De « loup solitaire » en « déséquilibré », les mots employés pour qualifier la violence ne sont jamais anodins. Chantal-Isabelle Lemoine interroge les différences de traitement entre les crimes, leurs auteurs et leurs victimes. Une même exigence devrait pourtant s’imposer à tous : nommer les faits, refuser les amalgames et ne jamais établir de hiérarchie entre les victimes.
Je me souviens du premier « loup solitaire ». Puis sont venues les meutes.
Je me souviens du premier « déséquilibré », bientôt rejoint par toute une cohorte d’individus présentés avant tout comme des cas psychiatriques.
Je me souviens des « fragiles radicalisés », de ceux que l’on décrivait parfois comme des « anges », et de ces auteurs de crimes dont les actes semblaient toujours devoir être replacés dans un contexte destiné à en atténuer la portée.
Je me souviens aussi de Kobili Traoré, reconnu pénalement irresponsable du meurtre de Sarah Halimi, commis en 2017.
Son nom est revenu dans l’actualité à la suite d’une nouvelle affaire concernant des faits présumés de vol avec arme, d’enlèvement et de séquestration, survenus à Paris le 27 janvier 2026. Hospitalisé en psychiatrie, il bénéficiait de permissions de sortie. Mis en examen dans cette nouvelle affaire, il demeure présumé innocent des faits qui lui sont reprochés.
À chaque drame, les mêmes mots semblent revenir. Mais sont-ils toujours employés avec la même promptitude, la même rigueur et la même exigence ?
Lorsqu’un individu crie « Allah Akbar », assassine un prêtre, un enseignant ou des civils au nom du djihad, les réactions semblent parfois privilégier la mise en garde contre les amalgames : « Ce n’est pas l’islam », « Il était déséquilibré », « Ne stigmatisons pas », « N’attisons pas la haine ».
Il faut, bien sûr, distinguer les criminels des millions de musulmans qui ne partagent ni leurs idées ni leurs actes. Refuser l’amalgame est une exigence légitime.
Mais cette exigence ne doit pas devenir un prétexte pour éluder la question de l’idéologie lorsqu’elle joue un rôle dans le passage à l’acte.
Car nommer une motivation terroriste, islamiste ou antisémite lorsqu’elle est établie n’est pas stigmatiser une population. C’est désigner une réalité.
Et lorsque des victimes sont juives, la question de l’antisémitisme doit être examinée avec la même rigueur, sans être écartée par principe ni affirmée sans preuves.
La lutte contre les amalgames ne saurait justifier l’aveuglement.
Mais une autre question mérite également d’être posée : celle du traitement réservé aux violences commises contre des personnes en raison de leur origine ou de leur couleur de peau.
En France, comme ailleurs en Europe, des personnes blanches peuvent elles aussi être victimes de racisme. Pourquoi cette réalité semble-t-elle parfois susciter moins d’attention dans le débat public ? Pourquoi certains responsables politiques paraissent-ils si prompts à dénoncer certaines formes de haine, mais beaucoup moins à reconnaître les autres ?
Le racisme ne devrait pas dépendre de la couleur de peau de la victime, de ses opinions politiques ou de l’identité de l’agresseur. Il ne devrait pas davantage être relativisé en fonction de l’émotion que suscite un événement.
Or, lorsqu’un homme blanc commet un acte d’une extrême gravité, le vocabulaire politique peut se révéler particulièrement rapide.
Ainsi, après les tirs meurtriers du 23 octobre 2026 à Trappes et à La Verrière, Ali Rabeh, maire de Trappes, a évoqué un attentat « à connotation raciste, probablement islamophobe ».
Le Parquet national antiterroriste s’est effectivement saisi de l’affaire, ouvrant une enquête pour assassinats et tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, avec une circonstance liée à l’appartenance réelle ou supposée des victimes à un groupe racial, ethnique, national ou religieux.
Cette qualification judiciaire provisoire ne dispense naturellement pas de poursuivre les investigations pour établir précisément les faits, les motivations et les responsabilités.
Une question demeure : applique-t-on les mêmes exigences de prudence à tous les événements, quelles que soient l’identité de l’auteur présumé et celle des victimes ?
La réaction du président de la République soulève, elle aussi, des interrogations sur la cohérence de la parole publique.
La compassion présidentielle est nécessaire. Elle était pleinement justifiée face aux victimes de Trappes. Mais elle devrait s’exprimer avec la même attention envers toutes les victimes : les policiers blessés, les commerçants ruinés, les familles endeuillées et les citoyens frappés par des violences dont ils ne sont en rien responsables.
Pourquoi certaines victimes semblent-elles bénéficier d’une visibilité immédiate, tandis que d’autres attendent longtemps une parole officielle, une visite ou un geste de solidarité ?
Reste enfin la question de l’instrumentalisation politique des drames. Lorsqu’une qualification est avancée avant que l’ensemble des faits soit clairement établi, elle risque d’être utilisée à des fins politiques, au détriment de la recherche de la vérité.
La même exigence doit s’appliquer à tous : aucune complaisance envers les criminels, aucune stigmatisation collective, aucune hiérarchie entre les victimes et aucune instrumentalisation politique des drames.
Le véritable danger n’est pas de regarder la réalité en face. C’est de ne plus accepter de la regarder que lorsqu’elle conforte nos convictions.
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