Il y a rire et rire. Celui qui libère et celui qui humilie ; celui qui prend l’homme, soi-même compris, dans sa tendre imperfection, et celui qui désigne une victime. Dans cet essai ample et érudit, Gérard Rabinovitch remonte aux sources philosophiques, bibliques et politiques du rire pour établir une distinction devenue urgente : l’humour n’est pas le sarcasme. Et lorsque les mots se brutalisent, distinguer l’un de l’autre cesse d’être une affaire de goût. Cela devient une question de civilisation.
HUMOUR N’EST PAS SARCASME
- I -
Situation
Nous habitons une étrange et triste époque ! Exagèrerions-nous si nous disions inquiétante ?
- Une époque de clivages : entre le « politiquement correct », en manière de surmoi collectif, prescriptif, disqualifiant et stigmatisant les opinions plurielles, uniformisant les idéaux collectifs ; et l’indolence de pensée, les bénignités relativistes – du genre de celles que le philosophe Léo Strauss ciblait, pointant que « si toutes les valeurs se valent, le cannibalisme n’est qu’une affaire de goût »… ; les clichés et lieux communs « partagés par tous sans que personne ne les vive » (George Steiner) (1), et les métaphores éculées ou faisandées qui ont pour fonction « de donner à ce qui n’est que vent, une apparence respectable » (George Orwell) (2).
- Une époque, qui, à la consultation des programmes télévisuels des temps de fêtes, dégorge de « Grands bêtisiers » sautant d’une chaine à une autre, et au fil de l’année : de distractions comiques usinées en varia dans les médias audiovisuels. « On ne demande qu’à en rire », « Les stars du rire », « Rire et délire », « Coup d’humour », « Caméra cachée », « Vidéo gag », « Les cent plus grands fous rires », « La Soirée du rire », « Les grands du rire », « N°1 du rire », « À mourir de rire », etc.
Sans compter les pitres laborieux attitrés des plateaux de talk shows, devenus aussi inévitables que les « bimbos » décoratives sur les chaines de Berlusconi d’autres temps, et les chroniqueurs radiophoniques qui, pour s’extraire du lot, pratiquent la surenchère provocatrice et habillent leur misère d’une défroque rebelle pseudo voltairienne, persifleuse et railleuse.
- Une époque où les marchands d’orviétan, et les argousins de la psychothérapie de « confort », font relais à cette profusion kitsh d’amuseurs, avec la multiplication des « clubs du rire », cercles de « yogas du rire », de « danse du rire » et autres stages de développements personnels par le « sourire », l’« humour », et le « rire », paraphés d’un « joyeusement vôtre » (sic).
Temps long du frayage depuis les amorces d’autrefois jusqu’à son établissement général en forme de Locked-in syndrom. Ainsi Charles Péguy, pointait il y a un siècle : « Un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes blagues, qui fait blagues de tout. Et qui, enfin ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui, inquiet, vide, se demande déjà si c’est amusant »…
- Une époque, où l’agitateur politique démagogue, fasciste ou nazifiant, a troqué le vêtement martial du « cabotin de clairières », campé raide sur ses jambes et sanglé de cuir de la première moitié du XXème siècle ; puis – fin du même siècle – celui du fond de teint hâlé, du sportif musclé ou de l’entrepreneur killer, style Jörg Haider en Autriche et David Duke aux USA ; pour finalement le contemporain nez rouge du bouffon, et la grimace ricanante du « rebelle » aussi suffisant qu’indigent.
Ont poussé en autant d’herbes toxiques : Dieudonné par ici, Beppe Grillo en Italie, Otto Jespersen en Norvège, Tommy Tiernan en Irlande, ou Philippe Geubels et Michel Delacroix en Belgique ; et ces temps-ci, sur la Radio Nova, cette bande d’énergumènes ricaneurs de « la Riposte », pourvoyeurs contrebandiers en armes de bouche, adoubés en parangon d’éditorialistes politiques par Pascal « le bien mal nommé » (3). Ce que La Boétie pointait déjà, autres temps, comme la complicité des coquins.
- Une époque d’anomie lexicale et de carence éthique qui, sous le vocable générique, mass médiatique, « corrompu » au sens étymologique de détérioré, dégradé, gâté et trivialisé, d’« Humoristes », met dans un même paysage d’entertainment : Gad Elmaleh et Dieudonné, Raymond Devos et Jean Marie Bigard, Florence Foresti et Laurent Baffie, Danny Boon et Guillaume Meurice, Fellag et Akim Omiri. Abolissant, d’un trait de mots-slogans et de dynamique publicitaire, en manière mainstream communicationnelle, le travail éthique de « désembrouillement » de la question du rire, d’où – au long travail des siècles – la notion d’Humour a pu trouver ses marques spécifiques en dimension de Kulturarbeit, d « élévation dans la vie de l’Esprit ».
- II -
Du Rire en général
« Mieux est de ris que de larmes escrire, pour ce que rire est le propre de l’homme » (François Rabelais) (4).
De l’Homme, les Anciens tels Aristote (Les Politiques 1.2.)(5) ont pu dire qu’il était un « animal politique », un « animal parlant », zôon phônanta, doué de logos par ce fait, dont l’expression se distingue donc de la phoné animale. Il faut encore souligner qu’animal politique ne se réduit pas à animal social (telles les abeilles, les fourmis, etc.), comme la substitution du zôon politikon aristotélicien en animal socialis s’en est fait de Sénèque à St Augustin. Et dans laquelle s’est perdue la conception originale grecque du politique « qui liait le politique à l’éthique, comme le soulignait Hannah Arendt (6).
Mais encore un animal « riant » puisque de toutes les créatures, seuls les humains rient : homo risus. Avec une nuance – déjà présente dans le Philebe de Platon – le rire de l’homme, lui est une particularité, non une « essence ». Si vous permettez ce raccourci.
Pour autant, ce rire reste rivé seulement à l’axe de la moquerie d’autrui, d’une joie mêlée de mépris, quand ce n’est pas de haine.
D’Aristote et Platon, à la Renaissance, en passant par Cicéron dans son traité de l’éloquence De Oratore, par Quintillien dans son Institutio Oratoria, le rire est toujours dérision. Quintillien le résume bien : « Quand nous rions nous nous glorifions par rapport à autrui, parce que nous nous sommes rendu compte que comparé à nous même, il souffre d’une faiblesse ou d’une infirmité méprisable » (Livre VI, chap. III).
Lorsque le rire, en séquence de « propre de l’homme » revient sur la table du banquet de la Renaissance, après une longue époque durant laquelle l’Église avait globalement stipendié le rire (Le Goff a écrit quelques pages très éclairantes sur ce sujet(7)), nous penserons à bien sûr Rabelais, mais il en est d’un même chant, en canon, chez Érasme (Éloge de la Folie), Baldassar Castiglione (Libro del Cortegiano), et encore chez Juan Luis Vives (De Anima et vita), là encore les rires sont en général identifiés comme associés au mépris et à la haine.
Castiglione : « À chaque fois que nous rions, nous nous moquons de, et nous méprisons toujours quelqu’un, nous cherchons toujours à railler, à nous moquer des vices » (8).
Descartes dans Les Passions de l’Âme, et Hobbes dans le Leviathan (I.6) ne sortiront pas de ce chemin.
Hobbes : « La gloire soudaine est la passion qui produit ces grimaces qu’on appelle le rire. Elle est causée par une quelconque action soudaine qui procure du plaisir à ceux qui la font, ou par la perception d’une quelconque difformité chez les autres. Ce qui par comparaison fait qu’ils sont subitement satisfaits d’eux-mêmes » (9), etc. etc.
Néanmoins Hobbes dans Elements of law interrogera : « Il est une passion qui n’a pas de nom, mais dont le signe est cette distorsion du visage que nous appelons le rire… Mais à quoi nous pensons et de quoi nous triomphons quand nous rions n’a pas encore été déclaré par aucun philosophe » (10).
Il faudra attendre encore quelques siècles pour que Freud en faisant bouger les lignes, en secouant fortement les constructions anthropologiques classiques, offre notamment dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’Inconscient, un des trois livres canoniques, fondateurs de la psychanalyse avec l’Interprétation des rêves et Psychopathologie de la vie quotidienne, quelques pistes de réponses à la question d’Hobbes laissée en suspens.
Ce n’est qu’en marge que le rire fera occasionnellement l’interrogation critique pour ce qu’il semble donc porter aussi de méchanceté, de mépris, et de haine, dans cette jubilation du ridicule chez autrui.
Pascal dans Les Provinciales (lettre 11) répliqua à des accusations : « On peut rire sans blesser la charité ».
Et Spinoza posa quelques marqueurs nouveaux : » Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence. Car le rire comme la plaisanterie est pure joie et par conséquent pourvu qu’il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage superstition qui interdit de prendre du plaisir (Éthique IV, proposition XV). Mais ajoute-t-il ailleurs : « En revanche la raillerie, qui participe de la haine, est condamnable » (Traité de l’Autorité politique I,4.). Il actualisait là probablement une distinction biblique en hébreu entre Tsarak et Sahak (moquerie).
Plus tard, reprenant une distinction similaire à Spinoza, Kant notait que « le ricanement avait valeur de haine ».
- III -
De l’Humour en particulier
De la dérision à la moquerie, de la parodie à la satire, de l’ironie au persiflage, de la raillerie au sarcasme, de la farce au burlesque, le champ lexical est vaste pour désigner les inflexions de ces rires mordants, distinguer leurs nuances stylistiques, différencier la plus ou moins grande cruauté ou légèreté de leur timbre.
Il en est un pourtant qui a fini par s’en extraire, s’en démarquer, sinon s’en exclure : l’Humour.
Car l’Humour c’est autre chose. L’humour c’est le nom que va déposer le Kulturarbeit (Le Travail de culture) européen sur une tout autre forme de rire.
Il ne s’agit pas avec lui de donner seulement nom à la jovialité, la luronnerie, la bonhommie, mais à une sorte de rire bienveillant, accroché à la lucidité.
L’humour écrit par petites touches, un livre de la Condition humaine dont comme pour Montaigne, elle est elle même la matière.
Ervin Panofsky l’a résumé assez joliment : « Le sens de l’humour (…) qui ne se limite ni à l’esprit, ni au comique, repose sur le fait qu’un homme qui prend conscience que le monde n’est pas lui-même exactement ce qu’il devrait être, ne cède pas à la colère, et ne se croit pas lui même indemne de toutes les laideurs, de tous les vices ou de tous les travers, petits ou grands qu’il observe autour de lui » (11). Dans cette direction, Panofsky poursuit : « Le véritable humoriste, par opposition au satiriste, non seulement excuse, mais compatit avec l’objet de sa raillerie ; il le glorifie même, en quelque sorte, parce qu’il voit en lui la manifestation de la même puissance qui habite les choses grandes et sublimes, elles-mêmes aussi éloignées de la perfection que les choses dites infimes et ridicules » (12).
Et pour finir, il souligne que « cet humour-là, qui est créateur plutôt que destructeur (…) réclame une supériorité et une liberté d’imagination en nul point inférieures à la supériorité et à la liberté du philosophe critique » (13).
De son côté Vladimir Jankélévitch, avant de poser que « personne ne peut confondre le sourire de l’humour au ricanement de l’ironie », donna à l’humour ce qui peut servir de définition principielle : « L’humour exige de l’homme qu’il se moque de lui-même pour qu’à l’idole renversée, exorcisée, ne soit pas immédiatement substitué une autre idole » (14).
L’essayiste et historien Emmanuel Berl fit une remarque méritant d’être pesée : « C’est un fait que l’humour semble un apanage plus particulier des anglophones et des Juifs, lesquels se trouvent précisément les deux peuples les plus rompus et les plus adossés à la lecture de l’« Ancien Testament » » (15).
Sûrement avait-il à l’esprit, dans l’intuition de cette corrélation, que pour le lecteur attentif, le Pentateuque ne se réduit pas à la consignation du récit de la Révélation monothéiste. Que de surcroît rien des égarements, des passions, voire des turpitudes humaines, ne sont, dans les récits bibliques, soustraits à la connaissance et à la reconnaissance. Dans une sorte d’anthropologie politique sans illusion.
Et si on a pu dire de l’Iliade et de l’Odyssée qu’ils constituaient un index de ruse de guerre, des voies de la Métis, déesse grecque de l’intelligence pratique, on peut dire du Pentateuque et de ses annexes qu’ils constituent, eux, l’inventaire des errements humains et des engendrements ineffaçables qu’ils provoquent.
C’est sans doute ici qu’a trouvé son terreau originel l’humour juif. Dans ce tableau d’une existence humaine vouée, avec son cortège d’aveuglements et de folies, à l’accumulation des impasses.
L’humour juif en prolongera la disposition en donnant corps, à travers ses « histoires » aux grandes contingences humaines : la femme, les enfants, la santé, la vieillesse et la mort, le gagne pain, et les leurres politiques (16). Il affirmera, jusqu’aux temps contemporains, la Hutzpa (le toupet) du pauvre et de l’outsider face aux arrogances, cuistreries du parvenu, pédanteries du riche.
Surtout, il prendra acte chaque fois de la discordance entre les idéaux proclamés et la réalité observée. Visant l’humaine condition, mais titillant avec persévérance la consistance du Divin, de ses promesses, de sa mansuétude, de sa Providence. Même dans des situations de persécutions extrêmes subies…
L’ensemble avec une gaîté tendre, une malice mélancolique ou désabusée, sans amertume, ni ressentiment haineux.
Au final, il sourit de la défection d’un Divin qui semble, à l’aune de la réalité des choses vécues, peu « prévoir » et moins encore « pourvoir ». D’une justice si peu rétributive, et d’un monde mal fini, originellement « cassé »…
Position en métonymie sublime que celle de l’humour juif. Il ne constitue qu’un fragment périphérique, séculier, et profane de l’ensemble des dispositifs cognitifs, éthiques et textocentrés de la pensée juive, et en même temps contient celle-ci tout entière.
Rebond amusé, ombre portée souriante, redoublement farceur de l’enseignement désillusionné du Kohelet salomonien, l’auto-parodie et l’autodérision juives trouvèrent leurs premières marques dès le XIIème siècle dans le monde juif séfarade chez Yehuda Al Harizi, poète et traducteur, et son Sefer Tarkhemoni. Avant de se prolonger deux siècles plus tard dans les Pourimshpils (Les Drames de Pourim) carnavalesques du monde ashkénaze. Jusqu’à arriver aux abords du XXème siècle sur la nef du yiddish, et diffuser hors des Shtetls, au mérite de quelques-uns, fameux. Entre autres : Sholem Aleichem, Avram Goldfaden, Israël Zangwill, Tristan Bernard, et Jacques Offenbach (eh oui !!...).
Mais si les Juifs exerçaient donc, déjà, dès le XIIème siècle une auto-parodie qui se distinguait de la simple bouffonnerie et qui, dans ses paradigmes, contenait ce qui plus tard sera identifié et rapporté à l’humour, c’est en Angleterre que la notion d’humour fut inventée (17).
Construite vers le début du XVIIIème siècle, après avoir désigné d’abord un distempered brain, un « cerveau dérangé », cette désignation poursuivit sa route sous l’appellation de non-sens. Par glissement sémantique « humour » qualifia très vite autre chose la self consciousness, la conscience de soi. Puis par étapes, dans un maillage sémantique à plusieurs voix d’auteurs (philosophes, dramaturges, romanciers, poètes) l’appellation gagnera la densité qui l’a portée vers sa définition aujourd’hui établie. Le nom d’humour prend son essor dans l’espace public en s’inspirant des pièces de Ben Jonson, contemporain de William Shakespeare à la toute fin du XVIème siècle. Every man in his humour (1598), comédies de mœurs, d’« humeurs », renvoyant à une matrice typologique de tempéraments à la façon de Galien : le « sanguin », le « flegmatique », le « colérique », le « mélancolique ». « Humour » c’est alors le trop plein, la prépondérance sur les caractères d’un des fluides cardinaux.
Parallèlement, le wit, hérité de l’ingenio castillan, celui que promu par Baltasar Gracian, dans son traité Agudeza y Arte de ingenio. « Ingenio », nom déposé par les Anciens sur la disposition de l’homme à l’intelligence, l’habileté, l’inventivité. L’aptitude insaisissable de la création poétique, artistique, de l’invention technique, de la spéculation intellectuelle. Dans la sémantique biblique les Hébreux l’appelleront H’oh’ma, qui lie dans ce cas créativité, savoir, éthique. Sous le nom de wit l’« ingenio » se construira et s’appréciera en sentences, aphorismes, saillies, proverbes simulés, traits, pointes, et jeux de mots.
Mais ce n’est pas dans l’usage du wit, et plutôt dans le lent glissement sémantique de la notion d’humour que se produisit en Angleterre un saut culturel. Un travail dans l’élévation de la vie de l’Esprit selon l’expression freudienne.
Addison, dans le Spectator, Hutcheson et ses réflexions sur le Rire, Fielding dans sa préface à son roman Les Aventures de Joseph Andrews et du ministre Abraham Adams, Samuel Johnson avec ses articles dans The Gentleman’s Magazine, et ses gazettes The Rambler (le Flâneur) et The Idler (le Paresseux), posent par touches ses fondations.
Corbyn Morris, Anthony Ashley Cooper, comte de Shaftesbury, lui dessinent sa calligraphie spirituelle. Élaborant avec lui la distinction strict entre les rires de raillerie ou de cruauté, les moqueries malveillantes, agressives et grossières, et les rires cordiaux, d’amicales complicités, et d’irrévérences distinguées.
Au tournant du XVIIIème siècle anglais, les « good natured men », cherchant un moyen d’échapper aussi bien au fanatisme et à la mélancolie puritaine qu’au sarcasme cynique, l’idéal type du temps devient alors le « good humored gentleman, cheerful in his religion, sober in his wit » (18). Il aura donc sa presse : « The Gentleman’s Magazine » entre autres, et déjà le Spectator, dans lequel Addison avait posé l’arbre généalogique de l’humour : « la vérité fut la fondatrice de la famille et engendra le Bon sens, le Bon sens engendra l’Esprit, qui épousa une dame d’une branche collatérale nommée Gaité, dont ils eurent un fils : l’humour ».
Francis Hutcheson qui joua un rôle non négligeable dans le développement de la philosophie morale anglaise, posait d’abord la possibilité d’une « bienveillance impartiale » soulignant que « le manque même d’affection bienveillante à leur juste niveau constituait le mal moral ».
Henri Fielding, auteur clé de l’idiosyncrasie anglaise du XVIIIème siècle avec ses romans parodiques dont le plus célèbre est demeuré Tom Jones, tient que l’« hypocrisie » est sœur de la fourberie, et que la « vanité » à la même consanguinité que l’ostentation. Dans la préface à son Joseph Andrews, il énonce des attendus éthiques en avertissement : « À moins d’être tout à fait barbare et dénaturé, on ne peut se réjouir à la vue d’une famille misérable, réduite dans une misérable chaumière, où tout lui manque », et encore : « la laideur, l’infirmité, la pauvreté, n’ont jamais paru ridicules en elles-mêmes aux yeux d’aucun homme raisonnable » (19). Fielding pose alors la possibilité d’un rire « plein de bonne humeur et bienveillant ».
En 1744, Corbyn Morris rédige le premier traité consacré aux distinctions possibles entre l’esprit, l’humour, la raillerie, la satire, le ridicule. La même année paraît sous la plume de Samuel Johnson Introduction to the Harleian Miscellany, une collection de tracts, pamphlets, issus de la Bibliothèque du Comte d’Oxford. En 1749, il publie The Vanity of human wishes, et en 1755 le Dictionnary of the english language dont les définitions aux fréquentes légèretés humoristiques ont sans doute sémantiquement poinçonné l’esprit anglais (20).
Mais c’est à Shaftesbury qui les précède dans le temps que l’on doit la pose, entre 1705 et 1713, des fondements d’une distinction éthique et politique entre les rires, et la mise en exergue, sous le nom d’humour de la possibilité d’un rire civilisé. L’auteur de A Letter Concerning Enthusiasm (Lettre sur l’enthousiasme) 1707, puis de Sensus Communis, an Essay on the Freedom of Wit and Humor (Essai sur la liberté de l’esprit et de l’humour) 1709, et enfin des Characteristics of men 1713, se montre un penseur de la bienveillance et un observateur des pathologies sociales que sont le fanatisme et la mélancolie (21).
C’est à l’occasion de ces essais que Shaftesbury formule une réflexion récurrente sur le rire, ses mauvais penchants et son bon usage. À travers ses écrits, il préconise la recourt au rire et la bonne humeur comme moyen de se purifier du fanatisme (22). Car avec le fanatisme, l’esprit manque de liberté. Il n’est pas en état de réfléchir. Il n’a pas atteint cette manière de penser plus aisée et plus plaisante (Characteristics).
L’humour sous la plume de Shaftesbury apparaît alors comme une forme de pensée éthique, associée au concept de sympathie, et une activité critique : « On estime que la vérité peut supporter toutes les lumières ; l’une de ces lumières principales, pour appréhender les choses et les identifier parfaitement est le rire lui-même » (Characteristics). Dans son essai Sensus Communis, Shaftesbury associe le wit comme puissance d’inventions métaphoriques, faculté critique mais acide, et l’humour comme marque d’une bonne nature à la fois dit-il « bonne humeur » et ironie à l’égard de soi-même. Dans une lettre à Locke, Shaftesbury soulignera que « le seul vrai savoir est de nous connaître nous-même ». Ce qui constitue un des meilleurs remèdes contre le fanatisme. L’humour dépasse même le statut de remède, il devient « le fondement de la vraie piété, de la vraie religion ».
Ce qui ne manqua pas de lui valoir – air connu – des accusations de « déisme » et d’ « athéisme » …
Shaftesbury en vint à distinguer deux formes de rire : la Jocositas, soit la moquerie agressive qui gratifie l’orgueil et la prétention du rieur, et l’Hilaritas, son opposé, le rire joyeux et amical. Celui là même qui avait la faveur de Spinoza. La Jocositas est le nom qu’il dépose sur le rire de la soldatesque et de la cour, du brigandage, de la violence, de la mort et de la torture. L’Hilaritas est le rire d’émerveillement, de la joyeuse surprise.
En Angleterre est en train de s’inventer à cette époque un rire qui ne vise plus le ridicule chez l’autre, mais le rire mis en commun d’un ridicule partagé. C’est toute la théorie des ridicula, celle consignée par Cicéron et Quintillien qui s’en trouve réaménagée.
Pour finir, Shaftesbury suggérera d’unir le wit intellectuel, au trait acéré, et l’humour autoréflexif, plus bienveillant. Wit et Humour unis, se raffinent l’un l’autre dans leur usage libre, et deviennent ensemble la meilleure arme contre le fanatisme.
Liberté, esprit, humour, le rire spirituel est le signe, le moyen, le symptôme d’une liberté intérieure.
- IV -
Enjeux
Ainsi à l’intérieur du Champ biblique, s’élabore, se conçoit, se construit, et s’affirme, par deux voies, l’une juive, l’autre chrétienne, la possibilité d’un rire autre que celui identifié par la tradition gréco-latine (23).
Auto-parodique chez les Juifs outsiders, faisant aveu, dans la complicité du rire, entre le conteur et celui qui l’écoute, que tout humain demeure contre « vents et marées », un être jouissant et faillible disposé à transgresser la Loi. Qui dit sa jouissance par un trait d’humour et la partage en connivence, avec élégance et tact, plutôt que la vomir dans les rictus de la Haine. Il offre un bénéfice narcissique dans l’augmentation d’un plaisir de lucidité gagné sur le déplaisir de la réalité.
Détaché chez les Britanniques insiders, en accompagnement et dépliement civilisationnel de l’instauration du cadre de l’Habeas corpus et des Bills of Rights d’Angleterre et d’Écosse qui établirent les Pactes d’une démocratie élitiste.
L’individualisme aristocratique exige l’élégance d’un regard aussi fin que bienveillant porté cette fois sur les « ridicules partagés ». Witty, Humor, se conjuguent avec fairplay.
The Spectator pour Addison, The Gentleman’s Magazine, The Rambler, The Idler pour Samuel Johnson : des titres de presse qui affichent en idéal, une distanciation dilettante. On ne s’étonnera guère que, pour une caste aristocratique, l’« affectation » qu’elle fut de vanité ou d’hypocrisie, et l’aptitude à « cacher nos vices sous le masque des vertus qui leur sont opposées » (24) soient toutes deux au centre du viseur. Winston Churchill endossa avec raffinement le trait bien désigné « d’esprit », et en épaula avec dextérité l’arme.
Le rire d’humour redessine une ligne de partage. Les démarcations bougent par delà les dissimilitudes « culturelles » et « sociales » sous le trait éthique qui l’oriente.
D’un côté déjà, la résonnance d’esprit entre le petit peuple juif et l’aristocratie élégante anglaise ; de l’autre, à venir sur la scène politique du XXème siècle, la collusion mentale en ricanements, des bas-fonds « lumpen » avec les libertins en facture sadienne.
Cette collusion a un nom de rire générique : le Sarcasme.
Sarcasme : de sarkasmos, « rire amer » du verbe sarkazein, « ouvrir la bouche pour montrer les dents », « mordre la chair » ; et au figuré : « déchiré par des sarcasmes, soit une ironie mordante », « une raillerie acerbe » (Dictionnaire historique de la langue française). George Puttenham, au XVIème siècle, dans The Art of English Poesie, ouvrage de poésie et de rhétorique, unit sous une même catégorie les figures de l’agression verbale : « ironie », « persiflage », « ricanement », etc. selon leur degré dans la méchanceté, la violence, l’extériorisation, le sarcasme est toujours le pire.
Rire d’emprise, en même temps que vandalisme verbal. Le sarcasme diffame, blesse, lacère, détruit le visage d’autrui pris dans ce viseur-là. C’est un saccage, non pas de dérivation ou de substitution agissant comme une catharsis, mais d’induction. Dès lors qu’on lui désigne et dégage l’accès à son propre horizon mortifère. La mise à mort est son message.
« Faire du mal joyeusement aucune foule ne résiste à cette contagion. Toutes les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes, dès qu’ils sont réunis, qu’ils soient multitude ou assemblée, ont toujours au milieu d’eux un bourreau tout prêt, le sarcasme », Victor Hugo (25).
Theodor Adorno et Max Horkheimer dans La dialectique de la raison, traitant de la « production industrielle de biens culturels », avaient tôt identifié une des facettes du rire en masse : « un collectif de rieurs est une parodie de l’humanité. Ses membres sont des monades dont chacun s’abandonne à la volupté aux dépens de toutes les autres, sûre d’entraîner la majorité. Leur harmonie est la caricature de la solidarité » (26). Et plus loin, dans le même ouvrage : « Pour célébrer le moment où l’autorité autorise ce qui était interdit, les antisémites se réunissent ; ils ne deviennent un collectif que dans ce dessein commun. Leur clameur est le rire organisé » (27).
À Treblinka, devant les chambres à gaz, les nazis avaient tendu un rideau volé dans une synagogue portant l’inscription en hébreu « Ceci est la porte par laquelle entrent les Justes ». Et surement sonne aussi comme un ricanement le boyau baptisé « chemin des cieux » (Himmelfahrtstrasse) qui menait aux chambres à gaz et toutes les euphémisations de son langage codé : « solution finale », « éclusage », traitement spécial », dans lesquels on a cru entendre jusqu’à aujourd’hui qu’une opération de simulation.
Le sarcasme fut aussi au rendez-vous du génocide commis contre les Tutsis, au Rwanda. Amorce de la fureur meurtrière, opérateur du maintien de sa furie à flux tendu.
Les animateurs de la Radio des Mille Collines en firent un usage sans discontinuer. Élocutions persifleuses, invectives gouailleuses, prophéties ironiques, plaisanteries cruelles, anecdotes sarcastiques, roueries cyniques, ricanements vandales, se conjuguèrent dans la presse puis sur les ondes génocidaires rwandaises avec un vocabulaire exterminateur.
Les rires mauvais de la Schadenfreude et de l’élation cruelle - mobilisés en matériel de guerre de l’époque de la « communication d’influence » et des « opinions virales » - précédèrent, induisirent, et maintinrent en flux maximal, le « doping de l’excitation » selon l’expression de Stefan Zweig, battant à coups de mots haineux, le tambour de l’enthousiasme assassin.
L’Humour vrai est intrinsèquement congruent au projet démocratique. L’éthique de l’humour authentique consonne avec l’éthique démocratique et la fortifie, lorsque le sarcasme, la raillerie, potentialisent les « passions mauvaises » destructrices et totalitaires.
L’indifférenciation anomique, qui, à notre époque au supermarché des mots réduits et propagés en camelote, a trivialisé les noms d’« humour » et d’humoristes », s’emparant du fruit de plusieurs siècles du travail d’élévation dans la vie de l’esprit selon la formule freudienne, et du désembrouillage qui l’accompagne, pour l’effondrer, sous le plus noble des noms de rires, dans l’indistinction primaire des variétés de rires, n’engendre pas seulement un déficit de connaissance. En plus d’être lexicalement anomique, elle ouvre une voie de frayage à la violence, la brutalité, la cruauté.
L’humoriste vrai n’est pas un simple rieur se moquant du monde. C’est même précisément le contraire. L’humoriste vrai :
« Grâce à cette conscience qui le maintient à distance à la fois du monde et de lui-même, est capable, en même temps, de considérer les défauts objectifs de l’existence et de la nature humaine, c’est-à-dire le hiatus entre la réalité et les postulats éthiques et esthétiques, et de dépasser subjectivement ce hiatus, dans la mesure où il comprend qu’il est le résultat d’une imperfection universelle, voire métaphysique, inscrite dans l’organisation de l’univers » (28).
L’humour vrai est le témoin, le véhicule, et l’expression d’une autonomie authentique. Il consigne et exemplifie qu’il n’y a pas d’autonomie sans acquiescement internalisé à la Loi symbolique de la « castration ». Le sarcasme, c’est le rire de l’homme rivé. De l’homme cruel, asservi, lui, à des Maitres cruels.
Le timbre de l’humour vrai, son autoréflexion, ses auto-parodies et autodérisions, soutiennent la liberté de l’homme démocratique. Et se fait sentinelle de notre humanité.
L’accent du sarcasme et ses licences destructrices, en sont l’ennemi mortel. Et toujours gros en attente de meurtres à venir.
Il n’y a rien de moins, comme enjeux civilisationnels, entre ces deux rires que la distinction entre « petite » démocratie, celle miséreuse du tout est permis, celle dont Socrate - dans La République de Platon – décrivait la licence en mainstream autoanéantissant et ensemencement de tyrannie ; et Haute démocratie, celle adossée à une éthique de la Désillusion. Elle ne confond pas liberté et licence.
Pierre Desproges qui jouait avec la limite sans jamais la dépasser, et avait le sens des garde-fous nécessaires, postulait qu’« on pouvait rire de tout, mais pas avec n’importe qui… ».
En affinement de son souci, il faudrait pour le moindre soutenir aujourd’hui qu’on peut rire de tout, mais pas n’importe comment !...
Gérard Rabinovitch
NOTES
(1) Georges Steiner, Extraterritorialité, essais sur la littérature et la révolution du langage, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p.132.
(2) Georges Orwell, « La politique et la langue anglaise », in Essais, articles, lettres, vol. IV, Paris, Ivréa/Encyclopédie des Nuisances, 1995, p. 173.
(3) Sur son rendez-vous en ligne titré - par contre sens - : « Comprendre le monde ».
(4) François Rabelais, Gargantua, Paris, Folio, 2004.
(5) Aristote, Les Politiques, Paris, Flammarion, 1993.
(6) Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.
(7) Jacques Le Goff, Un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1999.
(8) Baldassar Castiglione, Le Livre du Courtisan, Paris, Éditions Gérard Lebovici, 1987.
(9) Thomas Hobbes, Leviathan, Paris, Gallimard, 2000.
(10) Thomas Hobbes, « Éléments de droit naturel et politique », in Œuvres, tome II, Paris, Vrin, 2010.
(11) Erwin Panofsky, « Qu’est-ce que le baroque ? », in Trois essais sur le style, Paris, Le Promeneur, 1996.
(12) Erwin Panofsky, idem
(13) Erwin Panofsky, idem
(14) Vladimir Jankélévitch (avec Béatrice Berlowitz), Quelque part dans l’inachevé, Paris, Gallimard, 1978.
(15) Emmanuel Berl, Essais, Paris, Julliard, 1985.
(16) Cf. Gérard Rabinovitch, Comment ça va mal ? L’humour juif un art de l’Esprit, Paris, Bréal, 2009.
(17) Cf. Gérard Rabinovitch, Et vous trouvez ça drôle ? Variations sur le propre de l’homme, Paris, Bréal, 2011.
(18) Cf. Stuart Malcolm Tave, Amiable Humorist: Study in the Comic Theory and Criticism of the Eighteenth and Early Nineteenth Centuries University Chicago Press, Etats-Unis, 1960.
(19) Henry Fielding, Joseph Andrews, Paris Flammarion, 2008.
(20) Cf. James Boswell, Vie de Samuel Johnson, Lausanne, L’Âge d’homme, Suisse, 2002.
(21) Anthony Ashley Cooper Shaftesbury, Characteristics of Men, Manners, Opinions, Times, Cambridge University Press, Grande Bretagne, 1999.
(22) Anthony Ashley Cooper Shaftesbury, Lettre sur l’enthousiasme, Paris, Le Livre de poche, 2002.
(23) Cf. Gérard Rabinovitch, Et vous trouvez ça drôle ? Variation sur le propre de l’homme, Paris, Bréal, 2011.
(24) Henry Fielding, opus cité.
(25) Victor Hugo, L’Homme qui rit, Paris, Flammarion, 2011.
(26) Max Horkheimer et Theodor Adorno, La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974.
(27) Max Horkheimer et Theodor Adorno, « Éléments de l’antisémitisme », in opus cité.
(28) Erwin Panofsky, « Qu’est-ce que le Baroque ? », opus cité.
Ce texte a paru initialement dans Art&Facts, n° 11, « Humour », septembre 2026, numéro spécial placé sous la direction de Gérard Rabinovitch. Nous remercions l’auteur et l’équipe d’Art&Facts d’en avoir autorisé la republication dans HaBayta.
https://www.calameo.com/artetfacts/books/007962039aca6425cde2a


