Et si la politique retrouvait le temps de l’écoute, du doute et de la responsabilité ? Au lendemain des élections israéliennes, Joanne Sarah Ankri imagine des dirigeants capables de reconnaître leurs erreurs, de dépasser leurs rivalités et de construire ensemble. De Netanyahou à Eisenkot, des citoyens aux médias, elle déroule une série de souhaits qui interrogent notre manière de débattre et de gouverner. Une rêverie politique dont l’ambition est profondément concrète.
Je ne voudrais surtout pas faire ma rabat-joie, mais il y a toujours quelque chose qui me fatigue dans la politique. Cette place que prennent les personnes, leurs ambitions, leur volonté de rester là. Comme si gouverner était une carrière à réussir comme n’importe quelle autre. Je voudrais pouvoir attendre autre chose de ceux à qui nous confions tant : qu’ils sachent s’effacer sincèrement devant ce qui nous concerne tous.
Et puis il y a cette façon de vivre jusqu’au prochain sondage, à la prochaine élection. Cette insupportable oppression de l’immédiat. Ici, après le 7 octobre, avec le 7 octobre planté là entre nos deux yeux, la vision à court terme me paraît tellement déplacée face à ce qui nous attend. Nous avons besoin de penser loin. Pourtant, nous continuons à nous partager en camps, à défendre les nôtres, à nous méfier des autres. Je me demande quelle place nous pourrions prendre, nous aussi, dans les décisions, entre deux passages dans l’isoloir.
Je ne sais pas très bien comment on changerait cela. Je n’aime pas faire de leçon, et de toute façon, parler de politique me met mal à l’aise. Mais puisqu’on me le permet, je laisserais plutôt mon écriture explorer le domaine du rêve…
Et si un jour,
Netanyahou et Eisenkot s’asseyaient à une table avec l’envie de s’écouter ? Ils ne seraient pas d’accord sur tout. Mais sans doute trouveraient-ils, parmi leurs idées, de quoi commencer quelque chose ensemble.
Et si un jour, l’un pouvait dire à l’autre : « Sur ce point, vous avez raison. » Une phrase toute simple. Sans avoir aussitôt à regarder derrière lui pour savoir ce que son camp en pensera.
Et si un jour, on entendait : « Je me suis trompé. » Je crois que je tendrais l’oreille. J’aurais envie de savoir ce que cet homme a compris, ce qui a changé dans son regard. Peut-être pourrais-je lui faire davantage confiance.
Et si un jour, quelqu’un pouvait laisser sa place parce qu’il sent qu’un autre ferait mieux ? Il aurait sans doute du mal. On ne se défait pas facilement de ce qu’on a construit autour de soi. Mais il le ferait. Pour le pays.
Et si un jour, nous pouvions entrer un peu plus dans ces conversations ? Une mère, une infirmière, un enseignant, un jeune qui revient de réserve, etc. Des gens qui n’ont pas forcément l’habitude de parler devant les autres. On leur laisserait le temps de chercher leurs mots. Et ce qu’ils diraient compterait dans la décision.
Et si un jour, au milieu d’une discussion sur les budgets ou la sécurité, quelqu’un demandait : « Et les enfants qui grandissent maintenant, qu’est-ce qu’on leur prépare ? » La question resterait là. Et on ne pourrait pas tout à fait reprendre comme avant.
Et si un jour, on ne votait plus pour des partis mais pour des projets ?
Et si un jour, au coucher, un responsable politique se demandait simplement : « À quoi, à qui ai-je contribué aujourd’hui ? »
Et si un jour, les médias faisaient aussi de la place à cela ? Aux phrases encore hésitantes, à ce qui demande du temps pour être compris. Ils continueraient à poser les questions difficiles. Mais ils n’auraient pas toujours besoin que quelqu’un se mette en colère.
Et si un jour, la polémique et le scandale n’étaient plus rentables ?
Et si un jour, on pouvait écouter une personne jusqu’au bout sans déjà préparer sa réponse ?
Cela nous arrive parfois, dans nos vies. Une parole nous arrête. Nous n’avions pas vu les choses ainsi. Nous repartons avec une certitude en moins, et quelque chose de plus à comprendre.
Et si un jour, ces improbabilités – possibles pourtant, présentes dans l’existence ordinaire de l’homme ordinaire – trouvaient leur place dans un gouvernement ?
Je n’imagine pas un pays où tout le monde penserait pareil. J’aurais peur d’y étouffer. Je rêve de voix différentes qui auraient encore envie de se répondre. De responsables assez attachés à Israël pour chercher ensemble, même lorsque c’est difficile.
Et si un jour, nous sentions cela en les écoutant : ils tiennent à ce pays. Et ils essaient, vraiment, d’en prendre soin.


