À deux jours des élections législatives israéliennes, Serge Siksik livre une critique sans concession de Gadi Eizenkot, ancien chef d’état-major et figure majeure de l’opposition à Benjamin Netanyahou. Derrière le prestige militaire et l’image rassurante de l’ancien général, l’auteur s’interroge sur sa stature politique, sa capacité à gouverner et les fondements de sa coalition. Une question traverse cette tribune : peut-on confier l’avenir d’Israël à un homme dont l’expérience militaire ne garantit pas, à elle seule, l’aptitude à exercer le pouvoir ?
Les plus grandes qualités ne portent parfois leurs fruits que dans certaines terres et sous certains climats.
Certaines personnalités grandissent la fonction qu’elles exercent. D’autres ne doivent leur grandeur qu’à cette fonction. Et puis il y a celles dont on voudrait nous faire croire que les honneurs d’hier suffisent à légitimer les ambitions de demain.
Gadi Eizenkot appartient, à mes yeux, à cette dernière catégorie.
Un chef d’état-major peut posséder une vision stratégique en contexte de guerre, anticiper les mouvements ennemis et maîtriser les mécanismes du commandement. Rien ne garantit pour autant qu’il dispose des qualités intellectuelles, politiques et diplomatiques nécessaires pour gouverner une nation.
Savoir conduire une guerre n’est pas savoir conduire un peuple. Et l’autorité du grade ne confère pas la stature du pouvoir.
Cette distinction devient existentielle dans l’Israël de l’après-7 octobre, confronté à un environnement international hostile et à une résurgence de l’antisémitisme planétaire dont nous n’avons peut-être pas encore mesuré toute l’ampleur.
Et si cette déferlante n’avait pas encore atteint son paroxysme ?
Gouverner Israël exige désormais davantage qu’une expérience militaire : une intelligence civilisationnelle, une profondeur historique, une vision géopolitique et cette capacité rare à incarner la légitimité du peuple juif face à ceux qui la contestent.
Eizenkot pourrait peut-être administrer convenablement un pays installé dans la tranquillité de ses frontières, la stabilité de ses institutions et la prévisibilité de son environnement diplomatique.
Mais Israël n’est pas la Suisse.
Il est un État dont les dirigeants doivent parfois penser simultanément comme des stratèges, des diplomates, des historiens et des hommes de civilisation. Un État où l’erreur politique ne se mesure pas seulement en points de croissance, en déficits budgétaires ou en alternances électorales, mais parfois en vies humaines et en menaces existentielles.
Et comme si les fronts militaires et diplomatiques ne suffisaient pas, Israël doit affronter un front supplémentaire, intérieur celui-là : la confrontation politique permanente entre le pouvoir et son opposition, exacerbée par des fractures idéologiques, religieuses et institutionnelles qui traversent jusqu’aux familles.
Dans une démocratie apaisée, l’opposition conteste une politique. En Israël, les affrontements politiques finissent parfois par mettre en cause la légitimité même de ceux qui gouvernent, au risque d’affaiblir la cohésion nationale au moment où elle devient une nécessité vitale.
Un Premier ministre israélien doit donc posséder cette aptitude exceptionnelle à combattre ses ennemis sans transformer ses adversaires politiques en ennemis, à gouverner malgré les fractures et à préserver l’unité nationale sans renoncer à ses convictions.
On peut posséder les qualités nécessaires pour administrer un pays en temps calme et se révéler tragiquement dépourvu de celles qu’exige la conduite d’une nation dans la tempête.
C’est précisément cette disproportion entre l’homme et la mission qui, chez Eizenkot, me paraît si préoccupante.
Que sait-on réellement de ses aptitudes politiques ?
Il n’a jamais dirigé de ministère civil, conduit de politique économique nationale ni démontré sa capacité à construire une coalition durable.
Son passage au cabinet de guerre ne répond pas à ces interrogations.
La respectabilité n’est pas une compétence. La sobriété n’est pas une vision. Et l’absence de charisme ne constitue pas une preuve de profondeur intellectuelle.
Même en hébreu, ses réponses aux journalistes me paraissent révéler une inquiétante pauvreté argumentative.
Ce constat n’est pas seulement le mien.
Dans une dépêche du 22 octobre 2026, l’Agence France-Presse souligne son anglais hésitant, sa réticence à accorder des entretiens aux médias étrangers et sa tendance, devant les journalistes israéliens, à privilégier des réponses brèves, présentées comme des listes à puces.
The Jerusalem Post a également relevé des réponses évasives sur ses perspectives d’alliances gouvernementales.
Où sont les démonstrations magistrales ? Les raisonnements capables de résister à la contradiction ? Cette intelligence dialectique qui distingue un dirigeant d’un simple gestionnaire ?
Son anglais hésitant constitue un handicap supplémentaire majeur dans un monde où Israël doit quotidiennement défendre sa souveraineté et sa légitimité.
La parole est une arme de puissance. Et celui qui ne sait pas la manier avec autorité laisse à ses adversaires le privilège de définir les termes du débat.
Il existe une autre dimension du pouvoir que les grades et les états de service ne peuvent ni enseigner ni garantir : la présence.
Cette faculté presque indéfinissable d’habiter une fonction, d’imposer une autorité sans devoir la proclamer, de faire sentir, dans la parole comme dans le silence, qu’une pensée gouverne et qu’une volonté décide.
Or, Eizenkot ne dégage ni ce rayonnement ni cette puissance d’incarnation.
Il ne s’agit pas de juger son physique, mais sa présence publique, son expression et son aptitude à transmettre une conviction.
Chez lui, je ne perçois pas la force tranquille d’un homme d’État. Je perçois une autorité politique incertaine, une pensée qui peine à s’imposer et une stature qui semble toujours attendre sa démonstration.
La discrétion peut être une vertu. L’effacement ne saurait devenir une doctrine de gouvernement.
Le 26 septembre, Eizenkot retrouvait chez Yaïr Lapid, Bennett, Lieberman et Yaïr Golan.
Une photographie prise par Lihi Lapid, largement médiatisée.
Cinq hommes, cinq trajectoires, des convictions parfois incompatibles, mais un objectif commun : remplacer Netanyahou.
Des groupes de travail furent annoncés. Mais quelle doctrine de sécurité réellement partagée ? Quelle vision économique cohérente ? Quelle conception commune de la souveraineté ?
On nous a montré l’unité des oppositions. On ne nous a pas démontré l’unité d’une pensée.
Une autre question mérite d’être posée.
Les partis arabes ne figuraient pas parmi les participants annoncés. Pourtant, dès le lendemain, Yaïr Golan envisageait publiquement leur participation au futur gouvernement.
Des interrogations ont circulé sur les personnes absentes de cette photographie, mais aucune preuve ne permet d’affirmer qu’un représentant arabe aurait été volontairement dissimulé.
Le problème politique demeure : quelle coalition se prépare réellement derrière cette image d’unité ?
Quelles alliances seront conclues après le scrutin ? Quelles concessions seront consenties pour accéder au pouvoir ?
Le rejet de Netanyahou peut être un ciment électoral. Il ne saurait constituer les fondations d’un État.
Une interrogation plus troublante encore mérite d’être formulée.
Assistons-nous à l’émergence d’un homme d’État ou à la construction circonstancielle d’une figure de recours ?
Il fallait un adversaire crédible à Netanyahou. Un ancien général rassurant, suffisamment consensuel pour accueillir les déçus, suffisamment neuf politiquement pour incarner le changement et suffisamment connu pour bénéficier d’une légitimité immédiate.
Eizenkot correspond presque parfaitement à ce portrait.
L’histoire contemporaine a pourtant démontré combien les figures politiques pouvaient être façonnées par des stratégies d’influence.
La CIA elle-même a, pendant la guerre froide, participé à des opérations clandestines destinées à modifier les rapports de force politiques, parfois jusqu’au renversement de gouvernements.
Ces techniques sont historiquement documentées.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une opération comparable serait à l’œuvre ici, aucun élément ne permet de l’établir.
Mais pourquoi ne pas interroger les mécanismes par lesquels des circonstances, des intérêts convergents et une exposition médiatique peuvent fabriquer une figure providentielle ?
Et si Eizenkot était moins le produit d’une nécessité historique que celui d’une opportunité électorale ?
Et si l’on avait trouvé le visage avant la pensée, le candidat avant le projet, le symbole avant la compétence ?
Une personnalité devient alors le réceptacle de toutes les frustrations. On ne vote plus pour ce qu’elle a démontré, mais pour ce que chacun espère qu’elle deviendra.
Ce n’est plus une adhésion. C’est une projection collective.
L’histoire israélienne devrait pourtant nous avoir appris à nous méfier de cette fascination pour les généraux providentiels.
Un chef d’état-major commande dans une hiérarchie. Un chef de gouvernement doit arbitrer entre des légitimités concurrentes, négocier avec ses adversaires, anticiper des bouleversements et porter une vision historique.
Ce sont deux métiers différents.
On ne devient pas Churchill parce qu’on a commandé des soldats. On ne devient pas Ben Gourion parce qu’on a porté un uniforme.
Israël n’est pas une administration à réorganiser. C’est une nation dont l’existence engage une mémoire millénaire et dont chaque décision peut déterminer le sort des générations futures.
Le 27 octobre, les Israéliens ne choisiront pas simplement une équipe gouvernementale. Ils désigneront ceux qui devront affronter les conséquences encore imprévisibles du 7 octobre, défendre leur souveraineté et préserver l’avenir du peuple juif.
Eizenkot possède une réputation. Mais une réputation ne gouverne pas. Une biographie ne décide pas. Et une photographie de coalition ne constitue pas une vision historique.
Le véritable danger n’est pas seulement qu’Eizenkot puisse devenir un mauvais chef de gouvernement. C’est qu’il n’ait jamais démontré qu’il possédait les qualités nécessaires pour en devenir un bon.
Dans une démocratie ordinaire, une erreur de casting politique peut se réparer aux élections suivantes.
En Israël, certaines erreurs peuvent laisser des conséquences irréversibles.
La question n’est donc pas de savoir si Eizenkot peut battre Netanyahou, mais ce qu’il serait réellement capable de faire le lendemain de sa victoire.
Car battre un homme n’est pas gouverner un pays. Et conquérir le pouvoir n’est pas être à la hauteur de l’Histoire.
La gravité des circonstances ne crée pas la grandeur des hommes. Elle révèle parfois cruellement ceux qui n’en ont pas la mesure.
Israël ne peut se permettre de confier son destin à une promesse de compétence que les faits politiques n’ont pas encore confirmée.
Un peuple peut survivre à la défaite d’un candidat. Il peut payer pendant des générations l’erreur d’avoir pris un candidat pour un homme d’État.
Face aux incertitudes de l’Histoire, Israël n’a pas besoin d’un pari. Il lui faut savoir décider — מחליט. Et parfois, trois lettres suffisent à écrire une décision : מחל.
Serge Siksik
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Effectivement certaines verités troublent au sujet d Eisenkot .
Outre sa monumentale erreur d avoir reduit bruralement la taille des unités combattantes de Tsahal , son refus de promouvoir des officiers d elite a cause de leurs convictions politiques ne plaide pas en sa faveur.
Il reste neanmoins un patriote qui a consacrė sa vie au pays et a vu partir son fils et son neveu , et , meme si je ne vote pas pour son camp , je le reconnais comme un frere .