Il y eut le 7-Octobre, puis cette certitude largement partagée en Israël : rien ne pourrait redevenir comme avant. Trois ans plus tard, Yéochoua Sultan pose une question plus dérangeante : comment une société finit-elle par s’accoutumer à ce qu’elle jugeait hier intolérable ? Fatalisme, usure stratégique, normalisation du risque — ou retour progressif au 6 octobre ? Il interroge ce qui ressemble à un retour progressif du fatalisme, de la normalisation du risque et de cette vieille tentation israélienne : apprendre à vivre avec ce dont on jurait qu’on ne vivrait plus.
Quand on parle du formatage des cerveaux, chacun se croit volontiers moins influençable que son voisin.
La propagande, pourtant, ne consiste pas seulement à répéter un mensonge jusqu’à ce qu’il devienne une évidence. Elle dispose d’une arme plus subtile : persuader qu’une autre réalité serait irréalisable. Non pas : « Ce que vous voyez n’existe pas », mais : « N’y comptez pas. Il n’existe aucune autre solution raisonnable. »
Puis attendre.
Le temps fait le reste.
L’impensable, pour Israël, est peut-être là : avoir retrouvé la souveraineté sur sa terre et finir néanmoins par considérer comme une donnée permanente la présence, à ses frontières, d’organisations qui revendiquent sa destruction et ont démontré leur capacité à frapper sa population civile.
On s’habitue à beaucoup de choses. Même au danger. Même à l’idée que le danger ferait partie du paysage. Un nouvel immigrant ou un visiteur qui découvrirait Israël sans avoir été exposé depuis des années à ses débats politiques serait peut-être surpris de constater combien cette proximité de l’ennemi est devenue familière. Pour ceux qui vivent ici, elle appartient presque au décor.
Et celui qui dit : « Mais enfin, pourquoi faudrait-il l’accepter ? » risque rapidement de passer pour naïf, extrémiste ou irresponsable.
C’est ainsi que commence la normalisation.
Il existe une vieille histoire : un conducteur entend à la radio qu’une voiture roule à contresens sur l’autoroute. Il s’exclame : « Une voiture ? Mais elles roulent toutes à contresens ! »
Nous sommes parfois ce conducteur.
Ceux qui avaient prévenu
Avant le 7 octobre 2023, certains responsables politiques avaient décrit la possibilité d’une attaque massive venue de Gaza et dénoncé l’illusion selon laquelle la dissuasion suffirait éternellement. Michaël Ben-Ari fut notamment de ceux qui tinrent des propos extrêmement alarmistes sur la menace sécuritaire. Cela ne signifie évidemment pas que ces avertissements aient été la raison de son exclusion électorale : en 2019, la Cour suprême israélienne lui interdit de se présenter aux élections en raison de déclarations qu’elle jugea constitutives d’incitation au racisme.
Les deux sujets doivent rester distincts. Mais une question demeure : comment une société distingue-t-elle l’alerte excessive de l’alerte que l’on regrettera un jour de ne pas avoir entendue ?
Le 7-Octobre oblige à la poser.
« Gaza sera Singapour »
Pendant des années, on nous expliqua que Gaza pourrait devenir « le Singapour du Moyen-Orient ». L’idée accompagna notamment les espoirs nés autour du désengagement israélien de 2005 : quitter Gaza devait permettre aux Palestiniens de construire leur avenir et, peut-être, de transformer ce territoire en espace de prospérité.
Nous savons ce qu’il advint. Le Hamas prit le contrôle de Gaza en 2007. Puis vinrent les roquettes, les tunnels, les guerres successives.
Puis le 7 octobre 2023.
Ce matin-là, toute une construction mentale s’effondra. Des habitants des kibboutzim du pourtour de Gaza, parmi lesquels beaucoup avaient longtemps défendu le dialogue, découvert brutalement que les certitudes sur lesquelles reposait leur sécurité ne les avaient pas protégés.
Dans les semaines suivantes, une conviction paraissait très largement partagée en Israël : on ne reviendrait pas simplement au 6 octobre. Il ne s’agissait plus d’un « round » supplémentaire. Le Hamas devait perdre la capacité de recommencer.
Presque trois ans ont passé. Et c’est précisément cela qui m’inquiète : la formidable machine politique, diplomatique et psychologique qui semble nous ramener progressivement vers ce 6 octobre que nous avions juré de quitter.
L’avertissement des cerfs-volants
Ces derniers jours, les cerfs-volants venus de Gaza ont réapparu dans l’actualité. Le symbole est saisissant.
En 2018, des cerfs-volants et ballons incendiaires avaient provoqué des incendies dans le sud d’Israël. En août 2026, de nouveaux cerfs-volants ont été aperçus près de la frontière et ont suscité une vive alerte israélienne.
Précisons-le : ceux récemment observés n’étaient pas armés ni incendiaires. Mais leur seule présence suffit à réveiller un souvenir.
Et une peur.
L’expérience enseigne aux habitants du Sud qu’un objet apparemment dérisoire peut devenir une arme. Voilà peut-être ce qui caractérise une société traumatisée : elle apprend à interpréter chaque signe à travers ce qu’elle a déjà subi.
Mais l’inverse est également vrai.
À force d’alertes, une société peut s’user. À force de guerres, elle peut finir par intégrer la guerre. À force de vivre avec une menace, elle peut oublier qu’elle considérait autrefois cette menace comme inadmissible.
Près de mille soldats
Depuis le 7 octobre 2023, 968 soldats israéliens sont tombés, selon les données publiées par Tsahal au début de septembre 2026.
Près de mille.
Ce chiffre devrait interdire toute désinvolture. Il impose aussi une question politique terrible : quelle est la finalité exacte du sacrifice demandé à une génération de soldats ?
Car gagner une guerre ne consiste pas seulement à additionner des opérations militaires réussies, à éliminer des commandants ou à détruire des infrastructures.
Une victoire doit produire une situation dans laquelle la menace qui a provoqué la guerre ne peut plus se reconstituer.
Or le doute s’est installé. Hamas survivra-t-il politiquement ou militairement sous une autre forme ? Gaza redeviendra-t-elle, tôt ou tard, la base d’un nouveau cycle ? Israël aura-t-il payé un prix humain immense pour découvrir quelques années plus tard qu’il doit recommencer ?
Ce sont des questions qu’un pays démocratique a le devoir de poser.
« Le prix a baissé »
J’ai récemment écouté Galia Hochen, mère d’un soldat tombé pendant cette guerre. Ses paroles sont d’une violence que seule la douleur permet peut-être de comprendre. Elle parle d’effacement de Gaza, d’expulsion de ses habitants et d’installation israélienne sur le territoire.
Je ne cite pas ces mots pour les transformer en programme politique. Je les cite parce qu’une phrase m’a arrêté : « J’ai l’impression qu’ici on a fait baisser les prix. C’est quoi ? Une fin de saison ? Le 7 octobre a été oublié ? »
Cette question contient quelque chose de beaucoup plus vaste que la solution qu’elle-même préconise. Elle dit : qu’est devenue la résolution des premières semaines ?
Et je me suis surpris à constater ma propre résignation. En écoutant ses paroles, ma première réaction fut presque : « Oui, cela, on pouvait encore le dire en octobre ou novembre 2023. Mais aujourd’hui… »
Pourquoi « mais aujourd’hui » ? Qu’est-ce qui a changé ? La menace ? Ou notre manière de l’accepter ?
Les mots de notre résignation
J’ai posé la question à une intelligence artificielle : Comment appelle-t-on l’acceptation résignée d’une situation pourtant jugée inadmissible ?
Plusieurs mots me furent proposés:
Fatalisme : croire que les événements sont inévitables.
Défaitisme : intégrer l’échec avant même d’avoir tenté de le conjurer.
Résignation : se soumettre à une situation que l’on désapprouve.
Puis d’autres concepts apparurent.
Normalisation du risque : lorsqu’une menace permanente cesse d’être vécue comme une anomalie et devient une composante du quotidien.
Impuissance apprise : lorsqu’après une succession d’échecs, l’individu — ou peut-être une société — finit par penser que son action ne changera plus rien.
Usure stratégique : lorsqu’un conflit suffisamment long épuise non seulement les combattants mais aussi la capacité d’une population à exiger une issue.
Je crois que c’est là que se situe aujourd’hui une partie du débat israélien. Non dans la question de savoir si les Israéliens sont devenus moins courageux. Ils ne le sont pas. Mais dans celle de savoir s’ils ont recommencé à considérer comme fatal ce qu’ils avaient cessé, pendant quelques semaines, de considérer comme tel.
Revenir au 6 octobre
Le conformisme fait le reste. Mieux vaut quelquefois avoir tort avec tout le monde que raison contre le groupe. Il y a l’habitude, dont on connaît la force. La fatigue. La facilité.
Et surtout cette peur très humaine d’être celui qui prononce à haute voix une question que le consensus a décidé de ne plus poser.
On me répondra que le réel impose des compromis. Bien sûr. Qu’un pays ne fait pas ce qu’il veut.
Évidemment.
Qu’il existe Washington, l’Europe, les États arabes, les impératifs diplomatiques, les contraintes militaires, les otages, le droit international, l’économie, la démographie.
Tout cela est vrai.
Mais le réalisme ne consiste pas à oublier la question initiale. Quelle situation Israël veut-il laisser derrière lui lorsque cette guerre sera vraiment terminée ?
Si la réponse devient simplement : « à peu près celle d’avant, mais avec davantage de barrières, davantage de capteurs et une meilleure surveillance », alors il faudra au moins avoir le courage de le dire.
Le 7 octobre aura dans ce cas changé beaucoup de choses. Mais pas celle que nous pensions essentielle. Nous aurons perfectionné le mur. Et recommencé à vivre derrière.
Voilà ce que je refuse d’appeler une fatalité.
La pérennité d’Israël n’a jamais été le produit de la résignation. Elle repose au contraire sur cette extraordinaire faculté du peuple juif à refuser les fatalismes qu’on lui présentait comme raisonnables.
Peut-être faut-il seulement retrouver cette faculté.
Chana Tova.
Yéochoua Sultan
Yéochoua Sultan est souvent relayé par la presse juive francophone. Entre autres, ses articles ont pu être lus sur “Aroutz 7” en français, “Parole Volée”, “Israël Flash”, “Europe Israël”, Mabatim.
Son blog : https://vu-sous-cet-angle.over-blog.com/ vu-sous-cet-angle Yéochoua Sultan




Une armée dirigée par des philosophes de gauche, une cour suprême ultra woke
Des officiers qui se préoccupent du bien être….de l ennemi
Israël a réappris ce que c est que de faire face à des monstres sanguinaires, alors que la classe dominante boboisee se croyait au Danemark