En Afrique du Sud, aucune loi n’interdit aux femmes de marcher seules, de courir ou de rentrer à pied. Pourtant, la peur redessine leurs itinéraires, leurs horaires et jusqu’à leur rapport à l’espace public. À partir des meurtres récents d’Ekurhuleni, Fundji Benedict montre comment la violence peut restreindre une liberté sans modifier une seule frontière — et faire de la mobilité des femmes un droit de plus en plus théorique.
En Afrique du Sud, la nuit ne tombe pas de la même manière pour tous, sans pour autant qu’une seule frontière ait été modifiée ou qu’une ligne de la Constitution n’ait été abrogée. Pour beaucoup de Sud-Africaines, néanmoins, la nuit change le pays lui-même : elles cessent d’emprunter les rues familières et, pour parcourir quelques centaines de mètres, elles appellent un taxi. Faire du jogging seule s’apparente au parcours du combattant lorsqu’il faut évaluer le risque avant même de lacer ses chaussures. Rien n’a été interdit. Il n’existe ni couvre-feu pour les femmes, ni quartiers officiellement interdits aux femmes. C’est précisément ce qui devrait attirer notre attention : l’écart entre la liberté de circulation garantie par la constitution sud-africaine et ce qu’il en reste pour les femmes. La violence n’a pas besoin de déplacer les frontières pour conquérir du territoire. En silence, elle impose des itinéraires, des horaires pour les déplacements, et redessine progressivement le territoire en espace négocié.
Depuis la mi-juillet, les corps de onze femmes ont été retrouvés dans la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg. Itumeleng Kekana, trente-deux ans, tenait une boutique ; son corps a été abandonné sur un pont. Elizabeth Moselakgomo, trente-huit ans, était sortie courir à Kempton Park et n’est jamais rentrée ; sa fille a alerté la police. Le dixième corps a été découvert le 26 septembre dans le cimetière de Mooifontein, à Thembisa ; un onzième a été retrouvé deux jours plus tard à Springs. Plusieurs victimes n’ont pas pu être identifiées. La police relève des similitudes entre certaines affaires mais, en l’absence de liens avérés, appelle à la prudence. Cette prudence ne nous dispense pas de regarder ce que ces meurtres produisent comme effets, indépendamment de l’hypothèse d’un tueur en série. Rapprochés dans le temps et dans l’espace, ils modifient la manière dont les femmes d’Ekurhuleni entre autres vivent leur rapport au territoire.
Le premier effet se lit dans les changements d’habitudes que la police sud-africaine a conseillés aux femmes de Kempton Park d’adopter: ne plus marcher ni courir seules, éviter les lieux isolés, se déplacer en groupe.
Face à une menace inconnue, aucune police responsable ne pourrait se dispenser d’appeler à la prudence. Néanmoins, ces recommandations marquent le moment où l’État, faute de pouvoir sécuriser l’espace public, reporte sur les femmes la responsabilité de s’adapter. Selon la Commission for Gender Equality, une société dans laquelle les femmes doivent éviter certaines routes, changer leurs horaires ou partager leur localisation n’est pas une société pleinement égalitaire.
La peur, elle aussi, cartographie le territoire. Elle impose des itinéraires, fixe des horaires, fait renoncer à certains lieux, et transforme des activités routinières en décisions stratégiques. Où peut-on encore se promener seule et à quels moments de la journée? Quels trajets exigent un véhicule et un téléphone pour contacter un proche qui saura où chercher si l’on ne rentre pas ? L’espace public ne disparaît pas, il devient petit à petit le lieu de calculs de survie.
Un territoire politique n’est pas qu’une surface délimitée par des frontières; c’est aussi un ensemble de règles, écrites ou non, qui décident qui peut aller où, à quelles conditions et sous quelle protection. J’avais abordé cette question en 2020, dans un travail de recherche consacré aux femmes et filles autochtones disparues et assassinées au Canada, De l’autoroute des larmes aux murs de Montréal. L’Autoroute des larmes, ce sont les quelque sept cents kilomètres de la Highway 16, entre Prince George et Prince Rupert, en Colombie-Britannique, où des dizaines de femmes, pour la plupart autochtones, ont disparu ou ont été tuées. Femmes autochtones du Québec parlait à leur sujet d’une idéologie de l’effacement : ces femmes restaient citoyennes en droit, mais leurs disparitions étaient souvent mises sur le compte de la fugue, de la prostitution ou d’une existence supposée chaotique. Le gouvernement canadien refusa longtemps d’y voir autre chose qu’une succession de faits divers sans aucun lien entre eux. Face à cet effacement, des artistes autochtones avaient choisi d’exprimer leur colère en dehors des musées et avaient exposé leurs oeuvres dans l’espace public. Les murales de Montréal, dont celle de Fanny Aishaa, les panneaux du projet Résilience, dressés dans les centres-villes et le long des routes, rendaient aux disparues un nom et un visage là même où elles avaient été oubliées. J’y voyais une forme d’action politique par le visuel, ce que Robinson et Martin appellent aesthetic action : rendre visibles ces femmes disparues afin de contraindre le gouvernement à les voir.
Ce qui se passe aujourd’hui en Afrique du Sud m’oblige à pousser ce raisonnement plus loin car les femmes d’Ekurhuleni ne sont pas invisibles. La presse publie leurs noms, leurs familles s’expriment, l’État réagit, et la violence faite aux femmes est reconnue depuis suffisamment longtemps pour occuper une place centrale dans le débat public sud-africain. Le problème est ailleurs. Ces femmes sont visibles en tant que victimes mais leur liberté de circulation dans l’espace public s’en trouve considérablement amputée. Au Canada, les femmes autochtones devaient se battre pour être visibles afin que leur disparition soit reconnue. Une amie d’Elizabeth Moselakgomo l’a écrit après sa mort : « In this country we are prey. » Ici, l’effacement prend une autre forme : ce ne sont plus seulement les mortes qu’il faut rendre visibles, mais les vivantes qu’il faut empêcher de disparaître de l’espace public.
Peu de pays savent aussi bien que l’Afrique du Sud ce que signifie gouverner l’espace: sous le régime d’apartheid, les pass laws, l’influx control et le Group Areas Act avaient fait de la résidence, du travail et de la circulation des instruments de gouvernement. Les meurtres d’aujourd’hui ne reproduisent pas l’apartheid mais font ressurgir une question ancrée dans l’histoire sud-africaine: que reste-t-il de la liberté lorsque certains groupes d’individus doivent recomposer eux-mêmes, dans leurs déplacements quotidiens, les frontières à l’intérieur desquelles ils pensent pouvoir circuler sans danger?
Ce que l’Afrique du Sud enseigne depuis longtemps à ses citoyens, parfois dans la violence, c’est que contrôler l’accès à l’espace public revient à organiser la société tout entière. La Constitution sud-africaine de 1996 garantit l’égalité, la liberté de mouvement et le droit de résider n’importe où dans la République. L’égalité des droits demeure intacte dans l’ordre juridique mais leur exercice réel trahit une citoyenneté territoriale différentielle : la capacité réelle de les exercer varie selon le sexe, l’heure, le lieu et les ressources dont chacun dispose pour se protéger. Cette différence se manifeste brutalement dans la vie quotidienne: garantir sa sécurité impose parfois de se déplacer en taxi alors que d’autres iront à pied, d’attendre un proche pour rentrer, de modifier ses horaires ou de renoncer à sortir. La liberté s’évalue en coût. On pourrait presque parler d’un impôt invisible car cet écart pèse d’abord sur les plus pauvres: la femme qui quitte Thembisa avant l’aube pour prendre un minibus-taxi et rentre après la tombée de la nuit paie, au sens propre, le prix de sa mobilité. Lorsqu’une majorité de femmes
évitent de circuler dans un endroit, la violence finit par prendre possession de l’espace sans avoir besoin de s’y installer durablement. Ce sont les meurtres, davantage que les meurtriers, qui contrôlent le territoire. Selon le South African Medical Research Council, plus de six femmes tuées sur dix meurent de la main d’un partenaire, le plus souvent à leur domicile. La peur de la rue peut donc conduire – et le paradoxe est terrible - certaines femmes à rester à domicile alors même que l’espace privé n’est pas un sanctuaire.
À force d’apprendre à repérer le danger, à choisir le bon trajet, à partager sa localisation, la femme sud-africaine devient la gestionnaire de sa propre sécurité en lieu et place de l’État. Le gouvernement se voit d’ailleurs régulièrement rappelé à ses responsabilités : le 21 novembre 2025, des femmes vêtues de noir se sont allongées au sol devant les Union Buildings, là où avaient marché celles de 1956 ; le jour même, les violences faites aux femmes étaient déclarées catastrophe nationale. Cette reconnaissance institutionnelle, alors même que le gouvernement de Ramaphosa vient d’annoncer un audit des espaces publics dangereux, n’a pas encore rendu aux femmes la maîtrise ordinaire de leurs déplacements .
En 1956, les marcheuses de Pretoria se battaient contre une frontière bien visible, faite de papiers officiels, de policiers et de bureaux. Soixante-dix ans plus tard, aucune loi n’interdit aux femmes sud-africaines de rentrer à pied, de courir et aucun texte ne retranche une partie du territoire à l’exercice de leur citoyenneté. Pourtant, à la nuit tombée, l’espace dans lequel elles peuvent exercer librement leurs droits n’en finit pas de rétrécir.
La liberté de circulation ne se mesure pas seulement à l’absence de barrages ou à l’octroi de laissez-passer. Elle se mesure aussi à des choses infiniment plus ordinaires : rentrer à pied, courir comme Elizabeth Moselakgomo, être seule sans que la solitude devienne une imprudence. Pouvoir, enfin, oublier un instant que l’on est une femme parce que la rue, pour une fois, ne vous oblige pas à vous en souvenir.


