Historiens, juristes, universitaires, intellectuels, artistes et responsables publics : plus de 6 000 personnalités ont désormais signé une lettre ouverte contestant la qualification de « génocide » appliquée à la guerre menée par Israël à Gaza. Parmi elles, Benny Morris, Niall Ferguson, Deborah Lipstadt, Steven Pinker, Dina Porat, Irwin Cotler ou Simon Sebag Montefiore. Alors que cette qualification est aujourd’hui soutenue par plusieurs organisations et par une commission d’enquête de l’ONU, les signataires entendent rouvrir la bataille des faits, du droit et des mots.
Il y a les batailles militaires. Et il y a celle des mots.
Depuis près de trois ans, le terme « génocide » s’est progressivement installé dans une partie du discours politique, militant, universitaire et médiatique pour qualifier la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza.
Une lettre ouverte, rendue publique en septembre par Creative Community for Peace et qui rassemble désormais plus de 6 000 signatures, entend précisément contester cette qualification.
Son titre donne le ton : « Nous devons nous unir pour réfuter le mensonge du génocide. »
Les auteurs du texte sont l’écrivain et journaliste israélien Yossi Klein Halevi, le rabbin Yitz Greenberg, le rabbin Micha Odenheimer et Jonathan Karp, professeur d’histoire et d’études juives à l’université de Binghamton.
Mais la portée de l’initiative tient surtout à la diversité et à la notoriété de certains de ses signataires.
On y trouve les historiens Benny Morris, Niall Ferguson, Simon Sebag Montefiore, Jeffrey Herf, Norman Goda, l’historienne de la Shoah et ancienne envoyée spéciale américaine contre l’antisémitisme Deborah Lipstadt, l’ancienne historienne en chef de Yad Vashem Dina Porat, l’universitaire Steven Pinker, Judea Pearl, le professeur de droit Eugene Kontorovich, l’ancien ministre canadien de la Justice Irwin Cotler, mais aussi l’ancien Premier ministre britannique Boris Johnson.
Le président du CRIF, Yonathan Arfi, figure également parmi les signataires.
La liste ne se limite donc nullement aux historiens et aux juristes : universitaires, écrivains, responsables religieux, artistes, dirigeants d’entreprise et personnalités politiques y côtoient des spécialistes du droit et de l’histoire.
Le mot « génocide » au cœur du désaccord
Le cœur de leur argumentation est juridique autant qu’historique.
Le génocide ne désigne pas, en droit international, toute guerre particulièrement meurtrière, toute destruction massive ni même nécessairement tout crime de guerre ou crime contre l’humanité.
La Convention de 1948 exige notamment l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel.
C’est précisément cette intention génocidaire que les signataires contestent dans le cas israélien.
Ils ne nient ni la tragédie de Gaza ni les pertes civiles. La lettre prend même soin d’affirmer qu’un débat sur la conduite de la guerre existe au sein du monde juif et qu’il est légitime.
« Il existe un débat animé au sein de la communauté juive sur certains aspects de la conduite de cette guerre, et c’est là un signe de santé morale », écrivent-ils, avant d’ajouter que la douleur devant chaque vie innocente perdue relève de la même exigence.
Mais ils tracent une frontière : débattre des choix militaires et politiques d’Israël n’équivaut pas, selon eux, à établir l’existence d’un génocide.
Gaza, guerre urbaine et intention
La lettre invoque les conditions particulières du combat dans la bande de Gaza : réseau souterrain du Hamas long de centaines de kilomètres, habitations piégées, imbrication des combattants et de la population civile, guerre menée dans un territoire extrêmement densément peuplé.
Elle cite également les avertissements adressés aux civils avant certaines opérations et conteste plusieurs arguments employés pour établir une volonté israélienne de destruction de la population palestinienne.
Certaines de ces affirmations — notamment celles portant sur le ratio entre civils et combattants ou sur la situation alimentaire — demeurent elles-mêmes l’objet de controverses et doivent être considérées comme les arguments des signataires, non comme des faits juridiquement tranchés.
C’est un point essentiel.
Car la lettre intervient dans une bataille juridique et intellectuelle qui, elle, est loin d’être terminée.
La justice internationale n’a pas tranché
La Cour internationale de Justice est toujours saisie de l’affaire Afrique du Sud contre Israël, engagée sur le fondement de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.
Contrairement à une confusion encore fréquente dans le débat public, la CIJ n’a pas jugé qu’Israël avait commis un génocide à Gaza.
Elle a ordonné depuis 2024 plusieurs mesures conservatoires. Mais l’examen de l’affaire au fond se poursuit.
En mai 2026, la Cour a fixé de nouvelles échéances procédurales : l’Afrique du Sud doit déposer sa réplique en novembre 2027 et Israël sa duplique en mai 2029.
Parallèlement, d’autres instances ont adopté une analyse opposée à celle des auteurs de la lettre. La Commission internationale indépendante d’enquête mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a conclu en 2025 qu’Israël avait commis un génocide à Gaza et a réitéré cette qualification en juin 2026. Plusieurs organisations de défense des droits humains soutiennent également cette thèse.
C’est donc bien une controverse juridique, historique et politique majeure, et non une question close.
« Une inversion des faits, du droit et de l’histoire »
Pour Irwin Cotler, ancien ministre de la Justice et procureur général du Canada, l’accusation constitue une « inversion » historique, morale et juridique.
Les auteurs vont plus loin.
Ils considèrent que la qualification de génocide appliquée à Israël est devenue un instrument de délégitimation de l’État juif et qu’elle contribue à nourrir l’hostilité envers les Juifs bien au-delà du conflit israélo-palestinien.
Ils rappellent également que l’accusation apparaît dans le débat public dès les jours suivant le massacre du 7-Octobre, avant le déclenchement de l’offensive terrestre israélienne dans Gaza.
Et ils mettent en regard cette accusation avec l’intention exterminatrice exprimée par le Hamas le 7 octobre 2023 et avec les appels répétés à la destruction d’Israël venus de ses ennemis régionaux.
Le texte assume ici une formulation extrêmement forte : pour ses auteurs, qualifier Israël de génocidaire constitue une forme contemporaine de « calomnie sanglante ».
Une bataille sur le sens des mots
On peut discuter cette lettre. On peut en contester les arguments, les formulations ou certaines des données qu’elle mobilise.
Mais ses plus de 6 000 signatures empêchent désormais de présenter le refus de la qualification de génocide comme une position marginale ou dépourvue d’assise intellectuelle.
C’est peut-être là que réside l’importance de cette initiative.
Elle ne demande pas que cesse le débat sur Gaza.
Elle demande exactement le contraire : que l’un des mots les plus graves du droit et de l’histoire ne soit pas soustrait au débat avant même que la justice internationale appelée à se prononcer ait rendu son jugement.
À l’heure où « génocide » est devenu simultanément une qualification juridique, un mot d’ordre politique et une accusation morale absolue, cette lettre remet une question au centre :
qui établit les faits, qui qualifie le crime — et selon quelles preuves ?
La Rédaction de HaBayta
Sources
lettre originale et la liste des signataires — Creative Community for Peace
dossier officiel Afrique du Sud c. Israël — Cour internationale de Justice
position de la Commission d’enquête de l’ONU.
NB: La lettre avait été lancée avec plus de 5 000 signatures avant de dépasser les 6 000.
Creative Community for Peace -


