L’Occident face à deux islams
Où en est le « clash des civilisations » de Samuel Huntington ? Zineb Riboua, une chercheuse américano-marocaine, développe une analyse originale dans « The West Faces Two Islams ». Elle distingue un islam en Occident mâtiné de tiers-mondisme, de théorie post-coloniale, centré sur les problématiques israélo-palestiniennes, d’un islam des pays musulmans d’Asie et du Moyen-Orient globalement modernisés, friands de technologie et désireux d’une relation nouvelle avec les anciens colonisateurs chrétiens et post-chrétiens.
La ligne de fracture se serait donc déplacée en terre occidentale, face à un nouvel islam autochtone pétri de ressentiment colonial et trempé dans la cause palestinienne.
Dans le texte qui suit, Bat Yéor interroge cette thèse en soulignant les liens religieux, théologiques, et fonctionnels entre les deux islams. Youssef al-Kâradâwi avait promis que la conquête de Rome se ferait par la prédication et non par le glaive. Aujourd’hui l’influence de l’islam oriental « modernisé » sur l’Occident va du financement pluri décennal des universités au coup de fil d’un Al-Thani à Macron ou d’un Ben Salmane à Trump, pour débusquer l’islamophobie ou ouvrir enfin tel média à la vraie foi. Les deux islams sont amarrés l’un à l’autre. J-P Bensimon
Lire « The West Faces Two Islams » de Zineb Riboua dans “City Journal”
J’adhère à l’analyse de Zineb Riboua concernant le choix d’une grande partie des États musulmans pour la modernité et la coopération internationale. L’hostilité islamique anti-occidentale ne s’exprime plus – observe-t-elle – dans la politique extérieure des pays musulmans mais dans les clivages propres aux sociétés occidentales par les manifestations contre le colonialisme, le racisme et Israël sur les campus et dans la presse. Ces observations sont exactes mais elles ne démentent pas la théorie de Huntington du conflit des civilisations car elles n’expriment qu’une différence de tactique adaptée aux acquis modernes de l’immigration de masse. Les financements du Qatar et des autres États pétroliers ont transplanté le conflit traditionnel contre le judéo-christianisme de ses frontières nationales au sein de ces pays. A cette innovation s’ajoute celle du terrorisme aveugle inauguré par l’OLP dès les années 1960.
La dénonciation de l’impérialisme, du colonialisme et du racisme ne cible, de surcroît, que l’Occident et non les pays musulmans, tous islamisés par le jihad et le racisme de la dhimmitude contre les autochtones non-musulmans. D’ailleurs le colonialisme européen peut dans certains cas représenter la reconquête d’un pays antérieurement chrétien colonisé par l’islam. Le concept du dar al-harb, région du Mal absolu où règne l’injustice des lois infidèles demeure actuel et efficient. C’est lui qui mobilise aujourd’hui le refus musulman d’intégration dans les sociétés qui ne pratiquent pas la charia. Autrement dit, le conflit des civilisations persiste mais à l’intérieur même des civilisations occidentales qui ont perdu leur homogénéité par les modifications démographiques d’une immigration islamique qui impose ses propres lois.
Cette situation évoque les vagues traditionnelles de conquêtes jihadistes de territoires dont les majorités étaient judéo-chrétiennes. Les historiens grecs, serbes, slaves, ont amèrement commenté à longueur de siècles, les traîtres de l’intérieur, militaires, aristocrates évincés, princes de l’Église, qui pactisaient avec les chefs musulmans et leur livraient des citadelles et des villes. L’activisme radical de la diaspora musulmane au sein des sociétés infidèles, mentionné par Riboua, et son refus de s’intégrer proviennent des directives de l’Organisation de la Coopération Islamique, sorte de Califat mondial représentant les 56 pays musulmans.
Aujourd’hui le jihad se livre sur les frontières d’Israël, hérissées de ribats souterrains, forteresses militaires qui durant treize siècles, terrorisèrent les confins des pays chrétiens. Mais en Occident le jihad se déploie sur plusieurs plans : terrorisme aveugle, insécurité, censure du blasphème, modification des mœurs et des lois, adoption des concepts occidentaux pour les retourner contre les Européens, inversion accusatoire, destruction des savoirs infidèles et leur remplacement par des affabulations langagières (wokisme). Les améliorations soulignées par Riboua dans la politique internationale d’États musulmans sont encourageantes si elles ne se limitent pas à obtenir les leviers de la puissance occidentale.
Le jihad, cependant, continuera tant que la théorie d’Edward Saïd, qui fait d’Israël le paradigme du colonialisme, subsistera. Cette idéologie en effet, remplace la science occidentale de l’humanité depuis l’Antiquité par le concept de jahiliya, le chaos du mal et de l’ignorance censé couvrir le monde avant l’apparition de l’islam. C’est parce que la jahiliya remplace la Bible que le peuple juif, dépouillé de son patrimoine national et spirituel trimillénaire est accusé de colonialisme par les usurpateurs jihadistes dont l’histoire commence au septième siècle. Comme le souligne Riboua, le conflit israélo-arabe est en effet paradigmatique car il inclut aussi le christianisme puisque la civilisation biblique juive et chrétienne est niée, effacée par la jahiliya et le néant. Que ce soit un chrétien égyptien [Édouard Saïd], malade d’une haine paranoïaque antijuive, qui, pour éliminer le judaïsme, a forgé les armes islamiques pour détruire le christianisme, rien d’étonnant. Le mot Palestine, en effet, appartient à l’histoire juive. Imprononçable en arabe et absent des textes canoniques de l’Islam, les musulmans le reçurent comme un cadeau, un acte d’allégeance des chrétiens qui le façonnèrent en arme contre Israël. Mais leurs alliés musulmans l’adaptèrent à leur version islamique de la Bible et de l’évangile. Une version qui dans le Coran islamise tous les personnages hébreux y compris Jésus qui devient Issa, un prophète musulman dont la mission est de supprimer toutes les religions et surtout le christianisme. Cette supposée Palestine coranique, dont le nom ni le lieu n’apparaissent dans le Coran, était musulmane, sans juifs ni chrétiens, car dans le Coran, l’islam a précédé le judaïsme et le christianisme. C’est cette Palestine-là, quand Adam et Eve étaient musulmans, qu’il faut rétablir. C’est en ce sens que les Juifs, mais aussi les chrétiens, sont des colons car toute l’histoire biblique est effacée y compris les Evangiles, et c’est à ce sens-là qu’adhèrent les chrétiens qui s’enorgueillissent de porter le keffieh, emblème d’une Palestine qui élimine leur foi.
Les foules chrétiennes qui, encouragées par leur clergé, conspuent Israël et adorent la « Palestine », ignorent qu’elles rejettent leurs propres fondements civilisationnels et qu’elles militent pour l’islamisation de leur pays. Tel est l’héritage Saïdien, vénéré par les universitaires américains. Riboua voit juste aussi quand elle écrit que le principal défi de l’Amérique ne viendra pas du jihad extérieur mais de l’islam de la diaspora « animé d’un ressentiment postcolonial et une politique de résistance permanente ». Mais cela aussi est le jihad : le ressentiment d’avoir été humilié par l’infidèle, de lui obéir alors que l’islam commande et n’est pas commandé et qu’il refuse le témoignage du dhimmi. Car, en effet l’interdiction au musulman d’adopter les mœurs et les usages des infidèles juifs et chrétiens, de se lier d’amitié avec eux, est aussi ancienne que le Coran qui édicte ces principes, objets d’interminables condamnations dans la juridiction islamique depuis sa naissance au huitième siècle.
En définitive, les États musulmans peuvent dormir rassurés : la conquête est en bonne voie. Leurs troupes s’activent sur place. Leur plus grande alliée est la haine viscérale chrétienne contre les Juifs qui les amène, comme le nazisme, à vouloir extirper le judaïsme du christianisme, chose impossible et donc de débarrasser l’Occident du judéo-christianisme en s’islamisant, comme les nazis. L’histoire est un perpétuel recommencement.
Bat Ye’or le 14 sept 2026
Bat Ye’or
Bat Ye’or, « fille du Nil » en hébreu, est le nom de plume de Gisèle Littman-Orebi, née au Caire en 1933. Essayiste et historienne, elle a consacré l’essentiel de son œuvre à l’étude de la condition des juifs et des chrétiens sous domination islamique, développant notamment le concept de « dhimmitude ». Ses travaux, traduits dans plusieurs langues, ont suscité depuis des décennies débats, adhésions et vives controverses.
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