Enquête sur l’étrange effacement numérique d’une monographie consacrée à un artiste israélien
Par Thérèse Zrihen-Dvir
En 1985 paraît au Canada une monographie consacrée à l’artiste peintre israélien Dvir Eitan Khakchourian. Des archives de l’époque font apparaître un réseau exceptionnellement dense d’institutions nord-américaines auxquelles l’ouvrage était alors associé : Library of Congress, Harvard, Yale, MoMA, Metropolitan Museum, grandes universités canadiennes, musées et bibliothèques spécialisées.
Quarante ans plus tard, la consultation de WorldCat produit un résultat saisissant : l’ouvrage n’y apparaît pratiquement plus que dans une seule institution, les Ryerson & Burnham Libraries de l’Art Institute of Chicago.
Que s’est-il passé ?
Désherbage physique ? Modification des catalogues locaux ? Fusion de notices ? Migration informatique ? Problème de synchronisation des données ? Ou phénomène plus large d’invisibilisation numérique ?
Les archives ont été transmises à l’OCLC, l’organisation qui gère WorldCat. L’enquête commence précisément là où les certitudes s’arrêtent.
I. Un livre, deux états du monde
Le point de départ tient en trois pages.
Trois pages d’archives anciennes recensent la diffusion ou le référencement de la monographie de Dvir Eitan Khakchourian auprès d’un nombre considérable d’institutions culturelles et universitaires nord-américaines.
Parmi elles figurent notamment :
la Library of Congress, à Washington ;
Harvard University ;
Yale University ;
le Museum of Modern Art de New York ;
la Watson Library du Metropolitan Museum of Art ;
la National Gallery of Art ;
McGill University ;
Concordia University ;
l’University of Toronto ;
la Thomas Fisher Rare Book Library ;
la Bibliothèque et Archives Canada ;
la National Gallery of Canada ;
le Cleveland Museum of Art ;
le Baltimore Museum of Art ;
le Detroit Institute of Arts ;
le Los Angeles County Museum of Art ;
ainsi que plusieurs grandes universités américaines et canadiennes.
Pris isolément, chacun de ces noms ne prouverait rien.
Pris ensemble, ils dessinent cependant une implantation documentaire suffisamment importante pour rendre la situation actuelle digne d’examen.
Car aujourd’hui, lorsqu’on recherche cette monographie dans WorldCat, ce vaste maillage n’apparaît plus.
Une institution subsiste dans le référencement consulté : les Ryerson & Burnham Libraries de l’Art Institute of Chicago.
L’écart entre les archives anciennes et la visibilité numérique actuelle est donc considérable.
Mais que signifie exactement cet écart ?
II. Ce que WorldCat dit — et ce qu’il ne dit pas
C’est ici qu’une distinction essentielle s’impose.
WorldCat n’est pas le registre immuable de tous les livres physiquement présents dans toutes les bibliothèques du monde.
La base fonctionne à partir de données bibliographiques et d’états de collection — les holdings — déclarés et actualisés par les établissements membres de l’OCLC.
Une bibliothèque peut modifier ses données. Des notices peuvent être fusionnées. Des éditions peuvent être regroupées. Des informations peuvent ne plus être rendues visibles. Des opérations de synchronisation ou des changements dans les systèmes documentaires locaux peuvent également affecter l’affichage.
L’OCLC indique d’ailleurs dans sa propre documentation qu’un ouvrage réellement détenu par une bibliothèque peut, dans certaines situations, ne plus apparaître publiquement comme tel sur WorldCat.
Autrement dit :
disparaître de WorldCat ne signifie pas nécessairement disparaître d’une bibliothèque.
Cette précision ne résout pourtant pas notre affaire.
Elle la rend au contraire plus intéressante.
Car l’objet de cette enquête n’est pas d’affirmer que plusieurs dizaines d’institutions se seraient concertées pour éliminer physiquement un livre.
La question est beaucoup plus précise :
comment expliquer qu’un ouvrage autrefois associé à un réseau aussi considérable d’institutions soit devenu presque invisible dans le principal catalogue bibliographique mondial ?
III. Le désherbage ne suffit pas à répondre
Les bibliothèques pratiquent couramment ce que les professionnels appellent le « désherbage ».
Un ouvrage abîmé, obsolète, rarement consulté ou devenu inutile dans une collection peut être déplacé, déclassé ou retiré.
Qu’une bibliothèque ait éliminé la monographie de Dvir Eitan en quarante ans n’aurait donc rien d’exceptionnel.
Que plusieurs l’aient fait ne serait pas davantage inconcevable.
Mais lorsque l’on confronte la liste ancienne à l’état numérique actuel, l’ampleur de la différence mérite au minimum une explication documentaire.
Il faut désormais distinguer plusieurs hypothèses.
Les exemplaires ont-ils réellement quitté les collections ?
Sont-ils toujours présents dans certains établissements mais sous une autre notice bibliographique ?
Des notices ont-elles été fusionnées ou dédoublonnées ?
Certains établissements ont-ils cessé de rendre leurs collections visibles dans WorldCat ?
Des migrations de catalogues ont-elles provoqué la perte ou la modification des holdings ?
Existe-t-il enfin un phénomène affectant plus particulièrement certains types d’ouvrages, d’auteurs ou de collections ?
À ce stade, aucune de ces hypothèses ne peut être écartée.
Aucune ne peut davantage être affirmée.
IV. Une question supplémentaire : pourquoi cet ouvrage ?
Cette prudence méthodologique ne doit cependant pas conduire à évacuer une autre question.
Dvir Eitan Khakchourian est un artiste israélien.
À une époque où les universités, les musées et certaines institutions culturelles occidentales sont traversés par des affrontements particulièrement violents autour d’Israël, la disparition numérique d’ouvrages associés à des créateurs israéliens mérite d’être surveillée avec attention.
Mais précisément parce que cette hypothèse est grave, elle doit être démontrée.
Un cas ne permettrait pas d’établir l’existence d’un biais idéologique.
Pour parvenir à une telle conclusion, il faudrait comparer le traitement bibliographique de cet ouvrage avec celui d’un échantillon significatif d’autres monographies de même époque, de diffusion comparable et consacrées à des artistes israéliens — mais également non israéliens.
C’est cette comparaison qui permettrait de passer du cas singulier au phénomène éventuel.
Sans elle, nous avons une anomalie.
Avec elle, nous pourrions peut-être identifier un système.
V. OCLC saisi
Les documents anciens dont nous disposons ont été transmis à l’OCLC afin que l’organisme puisse examiner la différence entre les données historiques et le référencement actuel.
Un interlocuteur technique, Riley Macmaster, a demandé communication des pièces permettant d’étayer le signalement.
Elles lui ont été adressées.
Il importe ici encore de ne pas anticiper la conclusion de cet examen.
La réponse de l’OCLC pourrait révéler une explication parfaitement technique : modification d’identifiants bibliographiques, fusion de notices, synchronisation des catalogues, changement de visibilité des établissements concernés.
Elle pourrait aussi mettre au jour une succession d’opérations indépendantes ayant progressivement rendu l’ouvrage invisible.
Ou révéler une anomalie plus profonde.
Nous n’en savons rien encore.
Et c’est justement pourquoi la réponse importe.
VI. Vérifier bibliothèque par bibliothèque
WorldCat ne peut désormais constituer que la première étape.
La seconde consiste à revenir aux institutions elles-mêmes.
Harvard possède-t-elle encore l’ouvrage ?
Yale ?
La Library of Congress ?
Le MoMA ?
Le Metropolitan Museum ?
McGill ?
La Bibliothèque et Archives Canada ?
Si les ouvrages figurent toujours dans leurs catalogues propres mais plus dans WorldCat, nous serons devant un problème de métadonnées ou d’interconnexion.
S’ils ont disparu des catalogues locaux, il faudra rechercher la date et la raison de leur retrait.
S’ils apparaissent sous une autre notice, l’énigme sera en partie résolue.
Cette vérification est plus fastidieuse qu’une théorie.
Elle est aussi infiniment plus probante.
La mémoire peut aussi disparaître sans qu’un livre brûle
L’histoire nous a habitués aux images spectaculaires de destruction des livres.
Le numérique introduit une autre vulnérabilité, beaucoup moins visible.
Un ouvrage peut exister matériellement et devenir extrêmement difficile à trouver.
Une notice peut changer.
Un lien peut se rompre.
Une base peut cesser d’en signaler la présence.
Un objet intellectuel peut progressivement quitter le champ de vision du chercheur sans qu’aucun exemplaire ne soit détruit.
Cela ne constitue pas nécessairement une censure.
Mais cela constitue toujours un problème de mémoire.
C’est pourquoi l’affaire Dvir Eitan mérite d’être suivie.
Non parce qu’elle aurait déjà démontré l’existence d’une entreprise concertée d’effacement de la culture juive ou israélienne.
Elle ne l’a pas démontré.
Mais parce qu’elle pose une question extraordinairement contemporaine :
qui garantit aujourd’hui l’intégrité de notre mémoire lorsque celle-ci dépend de métadonnées, de catalogues interconnectés et de systèmes informatiques que presque aucun lecteur ne voit fonctionner ?
Habayta poursuivra cette enquête lorsque l’OCLC aura apporté sa réponse.
Les faits d’abord.
Les conclusions ensuite.




« La question que nous devons tous nous poser… Qu’en est-il de toutes nos archives culturelles, historiques et humaines ? Allons-nous vivre l'émergence d’un phénomène global, la naissance d’une nouvelle créature qui éclipsera notre histoire pour la jeter dans l’abîme de l’ignorance ? Le progrès nous répondra alors : « À quoi nous sert ce passé ? Je suis là pour faire main basse sur tout ce qui ne me convient pas ».