À partir d’une dépêche de l’AFP reprise par Géo sur les ambassades installées à Jérusalem, Liliane Messika remonte le fil de l’Histoire : mandat britannique, partage de 1947, guerre de 1948, statut de Jérusalem. Une charge contre les raccourcis historiques — et un plaidoyer pour une géographie qui n’oublie pas ce qui l’a façonnée.
Géo est nul en Histoire
Liliane Messika — 20 septembre 2026
Parmi les neuf reporters présélectionnés pour le 88e Prix Albert-Londres en presse écrite, qui sera remis le 27 octobre à Paris, figure Margaux Seigneur, dont le nom est associé, dans la sélection officielle, au Nouvel Obs, au Parisien et à Géo.
Comme son nom l’indique, Géo est un magazine qui s’intéresse avant tout à la géographie. Mais ce n’est pas pour rien que, dans les établissements scolaires, on enseigne l’Histoire-Géo et que les professeurs sont formés aux deux disciplines.
En effet, nonobstant son arrogance qui le pousse à croire qu’il commande à l’orbite de la Terre et à l’activité magnétique du soleil, l’Homme n’a aucune action sur la composition des reliefs montagneux ou sur les marées. En revanche, le tracé des frontières lui est entièrement imputable. C’est pour cette raison que l’enseignement de la géographie ne peut pas faire l’économie de la connaissance de l’Histoire.
Le magazine Géo s’affranchit de l’Histoire
La raison en est qu’il veut raconter des histoires, sans majuscule, mais avec un casting qui ne souffre pas le rappel du réel.
Il n’a pas inventé la petite chronique qu’il narre le 14 septembre 2026. Il s’est contenté de reprendre un conte folklorique de l’AFP. Cela s’intitule : « Israël – Pourquoi les États du Pacifique choisissent Jérusalem pour leurs ambassades. »[1]
Le chapô introductif précise :
« Comment expliquer que de nombreux pays du Pacifique aient décidé ces derniers mois d’ouvrir des ambassades en Israël, non pas à Tel-Aviv, mais bien à Jérusalem ? Un soutien à l’État hébreux (sic) qui repose autant sur des convictions religieuses que politiques. »
Ce qui est étonnant, dans cette question, c’est que cela puisse poser question. En effet, qu’y a-t-il à expliquer ? Où donc se situerait une ambassade sinon dans la capitale du pays où elle doit représenter le sien ?
Le site du gouvernement français[2] explique :
« Une ambassade est la représentation politique officielle d’un État auprès du gouvernement français. Elle est toujours située à Paris et assure principalement la gestion des relations diplomatiques et internationales entre les deux pays. En revanche, le consulat est une structure plus orientée vers les citoyens : il se trouve dans plusieurs villes françaises et agit comme point de contact direct pour les ressortissants étrangers. »
Posons derechef la question : qu’y a-t-il d’étrange à ce que les États du Pacifique désireux d’entamer des relations officielles avec l’État d’Israël installent leur ambassade dans sa capitale ?
Y aurait-il des pays qui, confondant « ambassade » et « consulat », installent leur ambassade ailleurs que dans les capitales ?
Géographie sans Histoire n’est que ruine de l’âme
L’AFP, dont l’acronyme ne signifie pas « agence des fantasmes palestiniens » mais bien « Agence France-Presse », est coutumière de prendre les fantasmes du Quai d’Orsay pour sa boussole. Elle prie donc à l’Est, en soumettant la seule démocratie qui s’y trouve à son tropisme orientaliste colonial.
Est-ce dans le but de passer pour le Grand Mamamouchi planétaire que l’AFP veut choisir les capitales des pays étrangers ? Non : cette manifestation de paternalisme colonial est réservée à l’État juif et à lui seul.
Puisque la France a installé son ambassade à Tel-Aviv au lieu de Jérusalem, l’AFP est chargée de convaincre les chalands qu’il ne s’agit pas d’une lacune géographique, mais d’une originalité historique.
Démonstration par l’absurde — et le mensonge par omission :
« Le plan de partage de la Palestine voté par l’ONU en 1947 prévoyait un statut spécial, international, pour Jérusalem du fait de son importance pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.
Israël a annexé Jérusalem-Est dans la foulée de sa conquête de la Cisjordanie lors de la guerre israélo-arabe de 1967, mais cette annexion n’est pas reconnue par l’ONU. »
Retour sur Terre et le réel :
Après la révolte de Bar Kokhba, écrasée en 135 par Rome, la Judée fut ravagée, une partie considérable de ses habitants juifs fut tuée, réduite en esclavage ou déplacée, et les Juifs furent notamment interdits de résidence à Jérusalem. Les Romains débaptisèrent la province de Judée et lui donnèrent le nom de Syria Palaestina. Une présence juive subsista néanmoins dans la région, notamment en Galilée.
Entre Rome et 1917, cette région passa sous la domination successive de nombreux conquérants. Le dernier fut l’Empire ottoman, qui la contrôla pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa défaite lors de la Première Guerre mondiale.
La fin de la guerre de 1914-1918 marqua son démantèlement par les vainqueurs : la France obtint les mandats sur la Syrie et le Liban ; le Royaume-Uni ceux sur la Mésopotamie — l’Irak actuel — et la Palestine.
Peu de temps auparavant, la Déclaration Balfour, du nom du ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, avait été publiée, déclarant que le gouvernement britannique envisageait favorablement l’établissement en Palestine d’« un foyer national pour le peuple juif ».
Une autre série d’engagements avait été prise par le Royaume-Uni auprès des Hachémites pendant la Première Guerre mondiale, dans le contexte de la révolte arabe contre l’Empire ottoman.
Fayçal devint par la suite roi d’Irak et son frère Abdallah prit la tête de la Transjordanie.
En 1922, les dispositions du Mandat relatives à l’établissement du Foyer national juif furent rendues inapplicables au territoire situé à l’est du Jourdain, soit environ les trois quarts du territoire placé sous mandat britannique.
Churchill, qui était alors secrétaire d’État aux Colonies, déclara avoir « créé un pays d’un trait de plume, un dimanche après-midi, au Caire ».[3]
Ce pays, c’était la Transjordanie.
Cette première division de la Palestine se conclut donc par le fait qu’à partir de 1922 les dispositions relatives au Foyer national juif ne furent pas appliquées au territoire situé à l’est du Jourdain. À l’ouest restait un territoire d’environ 27 000 km². La Transjordanie, elle, mesurait près de 90 000 km².
Puis survint la Seconde Guerre mondiale et la fin du mandat britannique, le 14 mai 1948.
Entre-temps, l’ONU avait succédé à la SDN et elle avait décidé, en 1947, de partager ce qui restait du territoire du mandat britannique à l’ouest du Jourdain entre un État juif et un État arabe.
Au cours de sa partie de Monopoly, la commission ad hoc de 1947 représentant les États membres de l’ONU décida également d’exclure du partage Jérusalem, capitale historique des royaumes juifs, et de la placer sous un régime international particulier, le corpus separatum, lié aux deux autres entités par une union économique.[4]
Les Juifs acceptèrent cette énième diminution de la taille de l’unique État où leur peuple pourrait décider de son sort, mais les dirigeants arabes palestiniens et les États arabes rejetèrent le plan.
Le 14 mai 1948, Israël proclama son indépendance. Le lendemain, les armées de l’Égypte, de la Syrie, de l’Irak, du Liban et de la Transjordanie entrèrent en guerre contre le nouvel État, avec la participation ou le soutien de forces venues d’autres pays arabes.
La question du départ de centaines de milliers d’Arabes de Palestine au cours de cette guerre demeure l’un des sujets les plus disputés de son historiographie.
Les causes furent multiples et varièrent selon les lieux et les moments : combats et peur des combats, effondrement des structures politiques et sociales, départ d’une partie des élites arabes, expulsions par les forces juives ou israéliennes, départs spontanés, mais aussi, dans certains cas, appels ou pressions émanant d’autorités arabes.
Les archives britanniques offrent un témoignage contemporain de l’effondrement qui s’opérait alors. Dans un document aujourd’hui déclassifié, un responsable britannique écrit :
« Les victoires juives […] ont réduit le moral des Arabes à néant et, suivant l’exemple lâche de leurs dirigeants incompétents, ils fuient par milliers des zones mixtes. Il est désormais évident que leur seul espoir de regagner leur position réside dans les armées régulières des États arabes. »[5]
Le document atteste donc à la fois l’ampleur des départs et le rôle joué par l’effondrement du leadership arabe, sans permettre à lui seul de déterminer les causes de l’ensemble de l’exode.
Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, déclarait au New York Times, le 2 août 1948 :
« Même si nous sommes battus maintenant en Palestine, nous ne serons jamais soumis. Nous n’accepterons jamais l’État juif... »
Un autre témoignage mérite d’être versé au dossier. Khaled al-Azm, plusieurs fois Premier ministre syrien, écrivit dans ses mémoires que les gouvernements arabes avaient appelé des habitants de Palestine à quitter leurs foyers pour gagner les pays arabes voisins et reconnut ainsi une part de responsabilité arabe dans le drame des réfugiés.[6]
Ce témoignage ne permet évidemment pas de réduire l’ensemble de l’exode palestinien à une cause unique. Il interdit en revanche d’effacer de cette histoire le rôle joué, dans certains départs, par des responsables arabes.
Au terme de la guerre, Israël avait survécu et contrôlait un territoire plus vaste que celui qui lui avait été attribué par le plan de partage.
À la suite des accords d’armistice de 1949, la Transjordanie contrôlait la Cisjordanie et Jérusalem-Est, qu’elle annexa en 1950. Cette annexion ne bénéficia que d’une reconnaissance internationale très limitée.
En juin 1967, à l’issue de la guerre des Six Jours, Israël prit à l’Égypte le Sinaï et la bande de Gaza, à la Jordanie la Cisjordanie et Jérusalem-Est, et à la Syrie le plateau du Golan.
Quelques mois plus tard, la Ligue arabe, réunie à Khartoum le 1er septembre 1967, adopta une résolution passée dans l’Histoire sous le nom des « Trois non de Khartoum » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non aux négociations avec Israël.
Raccourci saisissant
Géo n’a pas réagi au fait que l’AFP a radicalement oublié tous les événements historiques qui se sont déroulés entre 1947 et 1967. Le magazine a repris, sans rien y changer, le narratif de l’Agence Favorisant les Palestiniens.
Pourtant, comme on vient de le voir, deux guerres avaient profondément modifié la situation territoriale et politique de la région.
Nonobstant ces vingt ans tumultueux et leurs conséquences, le conte de l’AFP répété par Géo se limite à :
« Le statut de Jérusalem est l’une des questions les plus épineuses du conflit israélo-palestinien.
Le plan de partage de la Palestine voté par l’ONU en 1947 prévoyait un statut spécial, international, pour Jérusalem du fait de son importance pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.
Israël a annexé Jérusalem-Est dans la foulée de sa conquête de la Cisjordanie lors de la guerre israélo-arabe de 1967, mais cette annexion n’est pas reconnue par l’ONU. »
Pendant près de vingt ans, Jérusalem-Est fut sous administration jordanienne. Les Israéliens juifs n’avaient pas accès au Mur occidental ni aux lieux saints juifs situés dans la partie jordanienne de la ville.
Au mont des Oliviers, des pierres tombales du cimetière juif furent retirées et réutilisées, notamment comme matériaux de construction.[7]
La Jordanie avait par ailleurs annexé la Cisjordanie et Jérusalem-Est, annexion qui ne bénéficia que d’une reconnaissance internationale extrêmement limitée.
Tout cela appartient également à l’histoire de Jérusalem.
On aurait donc aimé que Géo, au lieu de reprendre sans distance une dépêche de l’AFP, apporte précisément ce que son nom et sa vocation devraient promettre à ses lecteurs : la géographie, certes, mais éclairée par l’Histoire.
Et puisque Margaux Seigneur, dont Géo figure parmi les publications mentionnées dans la présélection officielle, fait cette année partie des neuf journalistes en lice pour le Prix Albert-Londres, souhaitons simplement que le journalisme exigeant dont ce prix porte le nom reste aussi celui de la vérification, du contexte et de la mémoire.
Sources
[1] Géo, « Israël : pourquoi les États du Pacifique choisissent Jérusalem pour leurs ambassades », 14 septembre 2026.
[2] Site Ambassades et consulats.
[3] Alexander C. Diener et Joshua Hagen (dir.), Borderlines and Borderlands: Political Oddities at the Edge of the Nation-State, p. 189.
[4] Résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies, 29 novembre 1947.
[5] Archives britanniques déclassifiées, document cité par The Guardian, 26 avril 2013.
[6] Khaled al-Azm, Mudhakirat Khalid al-Azm [Mémoires de Khaled al-Azm], Beyrouth, 1973.
[7] Sur le cimetière juif du mont des Oliviers pendant la période jordanienne : documents et travaux historiques relatifs au site.
Liliane Messika




