Pourquoi Habayta ? Serge Siksik prend le nom au sérieux : non comme une enseigne, mais comme une direction — vers la maison. Une maison juive qui ne soit ni une chapelle ni une forteresse, où l’on puisse défendre Israël sans renoncer à le discuter, combattre les falsifications sans abolir la contradiction, et rendre aux mots leur poids. Un texte d’amitié, certes. Mais surtout une profession de foi dans la liberté de penser.
« La vérité germera de la terre. »
אמת מארץ תצמח
Psaumes 85, 12
Il existe des départs qui ressemblent à des ruptures. Et d’autres qui sont, en réalité, des retours. Le départ de Sarah Cattan de Tribune Juive, après dix années d’écriture, de combats, de fidélité et de liberté, appartient sans doute à cette seconde catégorie. Elle part, mais le nom qu’elle a choisi pour son nouveau média dit exactement le contraire : Habayta — הביתה — vers la maison, chez soi, à la maison.
Il fallait oser ce nom. Parce qu’en hébreu, Habayta n’est pas seulement un lieu. C’est un mouvement. La lettre ה finale donne une direction : non pas simplement habayit, la maison, mais habayta, vers la maison. Un mot qui contient déjà un programme. On ne se replie pas : on revient à son point d’ancrage pour pouvoir regarder le monde sans perdre sa boussole.
Et peut-être est-ce précisément ce dont la parole juive a aujourd’hui besoin.
Nous vivons une époque étrange où l’information n’est plus seulement confrontée au mensonge. Le mensonge a toujours existé. Les propagandes aussi. Ce qui est nouveau, ou du moins ce qui a pris une dimension vertigineuse, c’est la capacité de transformer le réel en son contraire. L’agresseur devient victime, la victime suspecte ; le terrorisme devient « résistance » ; la défense devient « agression » ; le pogrom est contextualisé tandis que la riposte est disséquée ; le Juif sommé hier de ne pas être faible est aujourd’hui accusé d’être trop fort lorsqu’il refuse de mourir.
Depuis le 7 octobre 2023, cette mécanique a atteint une intensité presque industrielle.
Israël ne combat pas seulement sur des fronts militaires. Il combat sur un front sémantique, médiatique, diplomatique, universitaire, culturel, numérique. Il combat contre des missiles, mais aussi contre des mots. Contre des tunnels, mais aussi contre des récits. Contre des organisations armées, mais également contre cette formidable machine d’inversion qui parvient parfois à faire oublier la cause au moment même où elle montre les conséquences.
Dans cette guerre-là, les journalistes et les intellectuels ont une responsabilité particulière. Car une société ne perd pas nécessairement la bataille de la vérité lorsque ses adversaires mentent. Elle commence à la perdre lorsque ceux qui savent n’osent plus dire.
C’est ici que le parcours de Sarah Cattan prend son sens.
Pendant dix ans, elle aura donné à Tribune Juive une voix identifiable, parfois dérangeante, souvent passionnée, toujours engagée. On pouvait partager chacune de ses analyses ou en contester certaines : là n’est pas l’essentiel. Une plume véritable n’est pas faite pour obtenir l’unanimité. Elle est faite pour obliger à penser. Sarah appartient à cette famille de journalistes pour lesquels écrire n’est pas disposer délicatement des mots sur une page, mais accepter que les mots aient un poids.
Or notre époque préfère souvent les mots sans poids.
Le « politiquement correct » n’est pas seulement une manière de parler. Il peut devenir une manière de ne plus voir. À force de vouloir ne heurter personne, on finit quelquefois par ne plus nommer personne. À force de rechercher la formulation parfaitement acceptable, on produit une langue aseptisée où les responsabilités disparaissent, où les différences entre bourreau et victime se brouillent et où la vérité doit constamment présenter ses excuses avant d’entrer dans la pièce.
La bienséance est une vertu sociale. Elle devient un danger intellectuel lorsqu’elle exige que le réel lui-même devienne bienséant.
Un média juif ne saurait évidemment devenir un organe de propagande. Défendre Israël ne signifie pas tout approuver d’Israël. Le sionisme adulte n’a pas besoin d’aveuglement. Israël est une démocratie assez vivante pour supporter la critique, assez diverse pour connaître la controverse et assez juive pour savoir que la discussion est presque une institution nationale. Depuis le Talmud, nous savons que la contradiction n’est pas l’ennemie de la pensée : elle en est souvent la condition.
Mais la critique n’a de valeur que lorsqu’elle part du réel.
Et c’est précisément là que se situe aujourd’hui la ligne de fracture. On peut critiquer un gouvernement israélien, un Premier ministre, une coalition, une stratégie militaire, une décision diplomatique. On peut être de droite, de gauche, religieux, laïc, partisan ou adversaire de telle politique. Mais lorsque la critique d’Israël commence par effacer les intentions de ses ennemis, lorsqu’elle relativise les massacres, oublie les otages, transforme les appels explicites à sa destruction en simples « revendications politiques », elle cesse d’être critique : elle devient falsification.
Habayta devra être l’un des lieux où l’on refuse cette falsification.
Non pas en criant plus fort que les autres. Le vacarme n’est pas la vérité. Mais en nommant plus précisément.
George Orwell avait compris que la corruption politique commence souvent par celle du langage. Camus, lui, savait que « mal nommer les choses » ajoute au malheur du monde. Notre époque leur donne chaque jour raison. Les batailles géopolitiques contemporaines sont aussi des batailles lexicales. Celui qui impose les mots dans lesquels un conflit sera raconté a déjà gagné une partie du procès.
Israël en fait l’expérience quotidiennement.
Un terroriste devient un « militant ». Une organisation djihadiste devient un « mouvement ». Une frontière défendue devient un « blocus ». Une opération militaire devient automatiquement une « vengeance ». Le mot « génocide », historiquement et juridiquement chargé d’une gravité extrême, est projeté dans l’espace public avec une facilité telle qu’il finit parfois moins par décrire les faits que par provoquer une association mentale : Israël, État du peuple qui a subi la Shoah, se retrouve symboliquement installé sur le banc de ses anciens bourreaux.
L’inversion est alors totale, et elle n’est pas innocente.
Car derrière la guerre des mots se joue une question beaucoup plus profonde : le peuple juif a-t-il le droit d’être sujet de son Histoire ?
Pendant près de deux millénaires, le Juif fut souvent objet de l’histoire des autres. Toléré ou expulsé, protégé ou persécuté, accueilli ou pourchassé selon les souverains et les époques. Le sionisme a introduit une rupture métaphysique autant que politique : le Juif redevenait acteur de son destin collectif.
C’est peut-être cela que certains n’ont jamais véritablement accepté.
Le monde s’était habitué au Juif vulnérable. Il éprouve parfois une étrange difficulté devant le Juif souverain. Il commémore volontiers le Juif mort ; il se montre plus embarrassé lorsque le Juif vivant possède une armée et décide de se défendre.
Voilà pourquoi défendre Israël aujourd’hui ne consiste pas seulement à défendre un territoire de quelques dizaines de milliers de kilomètres carrés. C’est défendre le droit du peuple juif à ne plus demander à d’autres l’autorisation d’exister.
C’est ici que le mot Habayta devient extraordinairement puissant.
Depuis Abraham entendant Lekh Lekha, l’histoire juive est une histoire de déplacements, d’exils et de retours. Elle pourrait presque être racontée par deux mots hébreux : partir et revenir.
Habayta appartient au second.
Revenir chez soi.
Mais qu’est-ce que « chez soi » pour un peuple qui a porté sa maison dans ses textes pendant deux mille ans ?
Jérusalem fut présente dans chaque mariage, chaque Pessa’h, chaque prière. Le Juif pouvait habiter Varsovie, Fès, Bagdad, Paris ou New York : quelque chose en lui demeurait orienté vers une maison absente. « L’an prochain à Jérusalem » n’était pas une formule folklorique. C’était une géographie intérieure.
Le sionisme a transformé cette géographie intérieure en géographie réelle.
Habayta, c’est donc davantage qu’un nom de média. C’est presque une réponse.
Face à ceux qui demandent encore aux Juifs : « Mais d’où êtes-vous vraiment ? », il répond : Habayta.
Face à ceux qui rêvent d’un Israël honteux de sa souveraineté : Habayta.
Face à ceux qui voudraient que le Juif retrouve le confort précaire de la discrétion : Habayta.
Non pas « rentrez chez vous » prononcé comme une menace, mais nous sommes rentrés chez nous prononcé comme une évidence historique.
Et pourtant, ce retour ne doit jamais devenir enfermement.
C’est même l’un des défis du nouveau média de Sarah Cattan. Défendre Israël sans devenir sourd au monde. Être sioniste sans transformer le sionisme en forteresse intellectuelle. Combattre les mensonges sans imaginer que toute critique est un mensonge. Donner la parole à ceux qui aiment Israël sans exiger qu’ils l’aiment tous de la même manière.
Car une maison juive n’est pas une pièce unique.
Elle contient des désaccords, des sensibilités, des générations, des mémoires. Israël lui-même est cette maison tumultueuse où l’on peut se disputer violemment et se retrouver quelques heures plus tard sous le même drapeau lorsqu’une sirène retentit.
Voilà peut-être ce que devrait être Habayta : une maison, pas une chapelle.
Une maison où l’on puisse écrire librement.
Une maison où le Juif de gauche et le Juif de droite puissent se contredire sans se nier.
Une maison où le religieux et le laïc puissent reconnaître qu’avant leurs divergences existe un destin commun.
Une maison où l’on ne confonde jamais pluralisme et relativisme.
Car toutes les opinions ont le droit d’être entendues, mais tous les faits ne sont pas des opinions.
Il y eut un 7 octobre.
Il y eut des massacres.
Il y eut des enlèvements.
Il existe des idéologies qui veulent explicitement la disparition d’Israël.
Il existe un antisémitisme qui a changé de vocabulaire sans toujours changer de passion.
Il existe enfin une bataille mondiale pour raconter Israël à sa place.
Face à cela, le silence confortable n’est plus une neutralité.
C’est pourquoi le choix de Sarah Cattan mérite d’être salué. Quitter après dix années un média auquel on a tant donné n’est certainement pas anodin. Mais il arrive qu’une fidélité plus profonde exige une rupture. La fidélité à une institution ne peut devenir supérieure à la fidélité à ce qui nous y avait conduits.
Lorsque la ligne éditoriale devient trop prudente, lorsque la volonté de rassurer menace d’émousser les angles, lorsque le consensus recherché finit par produire cette étrange langue médiatique où chacun reconnaît les codes mais où plus personne n’entend battre un cœur, alors partir peut devenir une manière de rester fidèle.
Fidèle à sa voix.
Fidèle à Israël.
Fidèle au refus de l’insipide.
Et surtout fidèle à cette idée ancienne selon laquelle une parole n’a de valeur que si celui qui la prononce accepte d’en assumer le prix.
Le nouveau combat commence donc.
Il sera difficile. Un média indépendant doit trouver ses lecteurs, ses signatures, ses moyens, sa place. Il devra éviter deux écueils symétriques : la respectabilité qui anesthésie et la radicalité qui enferme. Il devra être libre sans devenir solitaire, engagé sans devenir aveugle, sioniste sans devenir partisan, incisif sans céder à la caricature.
Mais Sarah Cattan possède pour cela un capital qu’aucun financement ne peut acheter : une voix.
Dans un univers médiatique saturé, où des milliers de contenus apparaissent chaque seconde, la rareté n’est plus l’information. La rareté, c’est la voix reconnaissable. Celle dont on sait, dès les premières lignes, qu’elle ne vient pas d’un communiqué, d’une prudence calculée ou d’un algorithme éditorial.
Une voix humaine.
Une voix juive.
Une voix libre.
Alors oui, Sarah : Habayta !
Vers la maison.
Pas pour s’y barricader.
Pour y ouvrir les fenêtres.
Pour y faire entrer les débats, les colères, les contradictions, la philosophie, la géopolitique, Israël et la diaspora, Jérusalem et Paris, les croyants et ceux qui ne le sont pas, ceux qui doutent et ceux qui espèrent.
Mais avec une règle accrochée au-dessus de la porte : ici, le réel entre avant l’idéologie.
À l’heure où Israël doit défendre simultanément ses frontières, sa légitimité et parfois jusqu’au récit de sa propre histoire, nous avons besoin de médias qui ne demandent pas la permission d’appeler les choses par leur nom.
Nous avons besoin de journalistes qui sachent encore qu’informer n’est pas seulement rapporter ce qui se dit, mais chercher ce qui est.
Nous avons besoin de voix qui comprennent que défendre Israël ne signifie pas renoncer à l’esprit critique, mais refuser que l’esprit critique soit réservé à Israël tandis que ses ennemis seraient dispensés de tout examen.
Nous avons besoin, enfin, d’une maison où la vérité puisse entrer sans retirer ses chaussures.
Cette maison portera un beau nom.
Habayta.
Sarah Cattan quitte peut-être une tribune.
Elle ouvre une maison.
Et dans l’histoire juive, nous savons depuis longtemps qu’il est parfois plus important de bâtir une maison que de conserver une tribune.
בהצלחה שרה.
Que cette maison soit bruyante de débats, insolente de liberté, exigeante de vérité et profondément habitée.
Parce qu’après tant d’exils des mots, il était peut-être temps, eux aussi, de les ramener Habayta.




Un très beau texte émouvant, un très bel hommage à Sarah Cattan, et bien mérité ! Une vision lucide du monde tel qu'il se profile et qui inquiète. Et Israël : notre Habayta...
Sarah quitte une tribune et ouvre une maison ! Bravo pour cette phrase pleine de sens .
Quel sens ? Celui qui mene habayta !
Pour moi qui suis deja " babaït " , cela veut dire proposer a chacun de venir me rejoindre babaït prendre un café a Hadera , en toute amitiė , en toute fraternité