Psychanalyste et président de l’Association internationale Schibboleth – Actualité de Freud, Michel Gad Wolkowicz réagit à l’entretien accordé par Delphine Horvilleur à Libération. Au cœur de son désaccord : le « schibboleth », terme biblique devenu également concept de reconnaissance, de différenciation et d’appartenance. Il conteste le retournement qu’en opère, selon lui, Delphine Horvilleur.
Quand la haine se couvre de pureté narcissique, quand la rancune s’enrobe dans un gant de velours : les Palestiniens seraient de purs innocents ; les Israéliens — à l’exception de ceux qui dénoncent aujourd’hui les leurs — des coupables absolus, chez qui, de surcroît, le traumatisme subi le 7-Octobre n’aurait fait que renforcer la soif de vengeance, l’aveuglement coupable, la déshumanisation.
Cette pose de « petite enfant d’Oslo », « perturbée par le départ de sa fille de 17 ans à l’étranger », est obscène, elle aussi, alors que nombre d’enfants d’Israël sont, depuis le 7-Octobre, partis risquer leur vie pour leur peuple.
Devais-je vraiment m’imposer cette phraséologie auto-idéalisante, obscène, d’une culpabilité perverse — fausse et jouissive, comme la position victimaire que des réactions telles que la mienne activent chez elle —, jusqu’à voir détournée la signification métaphorique, biblique, freudienne et poétique — Paul Celan — du schibboleth ?
Car le schibboleth ne se réduit ni à un slogan conjuratoire ou d’absolution, ni à un fétiche, ni à une relique.
Dans le Livre des Juges, il marque déjà une ligne de reconnaissance et de différenciation : celle qui permet aux Galaadites de distinguer les Éphraïmites au passage du Jourdain.
Chez Freud, les schibboleths sont ces concepts théorico-techniques tenus pour intangibles parce qu’ils engagent à la fois une méthode et une éthique. Ils permettent de différencier ceux qui peuvent être reconnus comme psychanalystes de ceux qui ne le peuvent pas. Et c’est précisément à partir de cette appropriation et de cette affiliation qu’une créativité singulière devient possible.
Chez Paul Celan encore, dans la démarche même de la parole, le schibboleth engage une éthique de responsabilité, de pensée et d’action, individuelle et collective. Elle passe par la reconnaissance de ce qui nous fonde et nous lie, mais aussi par celle de nos semblables — différents de nous — comme de nos ennemis qui veulent nous détruire et de leurs complices multiformes, qu’il faut combattre.
Il y a toujours, en ce sens, quelque chose des Galaadites face aux Éphraïmites. Le peuple juif se construit dans son altérité, à partir de ce qui fonde son unicité.
Le schibboleth marque ainsi une décision à partir d’un discernement et d’une différenciation, à rebours d’une pensée en formation de masse et d’un universalisme béat.
C’est à cet endroit que nous voyons aujourd’hui surgir ce que nous appellerons un « palestinisme » : une nouvelle religion universelle totalisante — moins Un.
Le peuple Juif se construit dans sa pluralité et son altérité, dans sa capacité de se réinventer, au travers son unicité. Et c’est là, aussi, que le schibboleth nous paraît retourné.
Triste retournement. Et grave.
Cela valait sûrement la une de Libération, au sortir de Kippour et à quelques jours du troisième anniversaire du terrifiant massacre du 7-Octobre.


