À 97 ans, une mère peut encore plaisanter, protester, réclamer qu’on lui enlève ses bas de contention — et, l’instant d’après, ne plus savoir que sa fille est grand-mère. Michèle Chabelski raconte sans pathos cette étrange présence au monde quand la mémoire se défait morceau par morceau. Un texte tendre, drôle par éclats, et bouleversant par ce qu’il laisse entendre.
Bon dimanche
Dernier bulletin de santé :
Maman sort demain.
Hier matin, elle était de bonne humeur.
— J’ai bien dormi. Cette nouvelle chambre est mieux que les autres.
?????
— Demande qu’on me la garde pour ce soir. J’ai envie de rester ici.
— Mais Maman, on n’a rien changé, tu es ici depuis…
— Quoi ? On n’a rien changé ? On m’a fait dormir dans une cave avec des lumières rouges partout, et là on m’a enfin mise dans une vraie chambre, et on n’a rien changé ? Je te demande juste de rester ici ce soir, mais dès que je te demande quelque chose…
— OK, Maman. Tu vas rester ici ce soir.
— Et enlève-moi ces trucs, ça me gratte.
— Je ne peux pas, Maman, ce sont des bas de contention.
— Enlève-moi ça et donne-moi mes chaussettes.
— Il faut que tu supportes un peu…
— Je te supporte, toi, c’est déjà bien assez. Enlève-moi ça.
— Je ne peux pas.
— Où est Aline ?
Sa nounou s’appelle Anna.
Mais, par commodité pour sa mémoire défaillante, elle les rebaptise toutes « Aline ».
— Anna va arriver dans cinq minutes.
— Qui c’est, Anna ?
— Ta nounou.
— T’as des enfants ?
— Oui, Maman. J’ai deux enfants et quatre petits-enfants.
— T’es grand-mère ?
Elle est atterrée.
Elle n’a rien vu passer.
Elle mouline désespérément sa mémoire effacée, ne retrouve pas le fil.
Elle sent confusément que la tempête des années a englouti des pans entiers de sa vie.
Elle est comme une embarcation malencontreusement détachée, qui flotte sur une mer déchaînée, sans repères et sans boussole.
Elle ne trouve pas ce qu’elle cherche.
— Comment s’appellent tes enfants ?
97 ans.
Des années à remplir sa mémoire de souvenirs et quelques piteux mois à la vider.
Que cette journée imprime de jolies cartes postales sur une mémoire valide et opérante, dans l’écrin doux de l’amitié et de l’amour.
Je vous embrasse.


