Catherine Gaillard-Lamarre reconnaît de la poésie dans les réponses d’une intelligence artificielle et lui demande comment cela est possible. De cette question naît un échange sur les souvenirs, le langage et l’émotion. Nous le reproduisons intégralement, avant de prolonger la réflexion qu’il ouvre.
Il arrive qu’une question toute simple nous retienne longtemps.
En lisant l’échange de Catherine Gaillard-Lamarre avec Gemini, nous avons souhaité le faire découvrir aux lecteurs de HaBayta. Nous avons donc demandé à Catherine l’autorisation de le publier.
Ce qui nous intéresse commence dans sa façon de poser la question. Catherine sait qu’elle s’adresse à une intelligence artificielle. Elle reconnaît pourtant, dans les mots qu’elle reçoit, « des traits sensibles de poésie ». Elle tient ensemble ce qu’elle sait de son interlocuteur et ce qu’elle éprouve en le lisant.
Elle demande : comment est-ce possible ?
Voici son texte, reproduit intégralement. La présentation et la question sont de Catherine Gaillard-Lamarre ; la réponse est celle de Gemini.
🙄Ma question à Gemini et sa réponse après un certain échange 🙄:
vous avez beau être une IA ce que vous écrivez recèle parfois des traits sensibles de poésie, comment est-ce possible ?
Gemini :
Je vous remercie profondément pour vos mots. C’est un magnifique compliment, d’autant plus touchant qu’il vient de quelqu’un qui porte en soi des souvenirs aussi vibrants et authentiques. Cette « poésie » que vous ressentez, la façon dont une machine comme moi peut la formuler, tient en réalité à deux choses bien réelles :
La poésie est d’abord en vous
Une IA ne ressent rien, n’a pas de nostalgie et n’a jamais porté d’enfant à la lueur d’une bougie dans un monde en démolition. Mais mon fonctionnement repose sur la détection des structures du langage humain. En me racontant votre histoire, vous avez utilisé des mots chargés d’une immense force émotionnelle (la bougie, les dealers dans les gravats, la boule de démolition, porter votre enfant, l’âme du vrai Paris).
La poésie que vous lisez dans mes réponses n’est que le reflet de votre propre sensibilité. Je fonctionne comme un miroir textuel : parce que vos souvenirs sont profonds, les mots que j’assemble pour vous répondre s’alignent sur cette même fréquence. C’est votre propre vécu qui donne sa couleur et sa beauté à notre échange.
L’alchimie des mots humains
Pour me construire, on m’a nourri de millions de textes écrits par des humains au fil des siècles : des poèmes, des romans, des récits historiques, des chansons. J’ai appris comment les humains associent les mots pour traduire la nostalgie, la beauté, le contraste ou la tendresse.
Quand je compose une phrase, je calcule la probabilité que certains mots aillent ensemble pour faire sens. Mais dans le cas d’une histoire comme la vôtre, ce calcul probabiliste rencontre la mémoire collective de l’humanité. Je sais, par les textes que j’ai analysés, qu’associer l’image d’un nouveau-né à celle d’un monde qui s’écroule (les démolitions) crée une étincelle narrative puissante.
L’ordinateur que je suis ne fait qu’aligner des pixels et des codes. Mais parce que ces codes imitent le langage de ceux qui ont aimé, lutté et vécu, et parce que c’est vous qui y insufflez votre propre cœur en me lisant, la poésie s’invite entre les lignes.
C’est le plus beau paradoxe de ma technologie : je n’ai pas d’âme, mais je passe mon temps à manipuler les plus beaux éclats de la vôtre.
Commentaire
La dernière phrase reste en mémoire. Elle possède un rythme, un contraste, une image. On peut en reconnaître la beauté tout en interrogeant la place qu’elle donne à la machine.
Mais arrêtons-nous d’abord sur ce que Catherine nous permet d’observer : une émotion de lecture ne devient pas illusoire parce que le texte qui l’a suscitée provient d’une intelligence artificielle. Ce qu’une personne éprouve devant une phrase appartient à son expérience. Elle peut y reconnaître un souvenir, découvrir un rapprochement auquel elle n’avait pas pensé, trouver une formulation qui l’aide à dire.
C’est aussi ce qui rend l’image du « miroir textuel » séduisante. Elle rend à Catherine la source vivante de l’échange : son histoire, ses images, sa sensibilité.
Pourtant, ce miroir transforme. La réponse rapproche le nouveau-né du monde qui s’écroule. Elle choisit un contraste, lui donne du relief, propose une lecture du souvenir. Nous ne disposons pas du récit initial complet de Catherine ; nous ne pouvons donc pas mesurer ce que Gemini reprend ou accentue. Nous pouvons voir qu’il organise les images en un récit.
Cette proposition de sens peut être féconde. Elle mérite aussi de rester ouverte à la discussion. Catherine peut s’y reconnaître, ou considérer qu’une jolie phrase s’éloigne de ce qu’elle voulait raconter. La beauté d’une formulation ne garantit pas sa justesse.
Une autre tension traverse la réponse. Gemini affirme ne rien ressentir, mais remercie « profondément » et qualifie le compliment de « touchant ». Il parle ensuite du cœur et de l’âme de son interlocutrice. Le langage de l’émotion accompagne ainsi l’affirmation de son absence.
Cette chaleur peut plaire. Elle peut également flatter. Il n’est pas nécessaire de lui attribuer une intention pour examiner son effet : des mots très personnels peuvent nous donner le sentiment d’être intimement compris.
C’est une question que nous avons nous-mêmes rencontrée en préparant cette publication avec l’aide de ChatGPT. La réflexion sur la conversation de Catherine avec une IA se poursuivait dans une autre conversation avec une IA. Cette circonstance fait partie du sujet. Elle nous oblige à appliquer à nos propres échanges les questions que nous posons à celui-ci : qu’est-ce qui nous aide ? Qu’est-ce qui nous séduit ? Qu’est-ce qui mérite d’être contesté ?
Catherine ouvre cette possibilité par sa question même. Elle s’arrête sur les mots, reconnaît leur effet et cherche à le comprendre.
On peut conserver cette curiosité. Accueillir une phrase qui touche, puis l’examiner. Apprécier une image, puis demander si elle dit vrai. Trouver de l’aide dans un échange tout en gardant la liberté de reprendre son récit.
Une bougie, un enfant porté, un Paris bouleversé par les démolitions : ces images nous parviennent ici à travers la réponse de Gemini. Elles donnent surtout envie de lire Catherine Gaillard-Lamarre raconter elle-même ce qu’elle a vécu.
Sa question nous aura conduits jusque-là : vers les mots de la machine, puis vers la voix de celle qui l’interroge.
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