Depuis plus de vingt ans, l’association Action Citoyenne Jeunesse et Mémoire (ACJM) conduit des collégiens et des lycéens sur les lieux où l’Histoire a basculé dans l’horreur. Plus de 3 000 élèves ont participé à ces voyages. À la tête de cette aventure humaine et pédagogique, Gérard Boumendil défend, avec une équipe de bénévoles et le concours des enseignants, une conviction simple : on ne transmet pas la mémoire par des injonctions, mais par la connaissance, la rencontre et l’expérience. Portrait d’un engagement qui mérite davantage que des remerciements.
Lorsque les témoins étaient encore là
Décembre 2006. Une centaine de lycéens de Saint-Maur-des-Fossés découvre Auschwitz-Birkenau. Devant eux, un homme qui a connu la déportation : Jules Fainzang.
Le survivant leur dit : « Vous êtes ici sur le plus grand cimetière juif du monde et il n’y a pas une seule tombe. »
La scène a été rapportée à l’époque par Le Parisien. Le voyage était organisé notamment par l’ACJM, avec le Groupe saint-maurien contre l’oubli et le Mémorial de la Shoah. Ce jour-là, l’Histoire avait encore un visage, une voix, un témoin capable de raconter lui-même ce que les livres enseignent.
Jules Fainzang est mort en 2015. Et c’est toute la difficulté de la transmission qui tient dans cette disparition. Que faire lorsque ceux qui ont vu ne sont plus là pour dire ? Comment empêcher que la Shoah, les persécutions, les rafles, les déportations et les assassinats de masse ne deviennent, pour les générations suivantes, une succession de dates dans un manuel scolaire ?
À Saint-Maur-des-Fossés, une association apporte depuis des années une réponse concrète. Elle emmène les jeunes sur les lieux mêmes de l’Histoire.
Plus de 3 000 élèves : derrière le chiffre, des consciences à éveiller
L’ACJM, Action Citoyenne Jeunesse et Mémoire, est née officiellement en juillet 2004. Son ambition ne se limite pas à l’enseignement de la Shoah. Ses statuts embrassent l’histoire des génocides, des crimes nazis et des autres crimes contre l’humanité, avec une finalité clairement éducative. Depuis sa création, selon son bilan, plus de 3 000 élèves des collèges et lycées de Saint-Maur ont participé à ses voyages mémoriels.
Trois mille. Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. Trois mille jeunes qui, à un moment de leur scolarité, ont quitté la salle de classe pour se confronter physiquement aux traces du passé. Trois mille parcours scolaires auxquels une journée particulière est venue ajouter autre chose qu’une leçon.
Il serait présomptueux de prétendre que tous en sont revenus transformés. La mémoire ne se mesure pas comme un résultat d’examen. Elle peut produire un bouleversement immédiat, une réflexion silencieuse, ou une prise de conscience beaucoup plus tardive. Mais elle a besoin d’occasions pour naître. Et c’est précisément ce que l’ACJM s’emploie à créer.
Auschwitz, Izieu, Oradour : apprendre ce que les lieux racontent
L’association ne s’en tient plus aux voyages à Auschwitz-Birkenau, qui furent au cœur de son activité historique. Elle organise également des visites à la Maison d’Izieu, à Oradour-sur-Glane, au Camp des Milles, à Pithiviers et au Struthof. Le Mémorial de Caen figure aussi à son programme. Chaque lieu confronte les élèves à une dimension différente de l’Histoire. À Izieu, ils découvrent l’histoire de ces quarante-quatre enfants juifs et de leurs sept éducateurs arrêtés le 6 avril 1944 sur ordre de Klaus Barbie. À Oradour-sur-Glane, ils découvrent un village entier frappé par la barbarie nazie, le 10 juin 1944. À Pithiviers, ils rencontrent l’histoire de l’internement des Juifs en France et celle de la participation des autorités françaises à leur persécution. Au Camp des Milles, près d’Aix-en-Provence, ils peuvent comprendre comment les politiques d’exclusion, l’internement et la déportation se sont progressivement mis en place. Au Struthof, ils approchent l’univers concentrationnaire nazi et les crimes commis contre ceux que le régime entendait persécuter ou éliminer.
Ces lieux ne racontent pas tous la même histoire. Il importe précisément de ne pas les confondre. Transmettre, ce n’est pas tout ramener à une seule image de l’horreur. C’est apprendre à distinguer, à comprendre les mécanismes, à reconnaître les responsabilités. Et, par là même, donner aux jeunes les instruments intellectuels qui leur permettront de ne pas devenir les prisonniers des simplifications idéologiques.
Avant le voyage, l’enseignement. Après le voyage, la parole.
Un point de la brochure de l’ACJM mérite une attention particulière: les voyages ne sont pas conçus comme des excursions mémorielles indépendantes des programmes scolaires. Ils s’inscrivent dans le travail des enseignants. Une préparation pédagogique précède les déplacements. Un retour sur l’expérience vécue est organisé ensuite.
Cette démarche est essentielle: on ne conduit pas des adolescents à Auschwitz pour provoquer une émotion spectaculaire. On ne mesure pas la réussite d’une visite au nombre de larmes versées. La confrontation aux lieux doit s’appuyer sur des connaissances historiques solides et laisser ensuite place à la réflexion.
C’est aussi pourquoi les professeurs demeurent au centre du dispositif : ils choisissent les classes participantes et inscrivent ces voyages dans leur enseignement.
L’association apporte ce que l’établissement scolaire ne peut pas toujours réaliser seul : l’organisation matérielle, le financement, l’accompagnement et la continuité d’une expérience accumulée au fil des années.
En novembre 2025, selon le bilan de l’ACJM, quatre-vingt-treize élèves et quarante adultes ont participé au voyage à Auschwitz-Birkenau. Il a fallu organiser les déplacements, l’encadrement, les visites et les financements. Autant de réalités très concrètes, souvent invisibles derrière les photographies commémoratives.
Gérard Boumendil, un engagement à plusieurs visages
L’homme qui préside aujourd’hui l’ACJM présente un parcours qui mérite d’être découvert au-delà de sa seule fonction associative. Gérard Boumendil a exercé comme chirurgien-dentiste à Saint-Maur-des-Fossés. Il est également comédien et metteur en scène, et le piano compte parmi ses passions.
En 2015, il mettait en scène Juif par erreur, une comédie dramatique écrite par Patricia Seknazi. Le point de départ est singulier : un homme nourri de préjugés antisémites découvre, après le décès de sa mère, qu’il est lui-même juif. La pièce explore le trouble identitaire, l’ignorance et les préjugés. Elle a été jouée à Paris, au Festival d’Avignon et au-delà des frontières françaises.
En janvier 2018, Gérard Boumendil décidait de donner à Saint-Maur une représentation au bénéfice de l’ACJM. Il avait alors expliqué au Parisien les difficultés financières rencontrées par l’association, notamment lorsque les places réservées aux adultes accompagnant les lycéens ne trouvaient pas toutes preneurs.
Ce détail éclaire une autre dimension de son engagement: il ne suffit pas de défendre une cause. Encore faut-il trouver les moyens de la faire vivre. Le théâtre, dans son parcours, n’apparaît donc pas seulement comme une passion artistique. Il a également été mis au service de la transmission et de la solidarité.
Voilà sans doute une des dimensions les plus intéressantes de cet homme : cette capacité à faire se rencontrer plusieurs univers qui, au premier regard, pourraient sembler éloignés.
Une association bénévole, mais des besoins bien réels
L’ACJM repose sur un modèle associatif entièrement bénévole. D’après sa brochure publiée en août 2026, elle rassemble près de cinquante membres. Les membres du bureau ne sont pas rémunérés et deux bénévoles accompagnent chaque voyage, en complément des enseignants.
L’association bénéficie notamment du soutien financier de la Ville de Saint-Maur-des-Fossés. En septembre 2025, le conseil municipal lui a accordé une subvention de 33 000 euros destinée à l’organisation de voyages scolaires mémoriels. S’y ajoutent, selon les projets, d’autres soutiens, les cotisations, les dons, les recettes d’événements et certaines contributions des participants. Les voyages à Auschwitz, particulièrement coûteux, ont d’ailleurs dû être espacés en raison de l’augmentation du prix des transports.
Tout cela rappelle une réalité parfois oubliée : le travail de mémoire a un coût. Il exige des enseignants disponibles, des bénévoles, des partenaires publics, des moyens de transport et une organisation rigoureuse. Autrement dit, la transmission n’est jamais seulement une déclaration d’intention. Elle suppose des engagements humains, matériels et financiers. Et elle pose une question d’intérêt général : combien de collectivités seraient prêtes à soutenir durablement une telle démarche ?
Quand la mémoire devient une responsabilité
Il existe une expression que l’on emploie souvent, parfois trop facilement : le devoir de mémoire. Elle figure dans les cérémonies, les discours, les commémorations.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Suffit-il de répéter qu’il ne faut pas oublier ? Suffit-il de déposer une gerbe, de prononcer quelques mots, puis de retourner à la vie ordinaire ?
La démarche de l’ACJM propose autre chose: elle invite à passer de l’injonction à la connaissance, du symbole à l’expérience, de la mémoire reçue à la mémoire transmise. L’enjeu est particulièrement important à une époque où l’antisémitisme persiste, où les récits historiques font l’objet de manipulations et où les réseaux sociaux permettent la circulation rapide des falsifications et des discours de haine.
Il serait illusoire de croire qu’une visite mémorielle suffira, à elle seule, à prémunir un adolescent contre les préjugés. Mais l’enseignement historique, rigoureux et contextualisé, demeure l’un des moyens de leur résister. Encore faut-il lui donner du temps, des moyens et une véritable place.
Ce travail n’exige pas que les jeunes pensent tous la même chose. Il exige qu’ils sachent de quoi ils parlent, qu’ils puissent distinguer un fait historique d’une opinion, un témoignage d’une rumeur, une recherche d’une instrumentalisation. Car la mémoire n’a pas pour vocation de fabriquer une unanimité artificielle. Elle doit permettre la formation de consciences libres.
Et demain ?
L’ACJM envisage de poursuivre ses voyages en 2027, avec notamment de nouvelles visites au Struthof, au Camp des Milles, à Izieu et à Auschwitz-Birkenau. Elle réfléchit également à l’élargissement de ses activités à d’autres établissements du Val-de-Marne, sous réserve des soutiens financiers nécessaires.
Cette perspective mérite d’être encouragée. Car, au fond, pourquoi un dispositif de cette nature devrait-il rester limité à quelques collèges et lycées d’une même commune ? Pourquoi ne pas imaginer une transmission mémorielle accessible à davantage d’établissements, quels que soient leur environnement social et leurs moyens ?
La question dépasse évidemment le seul cas de l’ACJM. Elle concerne la place que notre société entend accorder à l’Histoire dans la formation de ses futurs citoyens.
Ce que l’on doit à ceux qui transmettent
Nous savons rendre hommage aux grandes figures. Aux historiens, aux survivants, aux intellectuels, aux écrivains qui ont consacré leur vie à témoigner. C’est nécessaire. Mais entre le travail des historiens et la conscience d’un adolescent, il faut encore des intermédiaires.
Des enseignants, bien sûr. Et parfois des femmes et des hommes qui décident qu’une part de leur existence sera consacrée à rendre possible cette rencontre.
Gérard Boumendil fait partie de ceux-là. Il n’a pas créé l’Histoire qu’il contribue à transmettre. Il n’en est pas le témoin direct. Il n’en revendique pas la propriété. Il aide simplement à faire en sorte qu’elle parvienne aux générations suivantes. Ce « simplement » représente plus de vingt années d’action collective et des milliers de jeunes accompagnés. Et c’est considérable.
Parce qu’il arrive un moment où les derniers témoins disparaissent. Parce que les photographies jaunissent. Parce que les noms deviennent des inscriptions sur les monuments. Parce que les générations se succèdent et que l’oubli, lui, n’a besoin d’aucun effort pour progresser.
La mémoire ne se transmet pas toute seule. Il faut des femmes et des hommes pour la porter. Et il faut aussi savoir, de temps en temps, leur rendre justice.
HaBayta poursuivra ce dossier.
Nous irons prochainement à la rencontre de Gérard Boumendil. Pour parler, bien sûr, de l’ACJM et de ses vingt-deux années d’existence. Mais aussi pour découvrir l’homme derrière cet engagement : son parcours, ses convictions, ce qui le pousse à consacrer autant d’énergie à la transmission, et ce que les milliers de jeunes rencontrés au fil des années lui ont, peut-être, appris à lui aussi.
Car derrière une œuvre collective, il y a toujours des histoires humaines qui méritent d’être racontées.
Sarah Cattan — HaBayta
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