révéler la beauté.
Je pense aux journaux d’Anne Frank et d’Etty Hillesum. À ces voix de femmes, chacune singulière, qui viennent d’une profondeur de l’âme qui n’en termine pas de s’approfondir. Du cœur ouvert à vif. Du cœur de la femme juive qui souffre, en ces temps d’effroi, et s’adresse à D.ieu comme à sa Source.
Sarah, Rivka, Ra’hel, Léa, Tamar, Myriam… ‘Hannah… Esther… Et tant d’autres. Un peuple de femmes fortes, des temps bibliques jusqu’à nos jours.
Elles sont belles et brûlantes, les prières des femmes juives ! Les textes bibliques en sont traversés.
Chez Etty Hillesum, cette adresse devient véritablement prière. Elle écrit : « Je vais t’aider, mon D.ieu, à ne pas t’éteindre en moi. » Préserver en soi un canal vers D.ieu, jusque dans les cœurs soumis au martyre : voilà ce qu’elle s’efforce encore de sauver.
Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, traduction de Philippe Noble, Seuil, collection « Points » ; entrée du journal du 12 juillet 1942.
J’y entends cette volonté, plus forte que tout : que survive l’humain, tout simplement. Dans ce qu’il a de plus universel. Elle convoque D.ieu en elle-même, à la racine du cœur. Une racine profonde qui germe, pousse et s’élève en une prière.
Hannah, elle, avait quitté la Hongrie en 1939, à dix-huit ans, pour rejoindre la terre d’Israël, alors sous mandat britannique. Elle avait étudié l’agriculture, puis rejoint le kibboutz Sdot Yam, près de Césarée.
Mais au cœur de la guerre, elle repart vers l’Europe. Engagée dans l’armée britannique, elle se porte volontaire pour une mission clandestine : rejoindre la résistance et contribuer au sauvetage des Juifs menacés. Parachutée en Yougoslavie en mars 1944, elle franchit la frontière hongroise en juin. Elle est arrêtée, emprisonnée, torturée. Elle refuse de livrer les renseignements sur sa mission et ses compagnons.
Le 7 novembre 1944, elle est exécutée à Budapest. Elle a vingt-trois ans.
Elle ne reviendra pas vivante sur cette terre qu’elle avait pourtant rejointe. Elle ne retrouvera pas cette mer d’Israël.
Mais sa prière nous est parvenue. En 1945, David Zehavi la mettra en musique.
Une autre prière de ‘Hannah…
Joanne Sarah Ankri
Écrivain
Pour prolonger la lecture
Regina Spektor — Halikha LeCaesarea (Eli, Eli) : page recensant notamment ses interprétations en concert.
Watcha Clan — Eli : fiche du morceau figurant sur Diaspora Hi-Fi (2008).
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