Un garçon refuse obstinément d’aller à l’école. Les professeurs ne l’aiment pas, les élèves se moquent de lui, et sa mère insiste. Jusqu’à cette révélation : Yossele a cinquante-deux ans et dirige le lycée. À partir de ce witz irrésistible, Michel Deroover explore ce que l’enfance conserve de pouvoir sur nos vies d’adultes, entre tradition juive, Freud et cette vérité familière : pour une mère, son fils ne cesse jamais tout à fait d’être un enfant.
Il faut se lever pour aller à l’école
Pour une mère juive, on n’a jamais passé l’âge de l’école
Freda entre dans la chambre de son fils et lui dit :
— Yossele, tu dois te lever pour aller à l’école !
— Je ne veux pas aller à l’école, maman.
— Mais il faut que tu y ailles !
— Je ne veux pas. Les professeurs ne m’aiment pas et les enfants se moquent de moi.
— Yossele, tu n’as pas le choix, tu dois te lever pour aller à l’école.
— D’accord, d’accord, maman… mais donne-moi une bonne raison !
— Tu as cinquante-deux ans, et tu es le proviseur du lycée.
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Lecture traditionnelle
On croit d’abord entendre la plainte d’un enfant. Puis tombe la chute, et toute la scène se relit à l’envers : celui qui ne veut pas aller à l’école, c’est celui qui la dirige.
Le premier ressort est le plus connu, celui de la yiddishe mame. Pour elle, le fils ne grandit pas, il prend seulement de l’âge. Il peut avoir des cheveux gris, un bureau, une signature au bas des bulletins : le matin, c’est toujours elle qui ouvre la porte de la chambre. La tradition l’a d’ailleurs prévu. Le Talmud (Kiddoushin 31a) raconte l’histoire de Dama ben Netina, un païen d’Ashkelon, qui refusa une affaire considérable parce que la clé du coffre se trouvait sous l’oreiller de son père endormi : il ne voulut pas le réveiller. Le respect des parents allait jusque-là. Freda, elle, inverse la scène sans le moindre scrupule. Ce n’est pas le fils qui s’interdit de réveiller sa mère, c’est la mère qui s’autorise à réveiller son fils, à cinquante-deux ans, et pour son bien.
Le deuxième ressort tient au prénom. Yossele, c’est le petit Yossef. Or le Yossef de la Genèse est précisément celui que ses frères ne supportaient pas. « Voici venir le maître des songes », disent-ils en le voyant arriver (Genèse 37,19), avant de le jeter dans la citerne. Ce même Yossef finira intendant de toute l’Égypte, chargé des greniers, des comptes et de l’administration. Être moqué par les siens, puis se retrouver à la tête de l’institution : la blague ne fait que rejouer le destin inscrit dans le nom. Le Yossef biblique, lui, n’avait plus de mère pour le réveiller ; Rachel était morte en chemin. Yossele a eu plus de chance. Ou moins.
Le troisième ressort est plus discret. Dans le judaïsme, on ne quitte jamais l’école. L’étude n’a pas de diplôme de fin. « Ne te fie pas à toi-même jusqu’au jour de ta mort », dit Hillel (Pirkei Avot 2,4). Et Rabbi Hanina avoue : « J’ai beaucoup appris de mes maîtres, davantage de mes collègues, et plus que de tous de mes élèves » (Taanit 7a). Le proviseur doit donc bien aller à l’école, et pas seulement pour la diriger. Il y va encore pour apprendre, y compris de ceux qui se moquent de lui.
Reste la réplique centrale : « Donne-moi une bonne raison. » C’est la question talmudique par excellence, mai taama ?, « quelle est la raison ? ». Yossele a été bien élevé : il ne refuse pas l’obligation, il exige qu’on la justifie. Mais Freda ne discute pas. Elle ne lui donne pas une raison, elle lui rappelle qui il est.
Lecture psychanalytique
Toute la blague repose sur un écart de temps. D’un côté, l’état civil : cinquante-deux ans, une fonction, une responsabilité. De l’autre, la plainte : « les professeurs ne m’aiment pas, les enfants se moquent de moi. » Freud l’a écrit en 1915 : l’inconscient ignore le temps. Ce qui s’y est inscrit à sept ans y reste au présent. Le proviseur et l’écolier n’ont pas pris la place l’un de l’autre ; ils logent dans le même lit, et c’est l’écolier qui répond quand on frappe à la porte.
La plainte, d’ailleurs, n’a rien perdu de sa vérité en vieillissant. Elle a seulement changé de sens. Dans la bouche d’un enfant, « les professeurs ne m’aiment pas » est une détresse. Dans celle d’un proviseur, c’est une description assez exacte du poste. Celui qui dirige une institution est rarement aimé de ceux qu’il dirige, et les élèves se moquent toujours du proviseur : c’est presque sa fonction. Yossele n’a pas tort. Il a seulement gardé, pour dire une réalité d’adulte, les mots de l’enfant qu’il était.
Puis vient la demande : « Donne-moi une bonne raison. » Le sujet ne demande pas vraiment un argument. Il demande que quelqu’un, au-dessus de lui, garantisse que cela vaut la peine de se lever. Or la réponse de Freda ne garantit rien. Elle n’invoque ni le devoir, ni l’avenir, ni l’amour. Elle nomme une place : tu as tel âge, tu occupes telle fonction. C’est sec, et c’est juste. Il n’y a pas de meilleure raison que celle-là, et il n’y en a pas d’autre. On ne va pas au travail parce qu’on est aimé ; on y va parce qu’on y a pris une place et que d’autres comptent sur elle.
Tout le sel de la scène est là : c’est la mère qui énonce le principe de réalité, alors même qu’elle est en train de le contredire. Elle dit à son fils qu’il est adulte, mais elle le lui dit en entrant dans sa chambre pour le réveiller, en l’appelant Yossele. Le diminutif garde l’enfant au moment même où la phrase le fait grandir. Qui maintient qui dans l’enfance ? Le fils qui ne veut pas se lever, ou la mère qui vient encore le chercher ? La blague ne tranche pas. Elle laisse les deux dans la chambre, chacun tenant l’autre à sa place.
On pourrait ajouter qu’il y a, dans toute fonction d’autorité, un enfant qui ne se sent pas à la hauteur. Le proviseur ne se prend pas pour le proviseur, et c’est peut-être ce qui le rend supportable. Le jour où il se lèverait sans hésiter, persuadé d’être aimé de tous, il faudrait s’inquiéter davantage.
Pour finir
Chacun a son lundi matin. Celui qui dirige sait mieux que personne qu’on peut porter le titre et garder, sous la couette, la voix de l’écolier qui ne veut pas y aller. La bonne raison de se lever n’est pas d’être aimé. C’est d’être attendu.
Et s’il n’y a plus de Freda pour ouvrir la porte, il faut bien apprendre à la remplacer soi-même.
Michel Deroover — Le Divan Juif
Initialement publié dans Le Divan Juif
Publié dans HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur
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