À Anvers, Moshe voudrait découvrir ce que les femmes d’en face savent faire de plus que Rivka. Il n’aurait peut-être pas dû demander. Michel Deroover transforme une vieille mécanique conjugale en petite leçon sur le désir, le kvetch — et ce tiers qui, dans un couple juif, finit toujours par surgir au pire moment : l’enfant.
Le witz
Cela se passe à Anvers, dans le quartier juif, à deux pas de la gare centrale. Moshe se tient à la fenêtre. Il regarde dehors et, de temps à autre, laisse échapper un grand soupir. Oï, oï. Puis un autre. Oï, oï, oï.
Rivka, à la longue, s’inquiète.
— Moshe, qu’est-ce qui te prend à soupirer comme ça ? Et d’abord, qu’est-ce qu’il y a à voir par cette fenêtre ?
Elle s’approche, écarte le rideau, et voit. Juste en face de leur maison, une vitrine s’est ouverte, éclairée d’une lampe rouge. Derrière la vitre, deux femmes à peine vêtues attendent le client. Il faut dire qu’à Anvers, près de la gare, ce commerce a ses habitudes, et voilà qu’une de ces enseignes vient de s’installer sous leurs propres fenêtres.
Rivka se retourne, l’œil noir.
— Qu’est-ce que tu regardes, exactement ? Qu’est-ce qu’elles ont, ces femmes ? Qu’est-ce qu’elles ont de plus que moi ? Tu ne vas quand même pas me dire que tu es allé chez une de ces créatures ?
— Non, non, se défend Moshe. Moi, jamais. Mais Finkelstein, tu sais, Finkelstein…
— Ah, ce Finkelstein. Quel homme de mauvaise vie. Enfin, puisqu’il y est allé, dis-moi. Qu’est-ce qu’elles font de plus que nous, ces femmes ? Qu’est-ce qu’il t’a raconté, Finkelstein ?
Moshe prend son courage à deux mains.
— Tu sais, Rivkelè, quand les hommes font aux femmes ce que les hommes aiment faire aux femmes…
— Oui, oui, je sais. Et alors ?
— Eh bien… elles gémissent.
Rivka le regarde. Elle réfléchit une seconde, hausse les épaules.
— Elles gémissent ? Bon. Si c’est ça que tu veux, je peux gémir aussi.
Quelques jours passent. Un soir, Moshe entreprend son épouse pour lui faire ce que les hommes aiment faire aux femmes. Rivka, consciencieuse, attend son signal.
— Alors, Moshe, tu veux que je gémisse ?
— Non, pas encore, attends un peu, s’il te plaît.
Un moment plus tard :
— Et maintenant, tu veux que je gémisse ?
— Non, attends encore un tout petit peu…
Enfin, au comble de l’affaire :
— Alors, maintenant, tu veux que je gémisse ?
— Oh oui, Rivka, je t’en prie, maintenant tu peux gémir.
Alors Rivka prend sa plus belle voix, gonfle les poumons, et s’écrie à pleine gorge :
— Moshe, tu sais ce que ton fils a encore fait ce matin ?
Lecture juive traditionnelle
Dans le grand registre du witz yiddish, cette histoire appartient à la longue série des couples Moshe-Rivka où le shalom bayit, la paix du foyer, s’écrit sur fond de plainte domestique. Le gémissement érotique s’y convertit en kvetch, cette plainte familière qui est presque une langue à part entière dans la culture ashkénaze. La chute dit une vérité de la vie ordinaire : dans un ménage du quartier, ce qui monte spontanément aux lèvres d’une mère, même au lit, c’est le souci de l’enfant et la litanie des petites catastrophes de la journée.
On y retrouve aussi la mécanique du chained gossip, si typique. Moshe ne sait rien par lui-même. Il sait par Finkelstein, qui sait par un autre, et la rumeur du quartier devient source d’éducation conjugale. Le savoir sexuel n’est jamais direct, il transite toujours par un tiers un peu douteux, dont on désapprouve les mœurs tout en écoutant attentivement les rapports.
La vitrine d’en face sert de miroir déformant. Rivka regarde ces femmes et ne se demande pas si elle les envie. Elle se demande ce qu’elles savent qu’elle ne saurait pas. Réponse rassurante du folklore : rien d’essentiel. La yiddishe mame reprend toujours le dessus sur la courtisane, parce que la maternité et le tracas quotidien sont plus forts que la performance érotique. Sous ses airs grivois, la blague célèbre pudiquement la fidélité et la centralité du foyer.
Lecture psychanalytique
Le ressort est un pur déplacement, au sens freudien. Rivka accepte formellement le programme, gémir, mais le contenu qui surgit n’a rien de sexuel : c’est la préoccupation maternelle qui prend la place du cri de jouissance. Le Witz, tel que Freud le décrit dans son livre sur le trait d’esprit, fait ici sauter une double censure. Celle du sexuel, permise par le cadre grivois. Et celle, plus intime, de ce qui obsède vraiment le sujet. Ce qui revient en position de refoulé n’est pas le désir. C’est l’enfant.
On y entend la structure du désir féminin telle que Freud, puis Lacan, l’ont interrogée. La question « qu’est-ce qu’elles ont de plus que nous ? » est textuellement la question hystérique adressée à l’Autre femme, celle qui saurait le secret de la jouissance. Rivka la pose et, dans le même mouvement, la désamorce en la ramenant à un simple savoir-faire technique, le gémissement, transmissible par ouï-dire de Finkelstein. La blague montre alors magnifiquement le ratage : au moment précis où le rapport sexuel devrait s’accomplir sous le signe de la performance apprise, c’est le signifiant ton fils qui fait effraction. Le rapport sexuel n’a pas lieu, dirait Lacan, parce que la mère est déjà dans le lit.
Moshe, de son côté, est cocasse dans son rôle. Il n’entre jamais lui-même dans la vitrine. Il se contente de soupirer et de rapporter la parole d’un autre. C’est la position du sujet divisé, qui sait sans savoir, qui désire par procuration. Sa demande finale, maintenant tu peux gémir, est une demande adressée à la femme pour qu’elle produise, à sa place à lui, le signe de sa propre jouissance. Elle répond en produisant, au lieu de cela, le signe de leur filiation.
On ne saurait mieux dire que dans le couple, le tiers n’est jamais absent, et qu’il porte souvent le prénom de l’enfant.
Michel Deroover
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