Il n’est pas juif. Il se dit « catho breton athée ». Après le 7-Octobre, Patrice Gree raconte pourtant cette « part juive » qui, un jour, est entrée dans sa vie sans qu’il sache exactement par quelle porte. Par Gary, Lubitsch, Woody Allen, Lanzmann ? Peut-être. Un texte d’amitié, d’humour et de fidélité, jusqu’à cette main tendue à un pays « grand comme ma main ».
Le 7 octobre fut pour les Israéliens et pour les Juifs du monde entier une tragédie absolue qui réveilla l’inimaginable, l’impensable enfer d’une autre… et révéla à tous ceux, effrayés, qui pensaient ce feu éteint, que les cendres de l’antisémitisme, encore chaudes de braises, enflammaient ce pays.
L’indifférence à l’incendie autant que les incendiaires politiques te sidéraient… Par un tour de bonneteau tenant en deux mots — « oui mais ! » —, les victimes devenaient coupables.
Au nom d’une cause, on avait donc le droit d’assassiner des bébés, des enfants, des ados, des femmes, des hommes, des vieux… Ce qui n’aurait jamais été toléré ici le sera là-bas !
Il y a dans un des Évangiles cette phrase frissonnante, d’une incroyable puissance : « Si vous touchez aux enfants, les pierres crieront »… Les pierres hurlent dans le désert depuis trois ans.
Je ne suis pas juif. Je suis un catho breton athée. Je suis breton depuis au moins 4000 ans avant Jésus-Christ, catho depuis 2000 ans et athée depuis 1971.
« C’est ma faute, c’est ma très grande faute. »
Je me revois encore frapper avec force et conviction ma poitrine lors de cette retraite en préparation de ma communion solennelle ! De quoi, à 12 ans, étais-je donc coupable ?
« C’est ma faute, c’est ma très grande faute »… Cette affirmation inscrite dans ma mémoire de petit catholique est restée gravée comme l’un des symboles des dérèglements et névroses humaines… Les religions offrant souvent un terreau très favorable à celles-ci.
Il y a en moi, qui ne suis pas juif… une part juive !
Je me suis souvent demandé par quel mystère, quand et comment elle avait pu s’introduire dans ma vie. Par quelle porte et qui lui avait ouvert ?
Oui, parce que je ne suis pas allé chercher dans le monde ma part juive. J’ai horreur des voyages, j’ai peur en avion et j’ai des problèmes intestinaux !
Non, c’est elle qui est venue à moi, à Paris !
Elle est descendue avec sa valise un matin au métro Maubert et m’a trouvé.
Elle m’a pris par l’épaule et, avec son grand sourire à chialer, m’a dit : « Patou, tu n’es pas tout seul. »
Oui, parce qu’elle me fait aussi l’honneur de m’appeler par mon petit nom !
Est-elle rentrée par le portail grand ouvert de la culpabilité — « c’est ma faute, c’est ma très grande faute » ? On le sait depuis toujours, c’est toujours la faute des Juifs.
Est-elle rentrée par la porte de la littérature ? La porte en bois qui grince au fond du jardin magnifique ?
Est-ce Romain Gary qui l’a priée d’entrer ?
Est-ce par le cinéma, avec Lubitsch en portier ?
Ou aux fenêtres ouvertes par Woody Allen, pour les grands courants d’air de l’humour?
À moins que cette part-là ne se soit introduite par la porte de la cave où Lanzmann projetait Shoah…
À vrai dire, je n’en sais rien.
Mais ce que je sais, c’est que cette part-là s’est installée en moi, dans mon gros bordel.
Elle ne cherche pas à y mettre de l’ordre.
Elle m’apprend à vivre dedans.
Cette part juive, Sarah, est précieuse.
On ne peut pas y toucher.
Elle est intouchable !
Elle est plus intelligente que moi, plus courageuse que moi, plus généreuse que moi…
Elle me protège !
Elle pourrait donner sa vie pour moi.
Elle vient d’un pays grand comme ma main.
Et ma main, je la lui donne…
Patrice Gree


