Des documents du renseignement israélien relancent une autre question de responsabilité
Après les alertes qui auraient précédé le 7-Octobre, HaBayta remonte le temps. Des documents internes du renseignement israélien et des témoignages de hauts responsables, révélés par une nouvelle enquête de Ronen Bergman et Yuval Rubovitz, indiquent que Benjamin Netanyahou avait été alerté dès 2019 sur le détournement de ressources vers la branche militaire du Hamas. En août 2020, une « question du Premier ministre » aurait même été formulée sur ces détournements après une revue spéciale d’Aman. Que savait exactement le pouvoir israélien des effets d’une politique censée acheter le calme à Gaza — et qu’a-t-il fait de ce qu’il savait ?
Le premier volet de notre enquête posait une question simple en apparence :
Qui savait quoi avant le 7-Octobre ?
Les révélations apparues depuis sur les alertes de septembre 2023 — émiraties, égyptiennes, israéliennes — nous ont conduits à examiner les semaines précédant le massacre.
Mais une nouvelle enquête oblige à remonter beaucoup plus loin.
Non plus quelques semaines.
Plusieurs années.
Car avant de demander si Benjamin Netanyahou fut averti de ce que Yahya Sinwar préparait en septembre 2023, une autre question doit désormais être posée :
que savait-il de la manière dont le Hamas utilisait l’argent qui entrait à Gaza avec l’accord — et parfois à la demande — d’Israël ?
L’argent qatari : de quoi parle-t-on ?
À partir de 2018, Israël accepte que le Qatar transfère chaque mois des dizaines de millions de dollars dans la bande de Gaza.
L’objectif affiché est alors essentiellement civil : payer des salaires, aider les familles les plus pauvres, financer le carburant et les infrastructures et, surtout, empêcher l’effondrement économique de Gaza.
Derrière cette politique existe une doctrine.
Le Hamas gouverne Gaza.
Une population moins étranglée économiquement, un Hamas ayant quelque chose à perdre et un flux d’argent permettant de maintenir un minimum de stabilité doivent contribuer à préserver le calme à la frontière.
C’est le pari.
Et ce pari n’est pas seulement celui de Benjamin Netanyahou.
Des responsables de l’appareil sécuritaire israélien considèrent eux aussi, à différentes périodes, que le dispositif peut contribuer à contenir le Hamas.
C’est un point essentiel.
L’histoire de l’argent qatari ne peut pas être honnêtement racontée comme celle d’un Premier ministre agissant seul contre l’avis unanime des services de sécurité.
Mais les renseignements dont disposait Israël semblent rapidement avoir compliqué cette doctrine.
Dès 2019, des alertes
L’enquête publiée ce 18 septembre par Ronen Bergman et Yuval Rubovitz dans Yedioth Ahronoth/Ynet s’appuie sur des documents internes de la communauté israélienne du renseignement et sur des témoignages de hauts responsables.
Selon ces éléments, Benjamin Netanyahou aurait été averti dès 2019, quelques mois seulement après le début du mécanisme qatari, que des ressources bénéficiant au Hamas contribuaient également à son renforcement militaire.
Un haut responsable du renseignement cité par les journalistes affirme que les services disposaient de preuves de transferts et qu’ils les avaient documentées puis transmises au Premier ministre.
L’enquête rapporte également que le Shin Bet aurait alerté Netanyahou au moins à deux reprises sur le fait que des ressources étaient détournées au profit de la branche militaire.
Ces affirmations ne sont pas nouvelles dans leur principe : des informations similaires avaient déjà été publiées.
Ce qui change aujourd’hui, c’est le degré de documentation de la chaîne d’information.
5 août 2020 : une date devient centrale
C’est probablement la pièce la plus importante de la nouvelle enquête.
Un officier du renseignement ayant témoigné devant l’équipe du contrôleur de l’État dit avoir présenté un document préparé en réponse à ce que le système de sécurité appelle une :
« question du Premier ministre ».
Cette question aurait été formulée après une « revue spéciale de renseignement » d’Aman datée du 5 août 2020, consacrée aux détournements de fonds.
Autrement dit, si les documents décrits par les journalistes disent bien ce qu’ils leur font dire, nous ne sommes plus seulement devant l’affirmation :
« Netanyahou avait été informé. »
Le sujet aurait suffisamment retenu son attention pour que le Premier ministre demande lui-même des informations complémentaires.
Et cela change la nature de la question.
On peut discuter de ce qu’il savait précisément.
On peut discuter de l’origine exacte des fonds détournés.
On peut discuter de la part imputable au mécanisme qatari autorisé par Israël et de celle provenant d’autres circuits.
Mais il devient beaucoup plus difficile de soutenir que la question du financement de la branche militaire du Hamas était étrangère au niveau politique israélien.
Quatre millions par mois ?
Selon les évaluations du renseignement rapportées par Yedioth Ahronoth, environ quatre millions de dollars par mois auraient, pendant une certaine période, alimenté la branche militaire du Hamas.
Les sources citées estiment que cela pouvait représenter 40 à 50 % de son budget.
Il faut immédiatement introduire une distinction importante.
Le bureau du Premier ministre conteste la présentation selon laquelle l’argent de la subvention qatarie autorisée par Israël aurait été directement transféré à la branche militaire.
Sa version est différente : Netanyahou aurait bien été informé, à partir de mars 2020, que le Hamas prélevait environ quatre millions de dollars pour sa branche militaire, mais sur son budget civil alimenté par d’autres sources, et non directement sur la subvention qatarie destinée au carburant, aux familles nécessiteuses et aux salaires.
La distinction n’est pas secondaire.
Elle est même au cœur du débat.
Mais elle n’épuise pas la question.
Car si l’apport qatari permettait de financer des dépenses civiles que le Hamas aurait autrement dû prendre à sa charge, il pouvait aussi — indirectement — libérer d’autres ressources pour ses activités militaires.
Financement direct et effet de substitution budgétaire ne sont pas la même chose.
Notre enquête doit précisément éviter de les confondre.
Un autre argent qatari
L’enquête Bergman–Rubovitz ajoute cependant un élément plus préoccupant.
Selon les renseignements qu’elle décrit, d’autres circuits clandestins auraient permis à des fonds venus du Qatar d’atteindre directement la branche militaire du Hamas, indépendamment du mécanisme officiel accepté par Israël.
Ces circuits auraient été identifiés par les services israéliens.
Un ancien haut responsable du Conseil national de sécurité, Eyal Hulata, avait déjà décrit publiquement l’existence de renseignements faisant état de canaux parallèles par lesquels de l’argent qatari atteignait l’appareil militaire du Hamas.
La question n’est donc plus seulement :
« L’aide civile qatarie était-elle détournée ? »
Elle devient :
« Israël savait-il que plusieurs circuits financiers qataris contribuaient à l’appareil militaire du Hamas tout en maintenant une politique fondée sur l’argent qatari comme instrument de stabilité ? »
L’Égypte aurait également averti
L’enquête ajoute une autre pièce, qui doit encore être considérée avec prudence puisqu’elle n’est pas publiée sous sa forme originale.
Selon une source citée par les journalistes, un document égyptien transmis au Premier ministre dès 2018 aurait averti que des fonds provenant du Qatar, mais aussi de Turquie et d’Iran, étaient dirigés vers la branche militaire du Hamas et non exclusivement vers des objectifs civils.
Si ce document devient public, il constituera une pièce importante.
Pour l’instant, nous devons le qualifier pour ce qu’il est :
une information journalistique reposant sur une source décrivant un document qui n’est pas accessible au public.
Le Shin Bet s’opposait-il à cette politique ?
Après le 7-Octobre, l’ancien directeur du Shin Bet Ronen Bar a affirmé que son service s’était opposé pendant des années à la politique des fonds qataris.
Selon lui, le Shin Bet avait averti à plusieurs reprises les responsables politiques que ces transferts renforçaient le Hamas et contribuaient indirectement à son appareil militaire.
L’enquête publiée aujourd’hui cite également l’ancien chef du Shin Bet Nadav Argaman comme ayant considéré cette politique comme une erreur stratégique, notamment parce qu’elle affaiblissait l’Autorité palestinienne et marginalisait l’Égypte.
Mais là encore, la réalité institutionnelle est plus complexe qu’un récit rétrospectif.
Différentes composantes de l’appareil de sécurité ont, à différents moments, soutenu ou accepté des mécanismes destinés à améliorer les conditions économiques à Gaza dans l’espoir de préserver le calme.
Et lorsque Naftali Bennett devient Premier ministre en 2021, le mécanisme n’est pas simplement supprimé : sa forme est modifiée et les transferts passent notamment par des dispositifs internationaux plutôt que par les fameuses valises de billets.
La “conceptzia” dépasse donc un seul homme.
Mais cela ne dispense aucun décideur de répondre de ce qu’il savait au moment où il décidait.
« Acheter le calme »
Voilà peut-être le cœur de ce deuxième volet.
La politique menée à Gaza reposait sur une idée dont la cohérence, avant le 7-Octobre, pouvait paraître défendable :
donner au Hamas davantage à perdre.
Améliorer suffisamment la situation économique pour que gouverner Gaza devienne plus intéressant que déclencher une guerre.
Permettre à des travailleurs gazaouis d’entrer en Israël.
Faciliter certains échanges.
Maintenir l’argent qatari.
Et croire que la responsabilité du pouvoir transformerait progressivement une organisation djihadiste en acteur davantage préoccupé par sa survie politique que par sa vocation militaire.
Cette doctrine avait même un mot devenu depuis presque infamant en Israël :
la conceptzia.
Le Hamas était « dissuadé ».
Le Hamas voulait gouverner.
Le Hamas voulait de l’argent.
Le Hamas ne voulait pas d’une guerre totale.
Le 7 octobre a pulvérisé cette lecture.
Mais le travail journalistique commence précisément là où s’arrête la facilité rétrospective.
La question n’est pas de savoir pourquoi les responsables israéliens n’ont pas compris en 2019 exactement ce que nous savons depuis le 7 octobre 2023.
La question est :
à partir de quel moment les informations dont ils disposaient auraient-elles dû les conduire à remettre en cause leur propre modèle ?
Ce que Netanyahou conteste
Le bureau du Premier ministre rejette catégoriquement l’interprétation de la nouvelle enquête.
Il affirme que les transferts qataris avaient pour destination le carburant, les familles nécessiteuses et les salaires des fonctionnaires, et que les organismes de sécurité avaient régulièrement considéré qu’ils contribuaient à maintenir la stabilité.
Il soutient que Netanyahou a toujours appuyé les opérations offensives contre le Hamas lorsque les conditions l’exigeaient.
Il rappelle également que le mécanisme qatari a continué, sous une forme différente, sous le gouvernement Bennett-Lapid.
Ces arguments doivent figurer dans le dossier.
Parce que notre question n’est pas :
« Peut-on fabriquer après coup un acte d’accusation contre Netanyahou ? »
Elle est :
« Que montrent les documents sur les informations dont disposait le pouvoir politique lorsqu’il maintenait cette politique ? »
Une politique, pas seulement une alerte
Le premier volet de notre enquête portait sur des alertes.
Une information arrive.
Quelqu’un la reçoit.
Il l’interprète.
Il décide — ou ne décide pas.
Ce deuxième volet est différent.
Nous ne sommes plus devant quelques heures, quelques jours ou quelques semaines précédant une catastrophe.
Nous sommes devant une politique poursuivie pendant plusieurs années.
Et c’est précisément ce qui rend le dossier de l’argent qatari plus difficile.
Car la responsabilité ne peut pas être mesurée uniquement à la lumière du résultat catastrophique que nous connaissons aujourd’hui.
Il faut reconstruire ce que savaient les décideurs au moment où ils décidaient.
C’est pourquoi le document du 5 août 2020 est si important.
S’il confirme qu’après une revue spéciale d’Aman sur les détournements de fonds une « question du Premier ministre » fut formulée et reçut une réponse, alors une chose au moins devient difficile à contester :
le problème du financement de la branche militaire du Hamas était suffisamment sérieux pour parvenir au bureau du Premier ministre et susciter une demande d’information de sa part.
Ce que Benjamin Netanyahou en conclut alors.
Ce que lui recommandèrent exactement le Shin Bet, Aman, le Mossad et le Conseil de sécurité nationale.
Pourquoi le mécanisme fut maintenu.
Et dans quelle mesure cette politique contribua effectivement à l’accumulation de capacités militaires du Hamas.
Voilà désormais les questions.
Pas :
« Netanyahou a-t-il financé le Hamas ? »
Cette formule est politiquement explosive mais journalistiquement trop grossière.
La question qui nous intéresse est autrement plus exigeante :
Que savait le gouvernement israélien des effets directs et indirects de sa politique d’“achat du calme” — et pourquoi a-t-il continué à la considérer comme le moindre risque ?
C’est à cette question que HaBayta consacrera la suite de son enquête.
Par la Rédaction de HaBayta


