Schlomo prie, insiste, se fâche : lui qui respecte tous les commandements voudrait seulement gagner un euro. Mais le Ciel a sa logique. Michel Deroover déplie ce witz à travers la tradition juive et la psychanalyse : derrière la demande d’un gain dérisoire se jouent le désir d’être reconnu et la difficulté de consentir au risque.
Un homme pieux, irréprochable, adresse au Ciel une demande minuscule. Il prie, il insiste, il se fâche, il menace. Et le jour où le Ciel répond enfin, la réponse est d’une logique imparable.
Le witz
Schlomo est un juif très pieux. Orthodoxe, scrupuleux, il vit dans la stricte observance et respecte tous les commandements. Et chaque jour, il adresse à Dieu la même prière :
— Seigneur, Seigneur, je voudrais tellement que tu me fasses gagner, une fois, à l’EuroMillions. Pas une fortune, je ne demande pas grand-chose. Un euro, ça me suffit. J’ai juste envie de gagner. Je suis ton fidèle serviteur. Je respecte tous tes commandements, je vis dans la foi, j’étudie, je vais à la synagogue, j’élève mes enfants comme il faut…
Il prie, il prie, et son vœu n’est jamais exaucé.
Les semaines passent. Schlomo désespère. Puis le désespoir tourne au ressentiment, et un jour il se fâche :
— Seigneur, Seigneur, je t’en prie !
Il supplie, il s’emporte, il menace, de plus en plus fort, jusqu’au jour où il lance vers le ciel :
— Si tu ne veux pas me faire gagner, dis-moi au moins pourquoi ! Réponds-moi, sinon je me suicide !
À ce moment-là, une voix grave, profonde, retentit :
— Schlomo, je veux bien te faire gagner. Mais d’abord, achète un billet.
Lecture traditionnelle
Schlomo présente sa requête comme on présente un dossier. Il énumère ses mérites, les commandements, l’étude, la synagogue, l’éducation des enfants, et il se nomme lui-même « ton fidèle serviteur ». La tradition a prévu ce cas, et elle ne lui donne pas raison. Dans les Pirké Avot (1, 3), Antigone de Sokho enseigne : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître pour recevoir une récompense, mais comme des serviteurs qui servent le maître sans attendre de récompense. » Schlomo est un serviteur modèle, mais un serviteur qui tient ses comptes. Il ne réclame pas grand-chose, un euro à peine ; seulement il le réclame comme un dû.
Sa faute n’est pourtant pas d’avoir prié. La prière pour la subsistance fait partie de la liturgie quotidienne, et la Amida demande chaque jour que l’année soit bénie. Sa faute est d’avoir cru que la prière dispensait du geste. Le judaïsme connaît bien cette tension entre la confiance en Dieu, le bitahon, et l’effort humain, la hichtadlout. Commentant le verset du Deutéronome « afin que l’Éternel ton Dieu te bénisse dans toute l’œuvre de ta main, que tu feras » (Dt 14, 29), le Sifré pose la question : pourrait-on croire qu’il sera béni même s’il reste assis à ne rien faire ? Et il répond : non, le texte dit « que tu feras ». La bénédiction descend sur ce que l’on fait, pas sur ce que l’on attend. Le Talmud le résume en une formule : eïn somkhin al ha-nes, on ne compte pas sur le miracle (Pessahim 64b).
L’épisode le plus proche de la blague se trouve au bord de la mer des Joncs. Les Hébreux sont acculés, l’armée de Pharaon approche, Moïse prie. Et Dieu lui répond : « Pourquoi cries-tu vers moi ? Parle aux enfants d’Israël, et qu’ils avancent » (Ex 14, 15). Le Talmud raconte que la mer ne s’ouvrit qu’après que Nahchon, fils d’Amminadav, y fut entré jusqu’au cou (Sota 37a). Le miracle attend toujours que quelqu’un se mouille. Pour Schlomo, il suffisait de traverser la rue jusqu’au marchand de journaux.
Reste la colère, et la menace. Elle aussi a ses lettres de noblesse. Abraham marchande avec Dieu pour Sodome, Job exige des comptes, et Honi le traceur de cercles trace un cercle sur le sol en jurant de ne pas en sortir tant que la pluie ne sera pas tombée (Taanit 23a). Rabbi Lévi-Yitshak de Berditchev passait pour intenter des procès au Créateur au nom de son peuple. La tradition tolère qu’on se fâche contre le Ciel ; elle attend seulement que la querelle soit juste. Et à Job comme à Schlomo, la réponse qui vient de la tempête ne justifie rien : elle renvoie l’homme à sa place. Il y a enfin un sel supplémentaire, que Schlomo ignore : la Michna se méfie des joueurs de dés, qu’elle écarte du témoignage (Sanhédrin 3, 3). Le Ciel aurait pu lui reprocher de demander à gagner au jeu. Il lui reproche seulement de ne pas jouer.
Lecture psychanalytique
Ce que Schlomo demande n’est pas de l’argent. Un euro, il le trouverait dans sa poche. Il le dit d’ailleurs lui-même : « j’ai juste envie de gagner. » La somme est un prétexte ; ce qu’il réclame, c’est un signe. Lacan distingue le besoin, qui porte sur un objet, de la demande, qui s’adresse à quelqu’un, et il ajoute que toute demande est au fond une demande d’amour. Schlomo ne veut pas un gain, il veut être élu. Il veut que l’Autre lui prouve, par un tirage favorable, qu’il a bien vu ses efforts et qu’il les aime.
Le personnage a un air de famille avec ce que Freud décrivait en 1907, dans Actes obsédants et exercices religieux, en rapprochant le cérémonial du névrosé et le rite du croyant. Il ne s’agit pas de réduire la piété à un symptôme, Freud lui-même s’en garde dans ce texte. Mais la blague isole un trait que la clinique connaît bien. L’obsessionnel fait tout ce qu’il faut, et même davantage, pour ne pas avoir à faire la seule chose qui l’exposerait. Il accumule les mérites comme on accumule des garanties. Il attend de l’Autre une autorisation, ou une preuve, avant de s’engager. Et il prend soin de ne jamais se mettre en position de perdre. Car c’est bien cela, un billet : une mise, une petite somme qu’on accepte de perdre sans être sûr de rien. Schlomo veut gagner sans miser. Il voudrait le désir sans le risque.
Lacan oppose dans son Séminaire XI deux faces du hasard, empruntées à Aristote : l’automaton, le retour réglé de la répétition, et la tuché, la rencontre qui surgit sans qu’on l’ait programmée. La vie de Schlomo est tout entière du côté de l’automaton : la même prière, chaque jour, avec les mêmes arguments. Il exige de la tuché qu’elle vienne le trouver chez lui, sans qu’il ait à s’exposer au tirage. Or une rencontre ne se commande pas, elle se prépare tout au plus, en se rendant disponible. Acheter un billet ne garantit rien ; ne pas l’acheter garantit tout.
La montée de la colère suit une pente connue. Supplier, puis reprocher, puis menacer : quand la demande n’obtient pas de réponse, elle se durcit en exigence, et l’exigence finit par mettre sa propre vie dans la balance. Cette fois, ce n’est pas une mère qui menace son fils, c’est un fidèle qui menace son Dieu, et le chantage est le même. On remarque d’ailleurs qu’au dernier moment la demande change d’objet. Schlomo ne dit plus « fais-moi gagner », il dit « dis-moi pourquoi ». Il passe de l’objet au sens, du gain à l’explication. C’est souvent le moment où quelque chose peut enfin se dire.
Et en effet, l’Autre répond. C’est là le coup de génie du witz : Dieu existe, il a tout entendu, il est même plutôt bien disposé. Il ne refuse rien. Il renvoie seulement la question à celui qui la pose. Lacan dit que le sujet reçoit de l’Autre son propre message sous une forme inversée. « Pourquoi ne me fais-tu pas gagner ? » revient en « Pourquoi n’as-tu pas joué ? » La voix grave, profonde, solennelle, qu’on attendait chargée de mystère, prononce la phrase la plus prosaïque du monde. Freud rappelle que le rire naît souvent de cette dégringolade du sublime au trivial, de la dépense de solennité que l’on avait engagée et qui, d’un coup, n’a plus d’emploi.
On pourrait en tirer une morale pour la cure, et peut-être pour la vie. Bien des patients viennent demander qu’on les fasse gagner, en énumérant tout ce qu’ils ont fait pour le mériter. L’analyste n’a pas de voix grave, et il se garde bien de répondre à la place du Ciel. Mais il entend, sous la plainte, la même question restée en suspens : qu’êtes-vous prêt à miser ? Le billet ne coûte presque rien. C’est pourtant le seul prix que personne ne peut payer à notre place.
Michel Deroover, Le Divan Juif
Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur
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Blagues juives — lecture traditionnelle et lecture psychanalytique



