On ne cherche pas seulement à détruire un peuple en tuant les siens. On cherche aussi à lui retirer son passé, à briser les filiations, à rendre sa mémoire impossible à transmettre. J’ai Brahma avec mon regard d’anthropologue, mais aussi avec cette inquiétude que la résurgence de l’antisémitisme rend aujourd’hui particulièrement aiguë: que devient le judaisme lorsque ceux qui en portent la mémoire doivent lutter pour en préserver jusqu’aux traces ? A travers l’histoire méconnue des Bnei Menashe, c’est cette resistance à l’effacement, cette dette des vivants envers leurs morts et leurs descendants que j’ai voulu interroger dans cette recension. Je vous invite à la lire, et surtout à découvrir ce roman: parce qu’en ces temps troubles , comprendre ce que signifie transmettre une mémoire juive est aussi une manière de comprendre ce que l ‘antisemitisme cherche à détruire.
Le Cœur de Brahma
Yves-Victor Kamami, Éditions David Reinharc, 240 p., 23 €
Il est des catastrophes qui restent longtemps décrites dans une langue devenue impropre à les contenir au fil du temps, simplement parce que les mots à notre portée appartiennent encore au monde qui vient de disparaître. Dès la première phrase, on ressent cette obstination presque clinique avec laquelle Avidan Argaman, médecin à l’hôpital d’Imphal, dans le nord-est de l’Inde, entreprend de raconter la destruction de sa famille. Le cœur du titre n’est encore qu’un organe, intact pour quelques heures : « Le jour où tout bascula, je portais encore une blouse blanche, et mon cœur, lui, n’avait pas encore été déchiré. » Et Avidan emprunte à sa profession le savoir pour se présenter presque mécaniquement - « J’étais médecin, mari, père. Et je croyais que cela suffisait à protéger les miens. » - et décrire « l’odeur de sang séché se mêlait à celle des antiseptiques » dans les couloirs de l’hôpital ce jour-là. Devant sa maison incendiée, alors que sa femme et ses deux fils viennent de mourir, il observe encore ses mains qui tremblent, ressent ses yeux irrités par la fumée et décrit cette incapacité du corps à répondre immédiatement à l’état de sidération dans lequel la mort des siens vient de le plonger : « Ils étaient là, à l’intérieur. Et je ne les reverrais jamais. » J’ai d’abord lu ces pages du côté du dossier clinique, notant la justesse du regard et la sécheresse du ton, mais en relisant le passage je me suis intéressée à cette froideur pour y découvrir plus qu’un rempart. J’ai compris en repensant à la distinction que faisait Arthur Kleinman entre “disease” et “illness” : d’un côté la maladie comme objet du savoir médical et de l’autre l’expérience vécue de celui qui souffre. Écrire un roman sur le traumatisme renforce encore cette contradiction dans nos sociétés humaines : l’homme possède encore tous les instruments intellectuels qui lui permettraient de reconnaître la souffrance d’autrui, mais aucun ne lui permet véritablement d’habiter la sienne. Et comment comprendre ce qu’il advient de cette distinction lorsque celui qui regarde, celui qui souffre et celui qui prétend comprendre ne sont plus qu’un seul homme ? Avidan n’était pas chez lui au moment de l’attaque. Il était à l’hôpital, retenu par ce serment qui lui impose de soigner celui qui se présente, sans avoir à décider s’il mérite d’être sauvé. Le bourreau compris.
Au troisième chapitre, les nuits sans sommeil rendent à Avidan l’autre dimension de la souffrance : celle du souvenir et du corps, des gestes et des habitudes d’une existence dont la disparition des êtres aimés n’a pas effacé les traces. Avidan se remémore leur vie dans ce qu’elle avait de plus ordinaire et pour cette raison même de plus irréductible à la destruction : les enfants plongeant dans la rivière d’Imphal quand « le soleil frappait l’eau et la transformait en poussière d’or », les fils grimpant sur le dos du buffle « avec la gravité de petits rois » et Arya tamisant le riz, « chaque grain glissant entre ses doigts comme une promesse », tissant des châles « comme d’autres récitent des prières », le cliquetis de ses bracelets lorsqu’elle berçait un enfant, résonnant encore dans sa mémoire. Il revoit la fontaine du village, la première rencontre, les cheveux d’Arya mouillés de pluie qu’elle rejette en arrière d’un geste lent et qui se déploient « comme un rideau de nuit ». Il se rappelle cette source qui, ce jour-là, les a liés, et Kiaan, « trois ans à peine », courant vers lui en riant. Tout, dans cet inventaire, est ordinaire et la puissance du roman tient dans cette simplicité : la violence collective ne détruit pas seulement des existences ; elle détruit non seulement une trame relationnelle faite de gestes répétés, d’objets familiers, de rythmes partagés mais jusqu’à la possibilité de recommencer ces gestes. Au moment où le souvenir restitue fugitivement la présence des disparus, le récit se brise brutalement : « Il ne restait que ce silence. Et moi. »
« Notre identité pouvait se négocier au prix d’un titre de propriété. » Cette phrase dit quelque chose de la guerre du Manipur, où les revendications au statut des communautés, à l’accès à la terre et aux protections juridiques ont contribué à exacerber des tensions anciennes jusqu’à l’explosion des violences du 3 mai 2023. Mais Kamami s’intéresse aussi à ce que les catégories administratives ne suffisent pas à expliquer : ceux qui viennent tuer, Avidan les connaît. Il les a croisés au marché, a travaillé avec certains d’entre eux, a habité dans les mêmes quartiers. Avidan les appelle « nos voisins d’hier », « nos amis de marché et de palabres », « anciens camarades de récolte ». J’ai retrouvé ici les questionnements de Veena Das sur la Partition de l’Inde en 1947 et les pogroms de Delhi en 1984 : dans Life and Words, elle montre comment la violence collective pénètre le quotidien, et oblige les survivants à vivre dans un monde où le voisin de marché a tenu la machette. Le dessein des tueurs tient dans le mot « effacer » ; alors, les fugitifs n’emportent presque rien, « un sac de riz, un acte de naissance, une Bible, une photo. » J’ai été frappée par ce modeste inventaire où la nourriture nécessaire à la survie côtoie les preuves administratives de l’existence et les derniers objets témoins d’une appartenance. Les Bnei Menashe fuient comme les Kukis, prisonniers d’une violence qui n’a pas besoin de connaître la singularité de leur histoire religieuse pour les désigner comme ennemis.
La Birmanie, où se déroule une grande partie du roman, m’a retenue plus que je ne l’aurais cru. Kamami nous y fait entrer par la brume, le cours lent de l’Irrawaddy, les visages poudrés de thanaka, le rose violent des fruits du dragon sur les marchés, avant de nous conduire à Mogok, cette ville dont une légende raconte que les dieux y auraient laissé des rubis à la place de leurs rêves. La beauté de ce pays ne saurait faire oublier les territoires disputés, les routes contrôlées par des hommes en armes et les populations dont la liberté de circuler est entravée. Une géographie plus ancienne n’a cependant pas été effacée par la guerre : les Nats, ces esprits auxquels Melford Spiro consacra une partie de ses travaux sur les traditions religieuses birmanes, restent associés pour certains à des morts violentes. Ce qui m’intéresse, ici, c’est cette coexistence de mondes où les vivants n’entretiennent pas tous les mêmes rapports avec leurs morts, et où les rites, les lieux et les récits peuvent maintenir des relations que la disparition physique n’a pas entièrement abolies. Kamami laisse ces univers se rencontrer sans toujours en résoudre les contradictions et donne à certaines pages une formidable étrangeté.
Se reconnaître comme les descendants d’un peuple lorsque les circonstances de l’histoire ont rendu incertaine, parfois presque impossible à reconstituer, la continuité de cette filiation a-t-il un sens ? C’est toute l’histoire des Bnei Menashe que l’on redécouvre : le christianisme missionnaire a profondément transformé les paysages religieux et certaines familles essaient de retrouver dans la tradition, les lectures bibliques et les pratiques religieuses ce qui fait leur appartenance juive.
Dans ces pages, l’auteur s’interroge sur la question de l’authenticité lorsqu’elle demeure la seule question posée à ces communautés, ce qui finit par nous priver d’une part essentielle de leur histoire : celle des efforts par lesquels des hommes et des femmes se construisent en héritiers et donnent à leurs descendants une place dans une mémoire collective dont ils n’ont pas nécessairement toutes les preuves. Arya allumait les bougies le soir et murmurait une prière à peine audible alors même qu’une partie de cette transmission s’était interrompue avant elle. Une mémoire religieuse ne peut-elle aussi se reconstruire sous cette forme d’obstination tranquille ?
Le Cœur de Brahma m’a rappelé en quelque sorte le hau, cette force attachée à la chose donnée qui fait qu’elle ne cesse pas d’engager ceux entre les mains desquels elle passe : « Le Cœur ne veut pas être pris. Il veut être porté », disent les voix de la forêt. Il y a là, peut-être, toute la différence entre posséder et recevoir la charge de quelque chose dont on ne saurait disposer à sa guise. Toutefois, le Cœur de Brahma ne semble devoir revenir à personne, puisqu’il engage ceux qui le portent envers des êtres qu’ils ne connaissent pas encore. La dette devient une obligation dont rien ne garantit qu’elle sera acquittée un jour. Kamami ne fait pourtant pas du Cœur une théorie du don et la question posée à la quatrième de couverture est autrement plus simple, et peut-être plus dérangeante : « qu’est-ce qu’un cœur qui bat encore doit au monde ? » Le roman est traversé par des gestes d’hospitalité sans rien demander en retour. J’ai abandonné un instant le livre à ce passage, à cette manière d’ouvrir une porte à un inconnu sans savoir ce qu’il apportera avec lui, ni ce qu’il en coûtera de l’avoir laissé entrer. Et je n’ai pas tardé à reprendre ma lecture.
Avec ce roman, David Reinharc poursuit sa cartographie des judaïsmes que nous avons trop longtemps relégués à la marge. Le mérite de Kamami est de nous conduire vers l’une de ces appartenances juives dont l’existence demeure largement méconnue du lectorat francophone, sans pour autant réduire ses personnages à la vulgaire démonstration d’une identité religieuse. Que reste-t-il d’une mémoire collective lorsqu’elle doit traverser la violence, la dispersion et parfois l’effacement de ses propres traces ? Le roman ne prétend pas donner à cette question une réponse définitive. C’est aussi ce qui justifie qu’on le lise.
Le roman s’arrête sur un conditionnel. La justice espérée au premier chapitre n’est pas venue, et les survivants vivent cachés, l’oreille tendue vers un bruit de pas : « Un jour, quelqu’un frapperait peut-être à notre porte. Pas un élu. Un survivant. » À la table du Séder, on ouvre la porte au prophète Élie, Eliyahou, celui qu’on attend, et le maître de Séoul porte son nom. J’avais ouvert ce livre en clinicienne. Je l’ai refermé en écoutant battre le second pouls de Lila, avec l’envie de repartir d’Imphal pour refaire toute la route. Je ne dirai pas qui viendra frapper, ni ce que les trois survivants ont caché dans un monastère des hauteurs de Gyeongju. Je dirai seulement que sous le plancher d’un atelier de calligraphie, où des moines tracent chaque matin leurs signes, quelque chose bat encore.
Que doivent les vivants à ceux dont ils portent désormais la mémoire, lorsque rien, ni la justice, ni les rites, ni même la fidélité la plus obstinée, ne saurait restituer ce qui leur a été arraché ? Ce roman est d’une grande justesse : l’auteur ne cherche pas à résoudre cette contradiction : les morts ne reviennent pas, et ceux qui leur survivent doivent continuer d’habiter ce monde, avec un goût d’inachevé. Le roman ne me donne pas la réponse que j’attendais peut-être de lui, et je lui en suis reconnaissante.
Je ne dévoilerai pas les secrets que le livre réserve à ses dernières pages. Il me semble seulement qu’après avoir suivi Avidan et Lila sur les routes de l’exil, on ne regarde plus tout à fait de la même manière une porte qui s’ouvre à un inconnu.
© 2026 Fundji Benedict
Le Cœur de Brahma
Yves-Victor Kamami, Éditions David Reinharc, 240 p., 23 €


