Ancien enseignant en lycée professionnel et en collège, Jean Mizrahi voit dans les violences qui viennent de secouer la France le symptôme d’une défaillance ancienne de l’autorité éducative. Refusant aussi bien les excuses politiques que les amalgames identitaires, il défend le retour à une discipline qu’il considère comme une condition de l’apprentissage et de la justice sociale. Son analyse, qui engage sa responsabilité d’auteur, ouvre un débat essentiel : peut-on restaurer l’autorité sans renoncer à la mission éducative de la République ?
Les saccages et les pillages auxquels nous avons assisté ces deux derniers jours sont pour l’essentiel le fait d’une fraction de la jeunesse qui vit en marge de notre société et semble devenue hermétique à toute forme d’enseignement et d’instruction.
J’ai été confronté à ce type de jeunes en enseignant dans des lycées professionnels et dans un collège. Il s’agissait principalement de garçons, souvent issus de familles originaires du continent africain. Je n’ai aucune raison de dissimuler ce que j’ai personnellement observé au nom du politiquement correct. Les vidéos que les émeutiers diffusent eux-mêmes sont d’ailleurs transparentes sur les participants. Mais si le constat est une chose, les conclusions qu’on en tire peuvent varier. Mais dans tous les cas, ce serait une erreur de confondre ces individus avec les populations dont ils sont issus.
Jusqu’à présent, trois attitudes politiques ont dominé face à cette réalité, qui s’est manifestée à plusieurs reprises lors d’explosions de violence dans les « banlieues », ou les « quartiers », comme aiment à les désigner les journalistes.
À gauche et à l’extrême gauche, une forme de complicité implicite avec cette petite criminalité. Comme je l’ai écrit précédemment, l’attitude la plus scandaleuse est celle de Mélenchon et de ses alliés, qui cherchent à faire de ce nouveau « lumpenproletariat » un instrument de déstabilisation de la société, avec l’espoir de provoquer une forme de coup d’État présenté comme une insurrection populaire. La gauche molle est moins machiavélique : elle se contente d’expliquer qu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », autrement dit que toute révolution comporte son lot de débordements. On excuse, on relativise, on cherche à tolérer des comportements intolérables. Et on se contente de condamnations de façade, tout en se frottant les mains loin des caméras, car on sait que les élections ne sont pas loin.
Au centre, on baisse son pantalon, comme savent si bien le faire les centristes de tous poils. On publie des communiqués de protestation bien écrits, bien léchés, on prononce des discours convenus sur La République et ses valeurs, et l’on intervient à la télévision à 20 h, comme Macron hier soir, afin de parler pour ne rien dire. Surtout, on se garde de prendre les décisions qui s’imposent.
À l’extrême droite, on parle d’arrêter l’immigration, voire de « remigration », comme si l’on allait expulser des gamins nés en France et donc français. On montre du doigt des catégories entières de Français dont l’écrasante majorité tente simplement de mener une vie paisible, et y parvient généralement. En définitive, on joue la partition de Mélenchon, mais à l’envers : on enferme des populations entières dans une identité collective et on nourrit les antagonismes dont chacun espère tirer profit.
À mon avis, la cause profonde de ces événements est le refus de notre société de redonner à un mot sa véritable valeur : la discipline.
Parmi les jeunes qui se sont déchaînés après l’affaire Nahel, comme parmi ceux qui ont participé aux violences de ces derniers jours, je reconnais des comportements auxquels j’ai été directement confronté dans les établissements où j’ai enseigné. Ceux qui refusent de suivre les cours, qui perturbent systématiquement les classes, qui contestent toute autorité. J’ai déjà raconté mes expériences dans des classes où l’on rencontrait de tels profils. Non seulement ces jeunes compromettent leur propre avenir, mais ils empêchent les autres d’apprendre.
On oublie trop souvent que l’indiscipline n’est pas seulement une affaire entre l’élève rétif et l’enseignant. Elle fait d’autres victimes : les autres élèves, qui sont là pour apprendre, et dont les chances sont compromises par une poignée d’imbéciles. Et ces victimes sont précisément les enfants des familles les plus modestes, celles qui ne disposent d’aucune solution de rechange. En tolérant l’indiscipline, notre société ne fait pas preuve de bienveillance : elle organise l’injustice sociale.
Pourquoi ces jeunes agissent-ils ainsi ? Parce qu’on les a continuellement laissés faire. Parce qu’ils ont appris, en général dès l’enfance, que la transgression n’entraînait aucune conséquence sérieuse. Parce qu’ils se sont habitués à la faiblesse de nos institutions et à la lâcheté de gouvernants successifs, incapables de faire respecter les règles qu’ils affirment défendre.
La discipline n’est pas le contraire de l’éducation, elle en est l’une des conditions. Sans discipline, il n’y a ni apprentissage, ni respect des autres, ni possibilité de s’intégrer dans une vie sociale. Or depuis mai 68, l’idée de discipline est devenue taboue : un mot sale dont les défenseurs sont traités de fascistes.
Notre société ne cesse de confondre autorité et autoritarisme. L’autorité consiste à fixer des règles, à les expliquer et à les faire respecter. L’autoritarisme consiste à imposer arbitrairement sa volonté. Notre société, pour éviter le second, a renoncé à la première. Un jeune a besoin de règles claires, de conséquences prévisibles et d’adultes qui ne fuient pas leurs responsabilités à la première difficulté.
Au stade où nous en sommes, il n’y a pas cinquante moyens de retrouver un semblant de sérénité.
1. D’abord, mettre en place de véritables structures disciplinaires et éducatives pour les jeunes qui déraillent. Certaines destinées à des séjours courts, pour les cas les moins graves. D’autres proposant un encadrement de plus longue durée, pour une véritable reconstruction morale et éducative. J’ai été, beaucoup plus jeune, un lecteur d’Anton Makarenko, cet éducateur soviétique qui a entrepris de reprendre en main des jeunes abandonnés dans les rues. Je conseille à tous son Poème pédagogique, certes marqué par son époque et son idéologie, mais qui illustre une remarquable démarche de reconstruction par la discipline, la responsabilité, la dignité et le travail. Nous avons à apprendre de cette expérience ainsi que d’autres pédagogues confrontés à des situations similaires. Car les jeunes pillards ne sont pas nécessairement perdus. Encore faut-il avoir le courage de leur imposer un cadre et de leur donner les moyens de se reconstruire, loin de familles défaillantes et/ou d’environnements toxiques. Mais cela prendra du temps. Il faut donc aussi agir à court terme.
2. À court terme, faire preuve d’une fermeté beaucoup plus grande et mieux calibrée. Non pas contre des lycéens qui manifestent pacifiquement, en leur envoyant des grenades lacrymogènes comme le fait trop souvent la police, mais contre les petites frappes qui vandalisent, détruisent et pillent. Il faut les empêcher d’agir, les interpeller et leur infliger des sanctions rapides, certaines et dissuasives.
La question n’est d’ailleurs pas de savoir s’il faut multiplier les années de prison ou distribuer davantage de coups de matraque. La question est de faire comprendre que tout acte délictueux aura une conséquence certaine. Ce qui nourrit l’impunité, ce n’est pas la faiblesse des sanctions, c’est leur aspect aléatoire, voire improbable. Une sanction mesurée, rapide et certaine est infiniment plus éducative qu’une menace spectaculaire qui ne sera jamais suivie d’effet. Or, ce n’est pas ce qui se passe.
Je vois à Marseille un autre aspect de la question, le manque d’anticipation : les mêmes zones commerciales qui avaient été attaquées lors des émeutes consécutives à l’affaire Nahel ont de nouveau été prises d’assaut, probablement par les mêmes pillards. Comment expliquer qu’on n’ait pas mieux anticipé ? La rue Saint-Ferréol, artère névralgique du commerce du centre-ville, et ses environs ont été de nouveau livrés aux pillards, alors qu’un dispositif adapté aurait dû permettre de protéger les commerces et d’interpeller ceux qui tentaient de les dévaliser.
Le problème n’est pas tant celui des policiers eux-mêmes que de ceux qui les dirigent. Trop souvent, les policiers sont envoyés au casse-pipe de façon incohérente, sans anticipation ni stratégie. Il faut des stratèges à la tête de notre police, des responsables capables d’analyser et d’anticiper les situations, de prévoir les mouvements des casseurs par une lecture intelligente des réseaux sociaux, et de concentrer les moyens là où ils sont nécessaires. Pas des bureaucrates ou des responsables politiques davantage préoccupés par leur communication que par l’efficacité de l’action publique. Et il faut pouvoir couper temporairement les TikTok et autres Snapchat qui sont les outils de propagation de la violence.
En trois ans, malgré des circonstances différentes, deux vagues d’émeutes montrent l’incapacité de l’État à prévenir des destructions massives. Il est urgent de mettre fin à cette impuissance. Sinon, la prochaine explosion sera encore plus violente.
Jean Mizrahi
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