État de Palestine : solution ou illusion ?
Peut-on reconnaître un État avant qu’existent les conditions de sa souveraineté ? À travers l’essai d’Arié Bensemhoun, préfacé par Manuel Valls, Fundji Benedict interroge les illusions diplomatiques, les exigences du droit et les chemins possibles vers la paix.
Une lecture qui refuse aussi bien les évidences convenues que l’adhésion sans discussion.
Le 16 septembre 2008, à Jérusalem, Ehud Olmert pose devant Mahmoud Abbas la carte d’un État palestinien. Il refuse de la lui laisser sans signature. Abbas veut consulter ses experts, une réunion est fixée au lendemain. Elle n’aura jamais lieu. Dans la voiture du retour, son chef de cabinet se souviendra de l’ambiance : « Bien sûr, on a rigolé. » Dix-sept ans plus tard, Paris, Londres, Ottawa et Canberra reconnaissaient l’État que personne, ce soir-là, n’avait voulu emporter. Arié Bensemhoun consacre son livre à ce paradoxe, et il pose la question que les chancelleries ont soigneusement évitée : de quel État parle-t-on ? Manuel Valls en signe la préface, un texte assez engagé pour mériter à lui seul une recension ; je le laisse de côté, pour m’en tenir au livre.
L’auteur a placé en exergue une maxime des Pirkei Avot, que l’on étudie à la synagogue les après-midis de chabbat : le monde subsiste par la justice, la vérité et la paix. La lectrice juive que je suis a d’abord remarqué l’ordre. La paix vient en dernier, elle couronne la vérité et ne la remplace pas. Selon moi, on peut lire tout l’essai comme un plaidoyer pour cet ordre, que ces capitales ont renversé en reconnaissant un État avant d’avoir exigé la moindre vérité de ceux qui prétendent le gouverner. Le 10 octobre dernier, Mahmoud Abbas a d’ailleurs repoussé par décret au 11 septembre 2027 les premières élections palestiniennes depuis 2006. Le livre, paru en juin, l’avait presque écrit d’avance.
Arié Bensemhoun dirige depuis plus de quinze ans ELNET France, qui œuvre au rapprochement entre l’Europe et Israël. Né au Maroc, il écoute ce que les dirigeants palestiniens disent en arabe à leur public, et confronte leur narratif à ce qu’ils écrivent aux chancelleries. Il présidait la communauté juive de Toulouse en mars 2012, quand Mohammed Merah tua Jonathan Sandler, ses fils Arié et Gabriel, et la petite Myriam Monsonego à l’école Ozar Hatorah. Quand on a porté le deuil d’enfants assassinés dans sa propre ville, on n’analyse pas l’importation du conflit de la même manière. L’auteur examine quatre postulats qui ont rendu la reconnaissance évidente à ceux qui l’ont décidée : les Palestiniens voudraient un État aux côtés d’Israël, Israël le leur aurait refusé, cet État apporterait la paix, le monde serait fondé à l’imposer.
D’abord, les aspects juridiques. L’État reconnu existe sur le papier depuis qu’Arafat le proclama à Alger en 1988. L’auteur le confronte aux critères de Montevideo et plusieurs éléments sautent aux yeux : des lignes d’armistice en guise de frontières, une population comptant des réfugiés que l’on veut installer dans un autre État, un gouvernement qui a perdu Gaza en 2007, une capacité diplomatique que l’accord intérimaire de 1995 lui interdisait d’exercer. Ces critères ne constituent pas une grille d’évaluation mécanique ; la doctrine les applique avec souplesse lorsqu’il s’agit de territoires considérés comme occupés par la communauté internationale. Il reste néanmoins particulièrement instructif de confronter la situation existante à ces critères. J’y retrouve, en politologue, ce que Robert Jackson appelait en 1990 un quasi-État lorsqu’il pensait aux États africains de la décolonisation, dotés d’une souveraineté d’emprunt garantie de l’extérieur par la reconnaissance sans la capacité effective de gouverner. L’objection la plus sérieuse que l’on puisse adresser à Bensemhoun vient de là : pour les partisans de 2025, une reconnaissance peut précéder la capacité de gouverner et contribuer à la faire naître. L’expérience africaine invite à la prudence sans pour autant clore le débat. Le Somaliland, que l’auteur cite, se gouverne depuis 1991, organise des élections disputées et connaît des alternances paisibles ; il aura pourtant fallu attendre le 26 décembre 2025 pour qu’Israël soit le premier État à reconnaître son indépendance depuis 1991, après avoir déjà reconnu celle de l’ancien Somaliland britannique en 1960.
La comparaison entre le Yichouv et l’Autorité palestinienne, que l’auteur ne pousse pas jusqu’à ses limites, est tout aussi instructive. Avant 1948, le Yichouv s’était doté d’universités, d’une assemblée élue dès 1920, d’un syndicat et d’une force de défense. Trente ans après Oslo, le Conseil législatif palestinien ne siège plus et Nizar Banat, qui demandait à l’Europe de cesser de financer une Autorité corrompue, est mort en juin 2021 entre les mains des policiers venus l’arrêter ; il devait conduire une liste aux élections. Ce que constate Arié Bensemhoun à juste titre, c’est que l’Autorité palestinienne a moins créé des institutions capables de gouverner qu’elle n’a acheté des loyautés. L’africaniste y reconnaît la politique du ventre, nourrie ici par des décennies d’aide internationale, et l’anthropologue en voit un des canaux de transmission, la hamoula, ce lignage qui pèse encore sur la distribution des postes et des protections. L’expérience a été tentée deux fois, en Judée Samarie avec le Fatah, à Gaza avec le Hamas ; la reconnaissance vient de consacrer ce que ni l’une ni l’autre n’ont réussi à construire.
Je me suis arrêtée surtout sur la question des réfugiés, si souvent éludée par les chancelleries. L’UNRWA a institué, pour les réfugiés palestiniens et leurs descendants, un régime spécifique d’enregistrement qui, de génération en génération, a contribué à inscrire durablement la condition de réfugié dans l’identité politique palestinienne. Or l’État que les dirigeants palestiniens ne cessent de réclamer s’accompagne toujours d’une revendication de retour en Israël. Hors des frontières de ce supposé État en devenir. Depuis 1948, quatre générations de Palestiniens sont tenues à la marge : du Liban aux camps de Judée Samarie, la Jordanie ayant accordé sa citoyenneté à une grande partie d‘entre eux. Une clé géante surmonte le portail d’entrée du camp d’Aïda à Bethléem : symbole de la maison quittée, elle se transmet comme un titre de propriété et se perçoit comme un rite inachevé, devenu identité dans ses écoles. Bensemhoun décrit des manuels où Israël n’existe sur aucune carte, où la glorification du martyre s’apprend dès le plus jeune âge en même temps que l’alphabet.
Reste une question décisive : dans quel ordre construire la paix et l’État ? Bensemhoun rejoint l’ordre de la Mishna : la paix précède l’État palestinien et en conditionne l’émergence. Tant que les trois « non » de Khartoum ne seront pas devenus trois « oui » — à commencer par la reconnaissance d’Israël par les États arabes qui s’y refusent encore — la question palestinienne restera prisonnière d’un tête-à-tête stérile entre les parties au conflit. Les accords d’Abraham ont démontré que la normalisation pouvait précéder le règlement de cette question. C’est la méthode que propose l’auteur. L’option jordanienne, la confédération que Leïla Shahid jugeait raisonnable, des entités autogérées sur le modèle des Émirats ou encore l’idée d’ « inventer des souverainetés partagées » dessinent autant de voies pour soustraire l’avenir politique des Palestiniens à la seule alternative entre l’État-nation et l’absence de souveraineté. Bensemhoun les esquisse en trois pages seulement. Elles mériteraient un autre livre. En 2022, un étudiant palestinien à qui l’ambassadeur de France Éric Danon demandait s’il voulait un État répondit : « Je ne veux pas à tout prix un État, je veux surtout un avenir ! » La scène se passait à l’Université hébraïque de Jérusalem.
Ces perspectives ne dispensent cependant pas l’essai d’un examen critique. Le livre a aussi — et il est important de le souligner — l’honnêteté de concéder ce qui le complique : Taba en 2001 ou le pari « discutable » de Benyamin Netanyahou sur l’argent qatari à Gaza. Un essai politique se juge aussi aux débats qu’il ouvre, et celui-ci en ouvre plusieurs que j’aurais aimé le voir mener plus loin. Formée au droit international, j’attendais une discussion des résolutions 242 et 2334 et des avis rendus par la Cour internationale de justice en 2004 et en 2024, sur lesquels s’appuient ses contradicteurs ; la réponse de l’auteur aurait été précieuse. La thèse d’un nationalisme palestinien tardif gagnerait à se confronter à Yehoshua Porath, qui en situe l’émergence entre 1918 et 1929. Le versant israélien, de la violence en Judée Samarie à la dynamique d’annexion que l’auteur récuse lui-même, appelle un examen aussi serré que celui qu’il réserve à Ramallah. L’anthropologue que je suis aussi cherche à distinguer les Palestiniens derrière leurs dirigeants : on entend les chartes et les sermons, moins la jeunesse, les femmes, les clans de Gaza ou les citoyens arabes d’Israël. L’étudiant de l’Université hébraïque laissait entrevoir la matière pour un second livre, et Arié Bensemhoun est sans doute le mieux placé pour l’écrire.
L’auteur a le sens de la formule et sa langue a la vivacité du combat : « la prime au crime », « le droit réduit au détail ». Il fait preuve aussi d’un humour qui fait mouche : son dialogue imaginaire entre le Quai d’Orsay et l’Autorité palestinienne, calqué sur le sketch de Pierre Dac et Francis Blanche (« Il peut le dire ! »), vaut bien des analyses. Le registre frise parfois le pamphlet, et certaines généralisations comme certaines charges contre la diplomatie française donneront quelque prise à ses contradicteurs. Néanmoins, les chartes, les discours, le droit et les comptes de l’aide onusienne sont autant d’éléments qui suffisent à étayer sa thèse. Le lecteur terminera ce livre, armé de faits qu’il ne pourra plus ignorer.
L’ouvrage se referme alors sur un écrivain. Émile Habibi, Arabe d’Israël, longtemps député communiste à la Knesset, reçut en 1990 le prix Al-Quds des mains de l’OLP et, deux ans plus tard, il se vit attribuer le prix Israël de littérature. On lui demanda un jour à côté de quel peuple il voudrait s’asseoir - les Israéliens ou les Palestiniens - le jour où les deux parties au conflit négocieraient enfin. Il répondit qu’il choisirait d’être la table.



