Il sait. Il n’a ni document, ni témoin, ni preuve, mais il sait. Face à l’attentat contre un avion à destination d’Israël, « l’homme qui sait » déroule cette mécanique particulière où chaque fait confirme la conclusion posée d’avance, où la réussite devient suspecte et l’absence de preuve… une preuve supplémentaire. Yaël Bensimhoun pousse le raisonnement jusqu’à son terme. Et, à la fin, le vieux fonds affleure.
Le journaliste — Vous soutenez donc que cette affaire est un complot ?
L’Homme qui sait — Je ne le soutiens point, Monsieur. Je le sais.
Le journaliste — Et sur quoi fondez-vous cette certitude ?
L’Homme qui sait — Sur l’évidence.
Le journaliste — Qui est ?
L’Homme qui sait — Qu’un avion à destination d’Israël ait été attaqué.
Le journaliste — Cela vous paraît extraordinaire ?
L’Homme qui sait — Extraordinaire ? Mon cher Monsieur, enfin ! A-t-on jamais vu Israël visé par un attentat ? Des Juifs pris en otage ? Des avions détournés ? Des Israéliens massacrés parce qu’ils étaient israéliens ou juifs ?
Si de telles choses étaient déjà arrivées, cela se saurait, tout de même.
Le journaliste — Il me semble pourtant que…
L’Homme qui sait — Ah ! Vous voilà déjà qui ergotez. Voilà bien votre métier : on vous montre la lumière et vous demandez qui a payé l’ampoule.
Le journaliste — Plusieurs passagers israéliens ont pourtant réussi à intervenir très rapidement.
L’Homme qui sait — Justement !
Le journaliste — Justement quoi ?
L’Homme qui sait — Des Israéliens qui savent réagir dans une situation d’urgence ! Et vous trouvez cela naturel ?
Le journaliste — Ils vivent tout de même dans un pays où le service militaire est très répandu, où les alertes et les situations d’urgence ne sont pas exactement inconnues…
L’Homme qui sait — Voilà ! Vous voyez bien !
Le journaliste — Je ne suis pas certain de voir.
L’Homme qui sait — Ils sont entraînés. Donc ils réagissent. Ils réagissent, donc ils étaient prêts. Ils étaient prêts, donc ils savaient. Ils savaient, donc quelqu’un leur avait dit. Et qui pouvait leur dire ?
Le journaliste — Je crains la réponse.
L’Homme qui sait — Vous progressez.
Le journaliste — Disons que, surtout après ce qu’ils ont subi le 7 octobre…
L’Homme qui sait — Ah ! Un certain 7 octobre.
Enfin… « subi ».
Le journaliste — Vous contestez qu’ils l’aient subi ?
L’Homme qui sait — Ne me faites pas dire ce que j’ai parfaitement l’intention de sous-entendre.
Nous étions déjà nombreux, dès les premières heures, à comprendre qu’ils avaient au moins laissé faire, peut-être préparé, sans doute utilisé, voire organisé… enfin, quelque chose.
Le journaliste — « Quelque chose » me paraît assez imprécis.
L’Homme qui sait — Voilà que vous recommencez avec les détails.
Regardez seulement la cohérence : chaque fois qu’il arrive quelque chose, les Israéliens ont cette étrange manie d’être derrière.
Le journaliste — Venons-en aux deux pilotes supplémentaires présents à bord.
L’Homme qui sait — Ah ! Nous y sommes.
Le journaliste — C’étaient des pilotes de relève.
L’Homme qui sait — Naturellement.
Le journaliste — Leur présence avait été prévue par la compagnie.
L’Homme qui sait — Naturellement.
Le journaliste — À cause d’éventuels déroutements, qui pouvaient prolonger le vol et faire dépasser à l’équipage initial son temps de service autorisé.
L’Homme qui sait — Naturellement !
Le journaliste — Leur présence vous paraît donc finalement explicable.
L’Homme qui sait — Mais c’est précisément ce qui la rend suspecte !
Le journaliste — Parce qu’elle est explicable ?
L’Homme qui sait — Monsieur, un complot mal orchestré laisse des choses inexpliquées. Un complot bien fait explique tout. Vous voyez donc bien que celui-ci est excellent.
Le journaliste — Je vois surtout deux pilotes de relève dans un avion…
L’Homme qui sait — Imaginez plutôt la scène.
L’avion plonge. Panique générale. Une hôtesse saisit le micro.
« Mesdames, messieurs… y a-t-il un pilote dans l’avion ? »
Et là… comme par hasard, deux mains se lèvent.
Deux pilotes dans un avion !
Précisément au moment où l’on a besoin de pilotes, et vous appelez cela le hasard ?
Le journaliste — J’aurais tendance à appeler cela des pilotes de relève.
L’Homme qui sait — Vous manquez désespérément de poésie.
Le journaliste — On a également parlé d’une hache.
L’Homme qui sait — Ah ! La hache !
Une hache dans un avion !
Et personne ne s’étonne qu’elle ait franchi tous les contrôles ?
Le journaliste — La présence de haches de secours dans certains cockpits est assez fréquente…
L’Homme qui sait — Vous voyez !
Le journaliste — Je vois surtout qu’elle pouvait déjà se trouver à bord.
L’Homme qui sait — Précisément !
Même plus besoin de la faire entrer.
Voilà du travail propre.
Le journaliste — Mais il n’est même pas établi avec certitude qu’il s’agissait d’une hache. Il pourrait avoir été question d’un couteau.
L’Homme qui sait — Une hache, un couteau… admirable.
Le journaliste — Admirable ?
L’Homme qui sait — Mais oui ! Il faut bien brouiller les pistes. Si tout le monde racontait exactement la même chose, cela paraîtrait préparé.
Le journaliste — Et lorsque les versions divergent ?
L’Homme qui sait — Cela prouve qu’on cherche à nous perdre.
Le journaliste — Je commence à comprendre : quoi qu’il arrive…
L’Homme qui sait — Enfin !
Le journaliste — L’appareil a également subi une chute extrêmement brutale avant d’être repris en main.
L’Homme qui sait — Voilà encore quelque chose qui ne tient pas.
Des milliers de mètres de chute et l’avion ne s’écrase pas ? Pire ! Les passagers survivent !
Pas de carnage. C’est carrément indécent.
Quand on prétend avoir frôlé la mort, la moindre des politesses serait tout de même de fournir quelques cadavres, non ?
Et puis regardez-moi ces « rescapés » : ils sourient !
Le journaliste — Peut-être étaient-ils simplement heureux d’avoir échappé à la mort ?
L’Homme qui sait — Monsieur, je vous en prie.
Tout rescapé sérieux doit conserver pendant au moins quarante-huit heures un visage réglementaire de rescapé : regard fixe, lèvres tremblantes, deux sanglots au minimum et, si possible, une crise de nerfs correctement exécutée.
Le journaliste — Vous reprochez à ces gens leur façon de réagir à un traumatisme ?
L’Homme qui sait — Dites donc…
Vous les défendez beaucoup.
Votre nom ?
Le journaliste — Pardon ?
L’Homme qui sait — Votre nom. Votre vrai nom, je veux dire. Votre employeur aussi.
Et votre cousin, pendant que nous y sommes.
Le journaliste — Je ne vois pas très bien le rapport.
L’Homme qui sait — Il faut bien savoir où vous ranger.
Le journaliste — Me ranger ?
L’Homme qui sait — Naturellement. Si vous ne condamnez pas Israël assez vite, assez fort et avec les mots convenables, il faut tout de même savoir à qui l’on a affaire.
Le journaliste — Et que risque-t-on ?
L’Homme qui sait — Rien du tout. Pas tout de suite.
On inscrit simplement votre nom.
Le journaliste — Sur une liste ?
L’Homme qui sait — Quel vilain mot.
Disons… un aide-mémoire moral et humaniste.
Le journaliste — Et sous quelle rubrique ?
L’Homme qui sait — « Sioniste » ou « génocidaire ». Nous verrons selon la place disponible.
Le journaliste — Parlons de Netanyahu.
L’Homme qui sait — Ah ! Enfin la pièce maîtresse.
Netanyahu avait évoqué un risque d’attentat.
Quelques heures plus tard, un incident survient.
Le journaliste — Cela ne prouve pas qu’il l’ait organisé.
L’Homme qui sait — Ah bon ?
Il annonce qu’il peut arriver quelque chose.
Quelque chose arrive.
Et vous voudriez qu’on ne fasse aucun rapprochement ?
Le journaliste — Un avertissement n’est pas un aveu.
L’Homme qui sait — Quelle mauvaise foi ! Si un météorologue annonce un orage et qu’il pleut trois heures plus tard, vous soutenez qu’il n’a pas fabriqué les nuages lui-même ?
Le journaliste — Vous êtes sérieux ?
L’Homme qui sait — Je suis logique.
Le journaliste — Netanyahu s’était également rendu à Abou Dhabi quelques jours auparavant.
L’Homme qui sait — Voilà !
Le journaliste — Pour une visite officielle.
L’Homme qui sait — Bien sûr.
Moi aussi, lorsque je prépare une opération clandestine internationale impliquant une compagnie émiratie, je commence toujours par me rendre officiellement dans le pays, rencontrer son président et me faire photographier.
Question de discrétion.
Le journaliste — Quel aurait été le mobile de toute cette opération ?
L’Homme qui sait — Lequel voulez-vous ?
Les élections, accuser l’Iran, sauver Netanyahu, le Mossad.
Le journaliste — Le Mossad n’est pas un mobile.
L’Homme qui sait — Vous chipotez encore.
Le journaliste — Et ces hypothèses se contredisent.
L’Homme qui sait — Dans un complot de cette envergure, il serait mesquin de n’en prévoir qu’une seule.
Vous voulez toujours savoir pourquoi, comment, par qui, avec quelles preuves…
Le journaliste — Cela aide généralement.
L’Homme qui sait — Erreur de méthode.
L’essentiel est de trouver le coupable.
Pour les détails, on voit ensuite. Ou pas.
Le journaliste — Mais si l’avion s’était écrasé ?
L’Homme qui sait — Avec des si, on mettrait Gaza en bouteille.
Le journaliste — Répondez tout de même.
L’Homme qui sait — Israël aurait sacrifié ses propres citoyens.
Le journaliste — Et puisqu’il ne s’est pas écrasé ?
L’Homme qui sait — Israël avait évidemment prévu qu’il ne s’écrase pas.
Le journaliste — Les passagers interviennent ?
L’Homme qui sait — Préparés.
Le journaliste — Ils n’interviennent pas ?
L’Homme qui sait — Avertis.
Le journaliste — Ils réussissent ?
L’Homme qui sait — Complot.
Le journaliste — Ils échouent ?
L’Homme qui sait — Incompétence.
Le journaliste — Vous ne pouvez donc jamais avoir tort.
L’Homme qui sait — Voilà enfin une conclusion raisonnable.
Le journaliste — À ce compte-là, Entebbe ?
L’Homme qui sait — Très louche.
Beaucoup trop réussi.
Le journaliste — Pourtant…
L’Homme qui sait — Vous voudriez me faire croire qu’on parcourt des milliers de kilomètres, qu’on débarque en Ouganda, qu’on libère des otages et qu’on revient avec succès ?
À d’autres.
Le journaliste — C’est pourtant ce qui s’est produit.
L’Homme qui sait — Voilà précisément ce qui m’inquiète.
Chaque fois qu’Israël réussit quelque chose, la réussite elle-même devient une pièce à conviction.
Le journaliste — Vous n’avez donc ni document, ni témoin, ni preuve matérielle reliant Netanyahu, le Likoud ou le Mossad à cette affaire ?
L’Homme qui sait — Mais quelle obsession, Monsieur !
Des preuves, des preuves, toujours des preuves !
Il vous faut donc des faits établis, des sources, des témoignages concordants, des choses vérifiables ?
Le journaliste (nostalgique) — C’est que ça faisait un peu partie de mon job… avant…
L’Homme qui sait — Voilà bien le problème.
Vous êtes encore très attaché à l’ancienne école.
Le journaliste — Alors qu’est-ce qui vous permet d’en être aussi certain ?
L’Homme qui sait — J’ai du nez.
Le journaliste — Du nez ?
L’Homme qui sait — Oui.
On leur a déjà attribué l’argent à ces Juifs, le pouvoir, les médias…
Maintenant qu’on récupère aussi l’histoire, les lieux saints, jusqu’au génocide…
Ils ne vont quand même pas garder le nez pour eux tout seuls ! Si ?


