Soixante-sept députés recommandent Gadi Eisenkot pour former un gouvernement. Mais une majorité de recommandations constitue-t-elle une majorité capable de gouverner ? Dans ce texte écrit dans l’urgence, Serge Siksik dénonce ce qu’il considère comme les contradictions d’une coalition unie davantage par son opposition à Benjamin Netanyahou que par un projet commun. Des partis arabes au rôle du président Herzog, il livre une critique sans concession de cette nouvelle configuration politique israélienne. Une contribution à notre rubrique Disputatio, où les convictions s’expriment et se discutent.
Quand l’obsession anti-Netanyahou se déguise en majorité nationale, la démocratie risque de devenir le théâtre d’une gigantesque imposture politique.
Il fallait oser. Présenter comme une victoire démocratique ce qui ressemble furieusement à une escroquerie politique. Faire passer une addition de rancœurs pour un projet national. Transformer une coalition de circonstance, traversée de contradictions insurmontables, en promesse de gouvernement. Et demander aux Israéliens de croire que cette construction artificielle serait capable de conduire leur pays dans l’une des périodes les plus dangereuses de son histoire.
67 députés ont recommandé Gadi Eisenkot. 46 Benjamin Netanyahou. Sept députés de Yahadout HaTorah n’ont recommandé personne. Voilà les chiffres. Mais les chiffres, lorsqu’on les exhibe sans expliquer ce qu’ils recouvrent, peuvent devenir les instruments les plus efficaces de la mystification politique.
Car sur ces 67 députés, 19 appartiennent aux deux listes arabes. Le bloc des partis dirigés par des Juifs qui soutiennent Eisenkot ne compte donc que 48 sièges. Moins que les 53 députés du bloc de droite et religieux issu des urnes. Voilà une réalité que les célébrations prématurées ne sauraient effacer.
Et voici maintenant le plus extraordinaire : plusieurs formations soutenant Eisenkot refusent de gouverner avec les partis arabes dont les recommandations lui permettent pourtant d’afficher sa majorité. Autrement dit, on accepte leurs voix pour conquérir le pouvoir, mais on récuse leur participation pour l’exercer !
Ce n’est plus une coalition. C’est une contradiction érigée en méthode de gouvernement.
Qu’ont donc en commun Bennett, Lieberman, Golan, Eisenkot et les représentants des listes arabes ? Quelle doctrine partagent-ils sur la souveraineté d’Israël, la Judée-Samarie, l’avenir de Gaza, l’Iran, la conscription des orthodoxes, l’identité juive de l’État ou les relations avec Washington ?
Où est leur programme ? Où est leur vision ? Où est cette ambition collective qui devrait précéder toute prétention à gouverner ?
Je cherche. Je ne trouve qu’un dénominateur commun : Netanyahou doit partir.
Voilà donc le grand projet ! Non pas construire, mais écarter. Non pas proposer, mais éliminer politiquement. Non pas réunir autour d’une conviction, mais coaliser autour d’une aversion.
L’anti-bibisme est devenu une idéologie de substitution. Il dispense de penser, autorise toutes les contradictions et transforme des adversaires d’hier en alliés de circonstance. On ne demande plus ce que chacun veut faire d’Israël, mais jusqu’où chacun est prêt à aller pour se débarrasser de Netanyahou.
Une obsession n’est pas une doctrine. Une hostilité commune n’est pas une vision nationale. Et l’on ne construit pas l’avenir d’un peuple avec le seul désir de voir tomber un homme.
Reste Gadi Eisenkot. Et c’est ici que la mascarade devient particulièrement préoccupante.
Qu’on lui reconnaisse son parcours militaire, ses responsabilités et son engagement personnel, soit. Mais depuis quand un passé de chef d’état-major constitue-t-il un brevet de compétence politique ? Depuis quand avoir commandé des soldats garantit-il la capacité de gouverner une nation ?
Être Premier ministre d’Israël exige infiniment davantage que de l’autorité, de la discipline et une réputation de sérieux. Il faut une vision historique, une intelligence diplomatique exceptionnelle, une capacité d’arbitrage, une compréhension des rapports de force internationaux et, surtout, cette faculté rare de décider seul lorsque les circonstances ne laissent aucune bonne solution.
Or Eisenkot ne m’a jamais convaincu qu’il possédait cette stature. Je ne lui connais ni doctrine politique suffisamment affirmée, ni réalisation gouvernementale majeure, ni aptitude démontrée à conduire un pays dans la tourmente.
Son image de papi semble tenir lieu de programme. Son passé militaire, de légitimité politique. Son opposition à Netanyahou, de qualification pour lui succéder.
Israël ne recrute pas un directeur de caserne. Il choisit l’homme auquel seront confiés sa sécurité, sa souveraineté, ses 10 millions d’habitants, la diaspora juive et son destin !
Et puis il y a ces 19 députés arabes, devenus les arbitres possibles de la prochaine majorité.
Le problème n’est pas leur origine. Il est politique et idéologique. Il concerne les positions de formations dont certaines contestent explicitement la définition sioniste de l’État et dont les conceptions nationales sont incompatibles avec celles d’une grande partie des partis qui sollicitent aujourd’hui leur soutien.
Comment conduire une politique de souveraineté sans ambiguïté lorsque sa survie parlementaire pourrait dépendre de députés qui en contestent les fondements ? Comment prendre des décisions militaires décisives si chaque crise risque de faire exploser une majorité déjà privée de convictions communes et de partis pro-Hamas ?
On nous expliquera que les recommandations ne valent pas engagement gouvernemental. Précisément ! C’est tout le problème. Ces 19 voix sont indispensables à l’affichage des 67 recommandations, mais leur place dans une majorité demeure politiquement explosive.
Et que dire d’Isaac Herzog ?
Certes, le président agit dans le cadre de ses prérogatives. Certes, il doit apprécier les chances de chaque candidat de former un gouvernement. Mais sa responsabilité ne se réduit pas à enregistrer une addition de signatures. Elle consiste précisément à distinguer une majorité de recommandations d’une majorité capable de gouverner.
Herzog lui-même a reconnu l’existence de vetos réciproques et l’incertitude entourant la formation d’une coalition. Pourquoi, dès lors, donner une telle portée politique à cette majorité de façade ?
Je lui reproche moins d’avoir respecté la procédure que de cautionner une construction dont les contradictions sautent aux yeux. La fonction présidentielle devrait incarner le discernement au-dessus des passions partisanes, non contribuer à leur donner une respectabilité institutionnelle.
Car le véritable scandale est là.
Israël vient de traverser des épreuves historiques. Ses ennemis n’ont pas disparu. Ses fractures intérieures demeurent profondes. Son avenir exige une direction ferme, une cohérence stratégique et une autorité politique incontestable.
Et que lui propose-t-on ? Un assemblage de refus, un candidat dont la stature gouvernementale reste à démontrer et une majorité qui pourrait se déchirer dès sa première décision essentielle.
Ce n’est pas une alternative nationale. C’est un pari sur l’instabilité.
Netanyahou peut être contesté. Son bilan peut être critiqué. Son maintien au pouvoir n’est pas un droit acquis. Mais le remplacer ne saurait devenir une fin qui justifie toutes les incohérences.
On ne sauve pas une démocratie en sacrifiant la cohérence politique sur l’autel de la détestation. On ne rassemble pas un peuple en organisant une coalition de ressentiments.
Et surtout, on ne confie pas le destin d’Israël à une majorité qui sait parfaitement contre qui elle se rassemble, mais demeure incapable de démontrer pour quoi elle gouvernerait.
Mais il reste une vérité électorale que les artisans de cette coalition feraient bien de méditer.
2 492 852 électeurs ont voté pour les formations du bloc Netanyahou, en y ajoutant les suffrages recueillis par Ofer Winter, contre 2 149 356 pour les quatre partis du bloc Eisenkot, hors listes arabes.
343 496 voix d’écart !
Voilà donc le paradoxe : le camp Netanyahou, renforcé des électeurs de Winter, rassemble davantage de suffrages que les quatre formations du bloc Eisenkot, lequel ne peut afficher ses 67 recommandations qu’en y ajoutant les 19 députés arabes.
Certes, les règles démocratiques permettent de former une majorité parlementaire avec des formations différentes. Mais encore faut-il qu’une telle majorité soit capable de partager une vision, de prendre des décisions et de gouverner durablement.
Or, ici, on prétend faire passer une addition de refus pour une volonté nationale, une alliance de contradictions pour un projet politique et une obsession anti-Netanyahou pour une alternative crédible.
On peut additionner des députés. On peut négocier des portefeuilles. On peut fabriquer une majorité parlementaire. Mais on ne fabrique ni une vision nationale, ni la stature d’un dirigeant, ni la cohérence indispensable au gouvernement d’Israël.
Et c’est peut-être là que réside la plus grave faute de discernement du président Herzog : avoir privilégié l’arithmétique des recommandations sans disposer de garanties sur la viabilité politique de leur assemblage.
67 députés pour écarter Netanyahou. 343 496 voix de moins pour les quatre partis du bloc Eisenkot. Et toujours cette question : veut-on donner un gouvernement à Israël ou simplement retirer le pouvoir à un homme ?
Serge Siksik
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