À deux jours des élections israéliennes du 27 octobre, David Castel, créateur de PrédiCité, nous invite à découvrir une autre manière de s’intéresser à Israël : par le jeu. Composer sa Knesset, anticiper les coalitions, confronter ses certitudes aux faits… Et si le plaisir de jouer pouvait aussi réveiller celui d’apprendre ? Une réflexion sur la transmission, la curiosité et le dialogue entre générations.
« Et si l’on apprenait Israël en jouant ?
À l’heure de TikTok, comment transmettre le goût de l’étude, la curiosité et la connaissance d’Israël ? À deux jours des élections législatives, PrédiCité, un jeu de pronostics électoraux créé par David Castel, tente une expérience originale : faire du plaisir de jouer une raison de chercher, de comprendre et de discuter.
Dans une famille juive, il arrive qu’une question posée par un enfant suffise à prolonger un repas d’une heure.
Le père répond. Le grand-père n’est pas d’accord. Un oncle se souvient d’un passage du Talmud. On cherche, on discute, on s’interrompt. L’enfant écoute, puis pose une autre question, parfois plus embarrassante que la première.
Le repas refroidit. La discussion, elle, ne fait que commencer.
Cette scène familière dit quelque chose d’une vieille passion juive : celle de l’étude.
Il suffit d’entrer dans un beit hamidrash, une maison d’étude, pour entendre le bruit particulier qui y règne. Des voix qui se croisent, des objections, des explications reprises plusieurs fois. Deux étudiants penchés sur le même texte peuvent défendre des interprétations opposées. Aucun ne se contente d’écouter l’autre.
Cette étude à deux porte un nom : la havrouta.
On n’y apprend pas seulement à retenir. On apprend à interroger, à argumenter, à reconnaître une erreur. Et parfois à prendre plaisir à la difficulté même.
Dans cette tradition, le savoir n’est pas une chose qu’on reçoit en silence. Il se cherche, souvent à plusieurs.
Mais comment retrouver ce goût de chercher chez des jeunes qui grandissent avec un téléphone à la main ?
La génération qui ne tient pas en place
On dit volontiers que les jeunes ne lisent plus, qu’ils ne savent plus écouter, qu’ils passent d’une vidéo à l’autre sans rien approfondir.
Il suffit pourtant de regarder un adolescent jouer pour que cette explication paraisse un peu courte.
Le voilà capable de rester deux heures devant un écran, d’apprendre des règles compliquées, de retenir des statistiques, de calculer des probabilités et d’élaborer des stratégies.
Il perd. Il recommence. Il cherche ce qu’il a mal fait.
Parfois, il consulte même un tutoriel de vingt minutes pour comprendre comment réussir les cinq dernières secondes d’une partie.
On le croyait incapable de concentration. Il vient de passer l’après-midi à étudier.
Simplement, personne ne le lui avait demandé.
Le jeu possède cette vertu : il donne une raison immédiate de vouloir savoir. On apprend une règle parce qu’on en a besoin. On cherche une information parce qu’elle peut changer le résultat. On accepte de revenir sur une erreur parce qu’on veut faire mieux.
Il y a là une piste pour tous ceux qui s’interrogent sur la transmission, notamment lorsqu’il s’agit d’Israël.
Aimer Israël, mais le connaître comment ?
Dans bien des familles juives de France, Israël est présent chaque jour.
On y a des enfants, des cousins, des amis. On suit les nouvelles avec inquiétude. On connaît les villes, les plages, les restaurants, parfois les moindres rues d’un quartier de Jérusalem ou de Tel-Aviv.
On discute passionnément des dirigeants israéliens.
Mais demandez autour de vous pourquoi le Premier ministre n’est pas élu directement, ou comment un parti arrivé en tête peut échouer à former un gouvernement.
Les réponses deviennent souvent plus hésitantes.
Il n’y a rien de surprenant à cela. Le système politique israélien a ses particularités, et même les observateurs les plus attentifs peuvent s’y perdre.
Cet écart entre l’attachement au pays et la connaissance de son fonctionnement mérite pourtant réflexion.
Le sionisme ne s’est pas construit uniquement autour d’une aspiration à retrouver une terre. Il a aussi porté le projet d’une société juive capable de se gouverner, de faire vivre sa langue, de créer ses institutions, de débattre de ses lois et de décider de son avenir.
Les grands courants sionistes se sont d’ailleurs disputés sur presque tout : l’économie, la religion, l’organisation de la société, les rapports avec les voisins. Ces désaccords ont participé à la construction du pays.
Comprendre Israël, c’est aussi connaître cette histoire-là. Celle d’une société vivante, traversée d’idées, de conflits et de compromis.
Et apprendre comment fonctionne sa démocratie constitue un bon point de départ.
Encore faut-il que cette découverte ne ressemble pas à une punition scolaire.
Un jeu de 120 sièges
David Castel a eu une idée qui aurait pu naître au milieu d’un dîner de famille.
Puisque tout le monde connaît, paraît-il, les résultats des prochaines élections israéliennes, pourquoi ne pas demander à chacun de les prévoir ?
Et puisque la politique est affaire de chiffres, d’alliances et de décisions, pourquoi ne pas en faire un jeu ?
C’est ainsi qu’est né PrédiCité, un site francophone gratuit de pronostics électoraux.
L’un de ses jeux propose de composer la prochaine Knesset.
Vous disposez de 120 sièges, ceux du Parlement israélien. À vous de les distribuer entre les partis.
Vous accordez 28 sièges à l’un, 19 à un autre, 12 à un troisième. Vous poursuivez jusqu’à atteindre 120.
Rien de bien difficile, semble-t-il.
Seulement voilà : une petite formation que vous imaginiez représentée risque de ne recueillir que 3,2 % des voix.
Or, en Israël, il faut obtenir au moins 3,25 % des suffrages valables pour entrer à la Knesset.
Votre petit parti reste donc dehors. Les sièges qu’il aurait pu obtenir doivent être répartis autrement.
Vous consultez les sondages. Vous découvrez que cette formation progresse dans une enquête, recule dans une autre. Vous examinez la date de publication, l’institut, les tendances.
Puis vous recommencez vos calculs.
En quelques minutes, vous venez de comprendre pourquoi le seuil électoral tient une place aussi importante dans les campagnes israéliennes.
Et vous ne vous êtes pas ennuyé.
Le casse-tête des 61
Une fois votre Knesset composée, vous aimeriez savoir qui pourra gouverner.
C’est là que les choses se compliquent.
Pour disposer d’une majorité absolue au Parlement israélien, il faut 61 députés.
Imaginons que vous ayez attribué 30 sièges au premier parti. Il a remporté l’élection en arrivant en tête, mais il lui manque encore 31 députés pour former une majorité.
Il doit chercher des partenaires.
Vous additionnez les sièges de plusieurs formations. Le compte y est : 64.
Vous croyez avoir trouvé la solution.
Sauf que deux de ces partis ont juré de ne jamais gouverner ensemble.
Il faut revoir votre scénario.
Vous commencez alors à vous intéresser aux programmes, aux alliances, aux déclarations des dirigeants. Vous découvrez pourquoi certaines combinaisons sont plausibles et d’autres presque impossibles.
Les chiffres, seuls, ne suffisent plus.
Une coalition n’est pas une addition sur une feuille de papier. Elle suppose que des responsables politiques acceptent de travailler ensemble.
Vous venez d’apprendre une seconde leçon de politique israélienne, toujours sans avoir ouvert un manuel.
C’est le propre d’un jeu bien conçu : il laisse la difficulté apparaître au moment où le joueur a envie de la résoudre.
Une question peut mener loin
Lors du Séder de Pessa'h, l’enfant est invité à poser des questions.
Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres ?
Le récit de la sortie d’Égypte prend alors son sens dans une conversation entre générations. Les questions servent de point de départ à la transmission.
Il ne s’agit évidemment pas de comparer un jeu sur Internet à l’étude de la Torah. Mais on retrouve un principe pédagogique que la tradition juive connaît bien : la curiosité précède souvent le désir de comprendre.
Sur PrédiCité, le joueur s’interroge d’abord sur le score d’un parti.
Puis il découvre le seuil électoral.
Il veut ensuite savoir qui gouvernera.
Le voilà occupé à étudier les coalitions.
Une question en entraîne une autre. La connaissance avance presque à l’insu de celui qui joue.
Le site propose également des défis liés aux événements de campagne, des pronostics sur le prochain Premier ministre, des points et des classements.
On peut jouer seul ou comparer ses prévisions avec celles de ses amis.
Le tout sans mise d’argent réel.
Il n’est pas question de gagner de l’argent sur le résultat d’une élection, mais d’exercer son jugement et de voir si l’on avait raison.
Avec, parfois, la satisfaction enfantine de battre celui qui prétend tout connaître à la politique israélienne.
Savoir reconnaître qu’on s’est trompé
Il existe une difficulté que le jeu ne révèle pas immédiatement.
Elle tient moins à la politique israélienne qu’à notre propre caractère.
Quand nous aimons un candidat, nous avons tendance à surestimer ses chances. Quand nous détestons un parti, nous peinons à imaginer sa victoire.
Nous cherchons volontiers les informations qui nous confortent et discutons avec beaucoup d’assurance de ce que nous connaissons parfois assez mal.
PrédiCité oblige à un exercice inhabituel : prévoir ce qui arrivera, et non ce qu’on aimerait voir arriver.
On peut soutenir un dirigeant et estimer qu’il perdra. On peut désapprouver un parti tout en reconnaissant qu’il pourrait obtenir un bon résultat.
L’affection, les convictions et les préférences politiques n’aident pas nécessairement à prévoir juste.
Les résultats viendront ensuite départager les pronostics.
C’est parfois cruel pour l’amour-propre.
Mais c’est aussi ce qui rend le jeu amusant.
Et il n’est pas mauvais, de temps à autre, de devoir reconnaître qu’on s’est trompé.
Une conversation entre générations
Imaginons maintenant un père et sa fille.
Lui suit la politique israélienne depuis trente ans. Il connaît les partis, se souvient des coalitions passées et lit les journaux chaque matin.
Elle connaît surtout les extraits de discours et les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux.
Ils composent chacun leur Knesset.
Le père s’appuie sur son expérience. Sa fille regarde les derniers sondages. Ils ne donnent pas les mêmes sièges aux mêmes partis.
Elle lui demande pourquoi il accorde tant de chances à une formation dont les enquêtes annoncent le recul.
Il lui raconte une précédente élection, une alliance inattendue, une erreur des sondeurs.
Elle lui montre un chiffre qu’il n’avait pas vu.
Ils discutent. Ils cherchent.
Et, pour une fois, le téléphone ne les éloigne pas l’un de l’autre. Il leur donne quelque chose à faire ensemble.
C’est peut-être là que se trouve la meilleure raison de s’intéresser à cette initiative.
Un jeu ne remplacera jamais l’étude approfondie, les livres, les enseignants ou les conversations qui forgent une culture.
Mais il peut ouvrir une porte.
Il peut donner à un jeune l’envie de comprendre une élection, à un adulte celle de vérifier ses certitudes, à deux générations l’occasion de discuter d’Israël autrement qu’en répétant leurs désaccords.
Il peut surtout rappeler que la connaissance n’est pas seulement un devoir que l’on impose.
Elle peut être un plaisir que l’on partage.
Mardi 27 octobre, les Israéliens se rendront aux urnes. Les 120 sièges de la nouvelle Knesset seront attribués, puis viendra le temps des négociations politiques.
Sur PrédiCité, les joueurs découvriront ce que valaient leurs prévisions.
Les uns auront vu juste. Les autres beaucoup moins.
Peut-être qu’un adolescent aura mieux anticipé les résultats que son père.
Ce dernier lui demandera comment il s’y est pris.
Et ce sera au tour du fils d’expliquer.
La conversation pourra continuer.
PrédiCité
Jeu gratuit de pronostics sur les élections israéliennes.
David Castel
À re-lire:
Israël 2026 : et vous, quelle Knesset voyez-vous venir ? Le 27 octobre, PrédiCité aura gardé les copies
À quelques semaines des élections israéliennes, PrédiCité propose de transformer la campagne en terrain de pronostics : sièges, seuil électoral, coalitions, majorité de 61… Sans argent réel et, selon ses concepteurs, sans parti pris. HaBayta est allé voir ce que ce jeu raconte aussi de notre manière de suivre une élection.
À relire: Des réponses de David à nos questions:
Le point de départ n’est pas le jeu, c’est une frustration. Des dizaines de milliers de francophones suivent cette campagne de près et n’ont accès à presque rien. Les sondages israéliens sortent en hébreu, le mode de scrutin n’a aucun équivalent chez nous, et personne n’explique pourquoi 38 listes se sont déposées le 8 septembre alors qu’onze seulement entreront à la Knesset. J’ai voulu que quelqu’un qui ne connaît rien au sujet arrive sur le site et comprenne en dix minutes ce qu’il regarde.
Le jeu est le moyen que j’ai trouvé pour ça, et je l’assume complètement. On apprend infiniment mieux un scrutin en le pronostiquant qu’en lisant une fiche. Quand tu dois répartir toi-même les 120 sièges, tu découvres tout seul ce que veut dire le seuil de 3,25 % : tu donnes trois sièges à une liste, le site les lui reprend, et tu comprends en une seconde un mécanisme qu’aucun paragraphe ne t’aurait fait retenir. C’est pareil pour les lettres hébraïques imprimées sur les bulletins, pour les blocs, pour la façon dont se forme une coalition. Il y a une dizaine de jeux sur le site, du quiz de deux minutes au pronostic complet du scrutin, et derrière chacun il y a une notion que je veux faire passer.
Les questions ouvertes en ce moment donnent une idée de l’esprit. Le camp de Netanyahou aura-t-il la majorité à 61 sièges ? Combien de listes seront conduites par une femme ? La participation dépassera-t-elle celle de 2022 ? Ce sont des questions que tout le monde peut se poser sans connaître un seul parti israélien, et c’est délibéré : quelqu’un qui doit d’abord savoir qui est Yisrael Beytenou pour jouer ne jouera pas.
Sur la méthode, puisque tu la demandes, ce ne sont que des calculs, et ils sont publiés.
Les cotes ne sont fabriquées par personne. Elles partent de la moyenne des sondages, puis bougent selon les mises des joueurs. La formule est en ligne et il n’y a aucune marge : quand un marché s’ouvre, la somme des probabilités fait exactement 100 %, là où un bookmaker fait dépasser ce total et encaisse la différence. Il n’existe aucun bouton, nulle part, qui me permettrait de retoucher une cote.
Un sondage entre dans la base s’il a un institut, une date de terrain et une source vérifiable. Aucun n’est écarté pour son résultat. Il y en a plus de 250, venant de quinze instituts, chacun avec le lien vers sa publication d’origine, le tout en français. Je n’ai pas trouvé d’équivalent.
Quand les instituts se contredisent, je ne tranche pas. Le 17 septembre, le même jour, Channel 14 donnait 31 sièges au Likoud et Maariv 18. Treize sièges d’écart. Plutôt que de choisir, je transforme ce désaccord en incertitude : les listes qui divisent les instituts ont des fourchettes larges et des cotes molles, celles qui font consensus des cotes serrées. C’est ce qu’un lecteur averti fait dans sa tête devant deux sondages contradictoires, sauf qu’ici c’est calculé et affiché.
« Sans parti pris », concrètement, c’est une règle de traitement. Les 38 listes ont toutes les quatre mêmes informations, sans exception, aucune étiquette politique n’est écrite nulle part, et les blocs sont nommés par ce qu’ils font au Parlement, soutenir ou refuser Netanyahou comme Premier ministre. Le reste va avec : jetons gratuits, rien à acheter ni à retirer, aucun chiffre publié pour le 27 octobre avant le dépouillement, et le jeu cesse d’ouvrir des questions dès que la loi israélienne interdit les sondages.
Et surtout, le 27 octobre n’est pas la fin, ce que beaucoup de gens ici ne réalisent pas. Les urnes désignent une assemblée, pas un gouvernement. Ensuite viennent les consultations, le mandat de formation, les négociations, et ça peut durer deux mois. Le pronostic sur le Premier ministre ne se tranche qu’à ce moment-là, et c’est justement la partie la plus mal comprise du système israélien, donc celle que j’ai le plus envie de faire vivre. La compétition continue après le scrutin, sur la coalition.
Ta dernière question est celle qui m’excite le plus et je n’ai pas fini d’y répondre. Après le dépouillement, je veux savoir deux choses : qui a fait mieux que la moyenne des sondages, et qui était le mieux calibré. Le premier est le vrai test, battre les instituts et pas seulement avoir un gros score. Le second sépare celui qui a compris de celui qui a eu de la chance, parce que sur une seule grille on ne peut rien dire, alors que sur quarante paris tranchés, beaucoup. Les deux sont calculables avec ce que j’ai déjà en base, et je veux les mettre en ligne avant le 27.
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