Il suffit parfois de trois mots pour révéler une politique. En revendiquant ce que la France aurait accompli pour la cause palestinienne « depuis le 7 Octobre », Jean-Noël Barrot a choisi une date qui n’est pas neutre. Richard Abitbol prend le ministre au mot — littéralement — et interroge ce que cette chronologie dit de la diplomatie française depuis le massacre.
C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire. »
— Primo Levi, Les Naufragés et les Rescapés
Il est des phrases qui révèlent davantage qu’un long discours. Des phrases dont chaque mot témoigne d’un aveuglement, d’une hiérarchie des indignations et, parfois, d’un véritable naufrage moral.
Devant des étudiants qui l’interpellaient sur la politique française au Proche-Orient, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a déclaré :
« De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7 Octobre. »
Il faut prendre cette déclaration au sérieux, dans sa formulation exacte, avec ce qu’elle dit — et plus encore avec ce qu’elle trahit.
Car les mots les plus terribles ne sont pas « cause palestinienne ». La France peut légitimement venir en aide aux civils palestiniens, défendre leur dignité, promouvoir une solution politique et soutenir ceux qui refusent le Hamas.
Les mots les plus terribles sont : « depuis le 7 Octobre ».
Depuis le 7 Octobre. Tout est là.
Le 7 octobre 2023 ne fut pas le commencement d’une campagne humanitaire. Ce fut le jour du pire massacre antisémite commis depuis la Shoah — selon les propres termes du ministère français des Affaires étrangères. Ce fut le jour où des terroristes du Hamas et leurs complices franchirent la frontière israélienne pour assassiner, torturer, violer et enlever. Cinquante et un Français furent assassinés le 7 Octobre ou moururent en captivité.
Et c’est précisément cette date que le ministre français choisit comme point de départ de son bilan diplomatique.
Non pour dire ce que la France aurait accompli en faveur des otages.
Non pour rappeler ce qu’elle aurait entrepris contre le Hamas.
Non pour expliquer comment elle aurait combattu l’idéologie antisémite qui inspira le massacre.
Mais pour se féliciter de ce que la France aurait fait, « depuis le 7 Octobre », en faveur de la « cause palestinienne ».
Une obscénité chronologique
Les mots ont un sens. Les dates aussi.
En faisant du 7 Octobre le point de départ d’une mobilisation diplomatique en faveur de la cause palestinienne, Jean-Noël Barrot établit une succession symbolique insupportable : le Hamas massacre, et la diplomatie française redouble d’efforts pour la cause au nom de laquelle les terroristes prétendent avoir agi.
Qu’on ne déforme pas cette accusation : aider un enfant palestinien n’est évidemment pas aider le Hamas. Secourir une population civile n’est pas approuver le terrorisme. Défendre la perspective de deux États n’est pas légitimer le massacre du 7 Octobre.
Mais un ministre des Affaires étrangères n’est pas seulement responsable des décisions qu’il prend. Il est aussi responsable des mots qu’il choisit, des dates qu’il met en exergue et de la causalité politique qu’il installe dans les esprits.
Lorsqu’une organisation terroriste commet un massacre d’une barbarie inouïe et qu’un ministre français se félicite ensuite d’avoir intensifié l’action de la France pour la cause palestinienne depuis ce massacre, quel message adresse-t-il au monde ?
Que la violence paie.
Que le terrorisme impose l’ordre du jour.
Que les morts juifs disparaissent derrière la cause revendiquée par leurs assassins.
Ce message est politiquement désastreux et moralement indigne.
Les communiqués ne suffisent plus
Jean-Noël Barrot répondra que la France a officiellement condamné le Hamas, demandé la libération des otages et affirmé vouloir exclure l’organisation terroriste de la gouvernance future de Gaza.
C’est exact.
Le Quai d’Orsay a lui-même qualifié le 7 Octobre de « pire massacre antisémite depuis la Shoah ».
Mais c’est précisément ce qui rend cette formulation plus incompréhensible encore.
Le ministre sait ce que fut le 7 Octobre. Il connaît le nombre des victimes françaises. Il sait ce que cette date représente pour Israël, pour les Juifs de France et pour les familles des otages.
Il ne dit pas : « Malgré le 7 Octobre, nous avons refusé de confondre les civils palestiniens avec le Hamas. »
Il ne dit pas : « Nous avons aidé les Palestiniens tout en combattant sans faiblesse ceux qui ont massacré les Israéliens. »
Il se vante d’avoir fait davantage que tous les autres pays pour la cause palestinienne depuis le 7 Octobre.
La différence n’est pas seulement sémantique. Elle est morale.
La cause palestinienne ne peut être celle du Hamas
Si la France voulait réellement servir les Palestiniens, elle commencerait par affirmer une vérité élémentaire : le Hamas est aussi l’ennemi du peuple palestinien.
Il l’a soumis à une dictature islamiste. Il a détourné ses ressources. Il a militarisé son territoire. Il a placé ses infrastructures militaires au cœur des zones civiles et sacrifié sa population à une stratégie de guerre et de propagande.
Servir la cause palestinienne devrait donc signifier combattre le Hamas, exiger sa disparition politique et militaire, soutenir l’émergence d’une autorité capable de reconnaître Israël et enseigner enfin que l’avenir palestinien ne se construira jamais sur le meurtre des Juifs.
Mais la diplomatie française entretient trop souvent l’ambiguïté : condamner le Hamas dans les communiqués, puis accorder dans le débat public toute la centralité politique à la cause dont il s’est emparé ; commémorer les victimes israéliennes, puis revendiquer les avancées diplomatiques accomplies depuis leur massacre.
Quand le terrorisme impose le calendrier
C’est ici que se situe la question essentielle.
Une démocratie ne devient évidemment pas complice d’un crime parce qu’elle défend les droits d’un autre peuple. Mais elle doit s’interroger lorsque sa diplomatie donne le sentiment que le massacre a permis à ses auteurs d’atteindre l’un de leurs objectifs : replacer leur cause au centre de l’agenda international, isoler Israël et transformer progressivement les victimes du 7 Octobre en accusés.
Le premier devoir après un pogrom devrait être de se tenir auprès des victimes — sans que la cause revendiquée par leurs bourreaux paraisse bénéficier du calendrier qu’ils ont imposé.
C’est aussi pourquoi les mots de Jean-Noël Barrot résonnent si douloureusement en France.
Le pouvoir affirme combattre l’antisémitisme. Il organise des cérémonies, prononce des discours, publie des plans nationaux et promet que la République protégera ses citoyens juifs.
Mais dans le même temps, son ministre des Affaires étrangères revendique fièrement l’action menée en faveur de la cause palestinienne depuis le jour où des Juifs furent massacrés.
La République dit aux Juifs : « Nous pleurons vos morts. »
Sa diplomatie risque de leur faire entendre : « Mais leur mort a tout de même fait avancer les choses. »
C’est ce double discours qui devient insoutenable.
Les ministres passent, les mots demeurent
Jean-Noël Barrot cessera un jour d’être ministre. Tous les ministres deviennent d’anciens ministres. Mais certaines phrases demeurent parce qu’elles résument une époque.
La France pouvait aider les civils palestiniens sans humilier les morts du 7 Octobre.
Elle pouvait défendre deux peuples sans abandonner la vérité.
Elle pouvait préparer la paix sans donner le sentiment de récompenser symboliquement le terrorisme.
Elle pouvait reconnaître les souffrances palestiniennes sans effacer la responsabilité du Hamas.
Elle pouvait surtout trouver d’autres mots.
Jean-Noël Barrot ne les a pas trouvés.
Il voulait dresser le bilan glorieux de la diplomatie française.
Il en a prononcé l’épitaphe morale.




Etre ministre sous macron est deja en soi une signature ..... le regard hallucinė de ce personnage laisse entrevoir la suite