Grand Corps Malade revient avec Voir la mer et quelques inquiétudes sur l’état du monde. Sergioo Parolinn, lui, s’inquiète surtout de l’état dans lequel Grand Corps Malade laisse ses auditeurs. De Giacometti au Lexomil, de la salle d’attente au clystère de Monsieur Purgon, une charge parfaitement subjective — et joyeusement assumée — contre la mélancolie érigée en art de la scène.
𝐆𝐫𝐚𝐧𝐝 𝐂𝐨𝐫𝐩𝐬 𝐌𝐚𝐥𝐚𝐝𝐞, 𝐨𝐮 𝐥’𝐚𝐫𝐭 𝐝𝐞 𝐭𝐫𝐚𝐧𝐬𝐟𝐨𝐫𝐦𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐬𝐜𝐞̀𝐧𝐞 𝐞𝐧 𝐬𝐚𝐥𝐥𝐞 𝐝’𝐚𝐭𝐭𝐞𝐧𝐭𝐞 𝐝’𝐮𝐧 𝐡𝐨̂𝐩𝐢𝐭𝐚𝐥 𝐩𝐬𝐲𝐜𝐡𝐢𝐚𝐭𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 ... 𝐨𝐮 𝐥’𝐞𝐧𝐯𝐢𝐞 𝐝𝐞 𝐬𝐞 𝐬𝐮𝐢𝐜𝐢𝐝𝐞𝐫 𝐚̀ 𝐜𝐨𝐮𝐩 𝐝𝐞 𝐜𝐥𝐲𝐬𝐭𝐞̀𝐫𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐢𝐧𝐮𝐬 𝐩𝐫𝐞𝐬𝐜𝐫𝐢𝐭 𝐩𝐚𝐫 𝐥𝐞 𝐝𝐨𝐜𝐭𝐞𝐮𝐫 𝐏𝐮𝐫𝐠𝐨𝐧 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥’𝐀𝐜𝐭𝐞 𝐈𝐈𝐈, 𝐬𝐜𝐞̀𝐧𝐞 𝟒, 𝐚𝐩𝐨𝐭𝐡𝐢𝐜𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐝’𝐀𝐫𝐠𝐚𝐧 ... 𝐌𝐨𝐥𝐢𝐞̀𝐫𝐞 , 𝐥𝐞 𝐌𝐚𝐥𝐚𝐝𝐞 𝐈𝐦𝐚𝐠𝐢𝐧𝐚𝐢𝐫𝐞.
Il y a aujourd’hui une chose qui est passée dans le classicisme habituel : tu montes sur une scène, tu chantes au travers d’une pompe à vélo, un entonnoir sur la tête et, si tu es en slip, tu es immédiatement considéré comme un artiste.
Il y a les saltimbanques, évidemment.
Il y a les amuseurs.
Il y a les bateleurs.
Et puis il y a une catégorie beaucoup plus rare : les casseurs d’ambiance professionnels, les fouteurs de spleen, les dépresseurs sur pattes ou, dans le cas qui nous occupe, sur béquilles.
Parce qu’il y a des choses qui rendent triste : un mauvais steak, une mauvaise musique, une rencontre désagréable, un baiser raté, un lundi matin, la sonnerie d’un réveil…
Mais il existe un champion toutes catégories de la dépression musicale : celui qui semble avoir fait de la mélancolie non plus une émotion, mais un modèle économique.
Et dans cette discipline, Grand Corps Malade occupe une place assez particulière.
À son retour du Canada, où il vient de pondre son dernier opus , probablement destiné à faire baisser simultanément la température des pièces et le moral des auditeurs ,le voilà qui évoque ses inquiétudes face à la montée de l’extrême droite.
Fort bien.
Encore faudrait-il que l’on sache si nous sommes conviés à un débat politique, à une consultation psychologique collective ou simplement à une nouvelle séance de poésie sous Lexomil.
Car Grand Corps Malade, c’est un concept.
Une sorte de Giacometti qui aurait abandonné le bronze pour le micro et décidé de transformer chaque chanson en bulletin météo dépressif.
Chez lui, même l’espoir semble devoir remplir un formulaire en trois exemplaires avant d’être autorisé à entrer sur scène.
Il ne chante pas vraiment.
Il déclame.
Il ne déclame pas vraiment.
Il soupire.
Il ne soupire pas vraiment.
Il semble nous confier, avec cette gravité perpétuelle du prophète en attente d’une catastrophe, que décidément le monde va mal.
ah oui , 𝐈𝐥 𝐒𝐋𝐀𝐌 ...
Nous étions pourtant au courant.
La guerre existe.
La pauvreté existe.
La bêtise existe.
Les politiques existent.
Les influenceurs existent.
Les réunions de copropriété existent.
Nous n’avions pas nécessairement besoin d’un supplément de confirmation.
Mais il faut reconnaître à Grand Corps Malade un talent remarquable : celui de transformer n’importe quel sujet en salle d’attente de dentiste.
Une guitare ? Une salle de classe dépressive.
Un piano ? Un enterrement sentimental.
Un texte d’amour ? Une convocation chez le psychologue.
Une inquiétude politique ? Trois semaines de traitement renouvelable.
Et quand il annonce ses préoccupations face à l’extrême droite, on se demande presque si ce n’est pas là son véritable tour de magie : réussir à rendre une question politique déjà grave encore plus plombante.
Il existe pourtant une différence fondamentale entre parler du monde et donner au monde l’impression qu’il vient de perdre son dernier rayon de soleil.
On peut dénoncer.
On peut réfléchir.
On peut provoquer.
On peut même être en colère.
Mais il faut parfois laisser entrer un peu d’air.
Parce que l’art n’a jamais eu pour fonction obligatoire de nous expliquer que tout va mal.
L’art peut aussi déplacer notre regard, nous réveiller, nous bouleverser, nous faire rire, nous donner envie de vivre davantage.
Chez Grand Corps Malade, j’ai parfois l’impression que même la lumière demande une autorisation administrative avant de pénétrer dans la chanson.
Alors évidemment, chacun est libre d’aimer.
Certains aiment le champagne.
D’autres le vin.
D’autres encore l’eau gazeuse.
Et puis il y en a qui, un soir de grande inspiration, se servent un verre de Grand Corps Malade.
Moi, je préfère encore le clystère de Monsieur Purgon.
Au moins, chez Molière, il y avait le rire.
Et surtout, il y avait du génie.
Sergioo Parolinn




