Il y a des éditorialistes qui commentent un discours. Michel Fayad, lui, en démonte les prémisses. Invité de Christine Kelly après l’intervention d’Emmanuel Macron à l’ONU, le géopolitologue est parti d’une phrase présidentielle — « Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie » — pour développer une thèse autrement plus vaste : l’effacement progressif du Hamas du récit français, l’impensé jordanien de la solution à deux États et, enfin, le poids des intérêts économiques et stratégiques de la France dans le Golfe. La Jordanie, surtout : Fayad rappelle qu’elle est issue de la Palestine mandataire et soutient que le partage territorial a déjà eu lieu, conduisant à cette formule : « Macron ne propose pas deux États. Il en propose trois ! » Une démonstration radicale, historique et géopolitique, portée par une langue dont chaque image frappe juste. HaBayta, qui recevra prochainement Michel Fayad pour un grand entretien, publie aujourd’hui cet éditorial avec son accord.
Avant Macron, je veux vous parler d’un homme.
Il s’appelait Netanel Shakron.
Dimanche, veille de Yom Kippour. Netanel, père de six enfants, emmène son fils de seize ans se baigner dans une source. Un terroriste arrive et tire. Netanel a le temps de crier à son fils : « Cours ! »
Le fils survit. Le père meurt.
Netanel Shakron était un citoyen français.
Selon Israël, son assassin est un homme du Hamas.
Deux jours plus tard, à l’ONU, Emmanuel Macron déclare, à propos de la Cisjordanie, territoire situé entre Israël et la Jordanie et que les Israéliens appellent la Judée :
« Au nom de quoi ? Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. »
En Cisjordanie.
Là où un Français venait d’être assassiné.
C’est comme si un pompier arrivait devant une maison en flammes et disait :
« Le feu n’a jamais sévi dans ce quartier. »
Le Hamas y a gagné des élections. Il y a organisé des attentats-suicides. Des dizaines de morts, dont des enfants.
Et le 28 novembre, il s’y présente de nouveau aux élections. Le Hamas qui n’a « jamais sévi » en Cisjordanie… y fait campagne.
Ce n’est pas une gaffe.
C’est la clé du discours.
« Sans Hamas, il ne reste qu’un coupable : Israël. »
Le Hamas, c’est le 7 octobre : plus de 1 200 personnes massacrées en une journée. Le Hamas ne veut pas un État à côté d’Israël. Il veut un État à la place d’Israël. C’est écrit dans son programme de 2017 : la libération de toute la Palestine, du fleuve à la mer.
Il y a un an, à cette même tribune, Macron exigeait un Hamas désarmé et chassé du pouvoir.
Un an après, le Hamas n’a pas disparu.
Il a juste disparu du discours de Macron.
« Deux États » : Abracadabra
Parce que « deux États », c’est devenu une formule magique.
Abracadabra.
Et il manque un pays dans l’histoire : la Jordanie.
Il y a un siècle, les Anglais reçoivent un grand territoire qui s’appelle la Palestine.
Imaginez un gâteau.
En 1921, les Anglais le coupent. Les trois quarts du gâteau, à l’est du Jourdain, sont confiés à un prince hachémite venu d’Arabie. Ça deviendra la Jordanie.
Et pour le petit quart qui reste, on se bat depuis cent ans.
La Jordanie est née sur le territoire de la Palestine sous mandat. La nationalité jordanienne, on l’a inventée dans les années 1920. Mais changer un nom sur un passeport ne change pas l’histoire d’une terre.
Et depuis 1948, des vagues de réfugiés palestiniens s’y sont installées : aujourd’hui, selon la plupart des estimations, la majorité des Jordaniens sont d’origine réfugiée palestinienne.
La Jordanie étant l’essentiel de la Palestine mandataire, la quasi-totalité de ses habitants sont Palestiniens même si on les appelle Jordaniens car c’est le nom qui leur a été donné par les Hachémites originaires d’Arabie.
Je l’ai écrit l’an dernier dans Valeurs actuelles avec l’historienne Lina Murr Nehmé :
le partage de la Palestine a déjà eu lieu. En 1921.
Et l’État arabe, palestinien, né de ce partage, il existe.
Il s’appelle la Jordanie.
Macron ne propose pas deux États.
« Il en propose trois ! Israël, la Jordanie, et un troisième, en deux morceaux : Gaza d’un côté, la Cisjordanie de l’autre. Un pays en kit, livré sans notice… et avec le Hamas dans le carton. »
En 1982, Reagan le disait déjà : pas d’État palestinien indépendant, mais une autonomie associée à la Jordanie.
En 1988, écoutez bien : Arafat proclame l’indépendance de la Palestine. Et à la même session, l’OLP écrit que la Jordanie et la Palestine formeront une confédération. Déposé à l’ONU par l’ambassadeur de Jordanie.
Arafat.
Noir sur blanc.
L’idée revient ensuite dans les discussions d’Oslo et de Camp David 2.
« Alors… qui est Emmanuel Macron pour être plus palestinien qu’Arafat ? »
Une frontière dessinée à New York n’a jamais arrêté une roquette.
Sinon, la paix en Orient, on l’aurait faite avec un feutre.
Et les Libanais savent ce que ça donne.
En 1970, chassées de Jordanie, les organisations palestiniennes débarquent au Liban et y forment un État dans l’État. En 1975, la guerre éclate : quinze ans, plus de 150 000 morts.
Il y a eu plus de Libanais, chrétiens et chiites, tués par ces organisations que de Juifs tués par elles dans toute leur histoire.
« L’État palestinien, le Liban l’a déjà testé. Sans l’avoir commandé. »
« Suivez l’argent. Ou plutôt : suivez les avions »
Alors pourquoi Emmanuel Macron tient-il autant à cette ligne ?
Suivez l’argent.
Ou plutôt :
suivez les avions.
Vous connaissez le mot « dhimmi » ?
Autrefois, en terre d’islam, le dhimmi, c’était le chrétien ou le juif toléré : tête basse, et une amende à payer.
La France de Macron a inventé le dhimmi moderne :
« L’amende, on ne la paie plus. On l’encaisse. En Rafale. »
Les Émirats : 80 Rafale. Notre plus gros contrat d’avions de combat.
Le Qatar : 36.
L’Arabie saoudite a coorganisé avec Macron sa conférence sur l’État palestinien. Riyad soutient le Fatah de Mahmoud Abbas. Le Qatar abrite depuis des années la direction du Hamas.
Chacun son Palestinien. Et la France vend des avions aux deux.
Doha dicte-t-il le discours ?
Je n’ai pas le relevé d’appels.
Mais je vois le salon.
« Et quand le client est dans le salon, on évite de parler de ses amis. »
Deux poids, deux mesures.
En Syrie, Ahmed al-Charaa s’appelait il y a peu Abou Mohammed al-Joulani, chef d’une branche d’Al-Qaïda rebaptisée Organisation de libération du Levant.
Libérer le Levant… on se demande de qui.
Ce djihadiste autoproclamé président a changé de nom et de costume, pas forcément de logiciel.
Depuis, les minorités trinquent : plus d’un millier d’Alaouites massacrés, des Druzes massacrés, des chrétiens tués dans une église de Damas en pleine messe.
Macron l’a reçu à l’Élysée.
Et hier, il parle d’une « révolution » qui « ne doit pas être déçue ».
« Une colocation avec un fusil sur la table »
Et au Liban ?
Macron dit : quand le Liban sera souverain, il pourra désarmer le Hezbollah.
C’est exactement l’inverse !
Le Hezbollah, c’est l’armée de l’Iran au Liban. Un de ses députés annonce même que des Houthis se préparent à combattre depuis le Liban.
Une armée libanaise, et à côté celle d’un État étranger qui décide seule de la guerre ?
Ce n’est pas la souveraineté.
« C’est une colocation avec un fusil sur la table. »
La France, c’était la protectrice des chrétiens d’Orient.
L’amie du Liban.
Aujourd’hui,
« elle est sévère avec ceux qui se défendent, et polie avec ceux qui paient. »
Alors, « honte à tous », disait Emmanuel Macron.
Non, Monsieur le Président.
Pas à tous.
Honte au Hamas, qui a déclenché cette guerre et qui a commis un pogrom.
Honte à ceux qui le protègent.
Et honte à ceux qui, les yeux sur le carnet de commandes, n’osent même plus prononcer son nom.
« Cette honte-là, elle ne se partage pas.
Elle se signe.
En bas du contrat. »
Michel Fayad
Spécialiste de géopolitique, notamment de l’énergie et des matières premières, Michel Fayad est diplômé de HEC Paris, de la London School of Economics et de NYU Stern et doctorant en science politique à Sciences Po Grenoble-UGA. Ancien conseiller du ministre libanais de l’Économie et du Commerce, il est l’auteur de Après la guerre ? La menace à nos portes. HaBayta le recevra prochainement pour un grand entretien.
Ce texte restitue l’éditorial prononcé hier par Michel Fayad au cours de son échange avec Christine Kelly dans Face à l’Info. Les relances de l’entretien ont été retirées afin d’en restituer la continuité.



Effectivement la France appauvrie et sterilisée par 40 ans d inepties est devenue l employée du qatar . Cela dit macron, le mauvais comedien, n a rien inventė , d autres avant lui se sont applatis devant les egorgeurs islamistes et l avenir d un pays en deroute et lourdement islamisé ne presage rien de bon pour les français eveillės