Jacques Tarnéro a commencé La liberté a un prix bien avant le 7 octobre 2023. Son film raconte Entebbe, mais surtout ce qui entourait Entebbe : les idéologies, les mots, le terrorisme, la solitude d’Israël et la décision d’un État d’aller chercher ses otages à près de 4 000 kilomètres. HaBayta a vu le film. Nous l’avons aimé, discuté, parfois contesté. Et nous l’avons surtout regardé avec cette question impossible à effacer désormais : que reste-t-il d’Entebbe après le 7-Octobre ?
Il y a des films que le temps vieillit. Et d’autres que le temps rattrape.
Jacques Tarnero a commencé La liberté a un prix bien avant le 7 octobre 2023. C’est peut-être la première chose qu’il faut savoir en regardant aujourd’hui ce documentaire consacré à Entebbe.
Car il serait tentant de croire qu’il a été conçu après le massacre, après les otages arrachés à leurs maisons, après cette question redevenue obsédante en Israël : jusqu’où un État doit-il aller pour ramener les siens ?
Non.
Jacques Tarnero travaillait déjà sur Entebbe lorsque le 7-Octobre n’avait pas encore eu lieu. Et c’est précisément ce qui rend aujourd’hui son film troublant.
On croit connaître Entebbe
Le 27 juin 1976, le vol Air France 139 reliant Tel-Aviv à Paris via Athènes est détourné après son décollage d’Athènes par quatre terroristes, deux membres du Front populaire de libération de la Palestine – Opérations extérieures et deux Allemands des Cellules révolutionnaires.
L’avion finit par se poser à Entebbe, en Ouganda, où le régime d’Idi Amin apporte son soutien aux preneurs d’otages.
Puis vient cette scène qui appartient désormais à la mémoire de l’événement : les otages sont séparés. La plupart des passagers non israéliens sont progressivement libérés. Les Israéliens — auxquels restent plusieurs passagers juifs — demeurent captifs.
Une semaine plus tard, dans la nuit du 3 au 4 juillet, des commandos israéliens parcourent près de 4 000 kilomètres et prennent d’assaut le terminal d’Entebbe. La très grande majorité des otages encore détenus est libérée. Le commandant de l’unité d’assaut, Yonatan Netanyahou, est tué.
Cette histoire a été racontée cent fois.
C’est justement pourquoi Jacques Tarnéro ne fait pas un énième film sur la prouesse militaire d’Entebbe.
Ou plutôt : pas seulement.
Ce qui se passe autour de l’aéroport
La liberté a un prix s’intéresse à ce qui entoure Entebbe.
Aux mots. Aux idéologies. À la manière dont le terrorisme palestinien s’inscrit alors dans une constellation révolutionnaire internationale. Aux compagnonnages politiques qui rendent possible qu’un Allemand et une Allemande se retrouvent, trente et un ans après Auschwitz, à participer à la sélection de passagers juifs. Aux réactions politiques et intellectuelles suscitées par l’opération israélienne.
Et finalement à une question qui traverse tout le film : qui est désigné comme victime, qui est désigné comme bourreau — et combien de temps ces catégories résistent-elles au commentaire politique ?
Jacques Tarnero ne cache pas sa réponse: il faut le dire parce que La liberté a un prix n’est pas un documentaire qui feint la neutralité. Son auteur a un point de vue. Il considère Entebbe comme le moment où une démocratie décide que ses citoyens ne seront pas abandonnés et qu’il existe des circonstances dans lesquelles la liberté doit être défendue par la force.
Cette conviction donne au film sa colonne vertébrale. Elle l’expose aussi à la discussion.
Quand les archives pourraient parler davantage
Il y a dans le film des archives dont la puissance est telle qu’on voudrait parfois que Jacques Tarnéro s’efface davantage devant elles. Qu’il nous laisse regarder. Qu’il nous laisse entendre. Qu’il nous laisse arriver seuls à l’endroit où il veut nous conduire.
Tarnéro est un documentariste, mais c’est aussi un homme de conviction. Par moments, son interprétation arrive très vite, là où l’image et le document possèdent déjà leur propre force: c’est peut-être la principale réserve que je formulerais devant La liberté a un prix : Jacques Tarnero fait parfois tellement confiance à sa conviction qu’il pourrait faire davantage confiance à ses propres archives. Elles auraient souvent suffi.
Il existe une deuxième difficulté — qui est aussi, paradoxalement, l’une des richesses du film: Tarnero veut raconter beaucoup plus qu’Entebbe : l’extrême gauche révolutionnaire, le terrorisme palestinien, l’antisionisme, les représentations d’Israël, le vocabulaire politique qui accompagne ces événements.
C’est ce qui donne au documentaire sa profondeur historique, mais c’est également ce qui l’éloigne parfois de son centre.
J’aurais quelquefois voulu davantage d’Entebbe — davantage des hommes et des femmes enfermés dans ce terminal, de l’attente, de la peur — et un peu moins de tout ce qu’Entebbe permet à Jacques Tarnero d’interroger.
Ce n’est pas contester son propos: c’est dire ce que, spectatrice, j’aurais parfois voulu que le film me donne “encore”.
Faut-il donner la parole à « l’autre » ?
Une troisième question se pose: le film ne cherche guère la contradiction. Jacques Tarnero assume ce choix. Lors de l’entretien qu’il avait accordé à HaBayta, il répondait à ceux qui lui reprochaient de ne pas donner la parole à « l’autre » : quel autre ? Amin Dada ? Les terroristes ?
L’objection est recevable: on ne demande pas à un documentaire consacré à des otages d’organiser artificiellement un équilibre moral entre les otages et ceux qui les ont pris en otage.
Mais lorsque La liberté a un prix quitte l’événement pour interpréter ce qu’Entebbe révèle de notre histoire politique et intellectuelle, une contradiction plus présente aurait parfois pu donner davantage de force encore à sa démonstration.
Pas la parole des terroristes: la parole de ceux qui contestent son interprétation.
Parce qu’un film engagé n’est pas affaibli par la contradiction lorsqu’il possède les moyens de lui répondre.
Puis vint le 7-Octobre
Et puis il y a ce que Jacques Tarnero ne pouvait pas savoir lorsqu’il a commencé son film.
Le 7 octobre 2023.
Il faut ici résister à une facilité. Entebbe n’est pas le 7-Octobre. L’Ouganda d’Idi Amin n’est pas Gaza. Une prise d’otages dans un aéroport et le massacre du 7 octobre suivi d’une guerre de plusieurs années ne sont pas des événements interchangeables. Les circonstances militaires, politiques et humaines sont radicalement différentes.
Les superposer n’apprendrait rien.
Et pourtant, il existe un mot impossible à contourner: otages.
À partir de là, le film change sous nos yeux. Parce qu’en septembre 2026 nous ne pouvons plus regarder les images d’Entebbe comme nous les aurions regardées le 6 octobre 2023: nous savons désormais ce que signifie, pour toute une société, attendre le retour des siens. Nous savons les photographies. Les prénoms. Les familles. Les négociations. Les manifestations. Les morts annoncées. Les retours espérés.
Et cette question terrible : jusqu’où aller pour les ramener ?
En 1976, Israël apporte à cette question une réponse spectaculaire : nous irons les chercher à près de 4 000 kilomètres.
Cinquante ans plus tard, cette réponse paraît presque appartenir à une époque où les dilemmes pouvaient sembler plus simples.
Ils ne le sont plus.
C’est peut-être là que le film de Jacques Tarnéro devient autre chose que ce qu’il avait entrepris de fabriquer.
Le film que le présent a rattrapé
Je ne suis pas sortie de La liberté a un prix en pensant que Jacques Tarnero avait raison sur tout. Et c’est tant mieux: un film qui compte est aussi un film avec lequel le spectateur peut discuter.
Celui-ci se discute. J’aurais parfois voulu que Jacques Tarnero affirme moins. Qu’il laisse davantage respirer ses archives. Qu’il accueille une contradiction plus forte. Qu’il reste davantage auprès d’Entebbe lorsqu’il est tenté d’élargir encore son propos.
Mais je suis sortie du film avec une question dont je ne parviens pas à me débarrasser: qu’est-ce qu’Entebbe nous dit encore, cinquante ans plus tard, de la promesse qu’un État fait à ceux dont il a la charge ?
Jacques Tarnero avait choisi son titre bien avant le 7-Octobre : La liberté a un prix.
Nous savons désormais que le retour des otages aussi. Et nous savons surtout que personne ne peut dire facilement quel prix est juste.
À suivre sur HaBayta
Une autre question commence pourtant exactement là où s’arrête celle-ci: La liberté a un prix est terminé. Jacques Tarnero a mis près de dix ans à le mener à bien.
Mais où peut-on le voir ? Pourquoi ce documentaire consacré à Entebbe, cinquante ans après l’opération et trois ans après le 7-Octobre, peine-t-il aujourd’hui à rencontrer son public ?
HaBayta a demandé à Jacques Tarnero de nous raconter précisément ce qui s’est passé depuis l’achèvement du film : les démarches entreprises, les diffuseurs et institutions sollicités, les réponses reçues, les projections obtenues — et celles qui ne le sont toujours pas.
Nous publierons ses réponses, et nous irons plus loin, car à quelques jours du troisième anniversaire du 7-Octobre, une question dépasse désormais le seul destin du film de Jacques Tarnéro : quels récits sur Israël trouvent aujourd’hui des écrans — et lesquels restent à leur porte ?
Ce sera notre prochaine enquête.
Sarah Cattan





