Depuis le 7-Octobre, toute émotion israélienne semble devoir être aussitôt contextualisée, compensée, relativisée. À travers la controverse autour de Fauda, François Bugingo interroge une exigence devenue presque réflexe : un peuple peut-il encore raconter sa douleur avant qu’on lui demande de justifier ses larmes ?
Il existe désormais une étrange règle lorsqu’Israël pleure : il doit vérifier qui regarde. Mesurer ses larmes. Choisir ses mots. S’assurer que son chagrin n’occupe pas trop de place. Et surtout, avant même d’avoir fini de raconter ses morts, il lui est demandé de se rappeler ceux de l’autre camp. Comme si une douleur israélienne ne pouvait plus être présentée seule. Comme si elle devait obligatoirement arriver accompagnée de sa note de bas de page.
La dernière controverse est venue d’un endroit inattendu. Une série télévisée. Fauda.
Pendant des années, la fiction israélienne avait été saluée précisément parce qu’elle refusait le confort du western. Les Israéliens n’y étaient pas toujours nobles. Les Palestiniens, pas toujours monstrueux. On y trouvait des familles, des humiliations, des contradictions, des loyautés, des vengeances.
La série parlait à la fois hébreu et arabe. Ses frontières morales étaient beaucoup moins propres que celles de nombreux discours politiques.
Puis le 7 octobre 2023 est arrivé. Et quelque chose s’est brisé. Pas seulement en Israël. Dans Fauda aussi.
Lior Raz, acteur principal et cocréateur, a raconté comment sa propre sœur l’avait appelé depuis un abri en lui demandant de la sauver. Quelques jours plus tard, Raz et son partenaire d’écriture, Avi Issacharoff, participaient à des opérations d’évacuation improvisées dans le sud du pays. Pour eux, écrire une nouvelle saison sans traverser ce traumatisme était devenu impossible.
Alors Fauda raconte un peu le 7-Octobre. La sidération. La peur. L’impuissance. La colère. Le désir de vengeance. Le traumatisme.
Est arrivée aussitôt la question des critiques : et Gaza ? Où sont les Palestiniens tués ensuite ? Où sont leurs maisons ? Leurs enfants ? Leur douleur ? Pourquoi raconter les blessures psychologiques israéliennes sans exhiber, dans le même espace, la destruction palestinienne ?
Mais pourquoi un héros devrait-il rapporter simultanément la souffrance de son adversaire pour enfin raconter la sienne ?
Imaginons cette règle appliquée ailleurs.
Demandons-nous si un documentaire ukrainien consacré à Boutcha devrait impérativement consacrer la moitié de son récit au traumatisme des familles russes ayant perdu leurs fils au front. Si un film sur le 11-Septembre devait interrompre les scènes du World Trade Center pour raconter les familles afghanes qui mourront par la suite sous les bombes américaines. Si une œuvre française sur le Bataclan devait être accusée d’incomplétude parce qu’elle ne racontait pas, dans le même temps, les civils tués par les opérations françaises contre l’État islamique.
On pourrait même appliquer cette exigence dans l’autre sens et voir aussitôt combien elle devient étrange. Combien de films, de documentaires, de récits arabes ou palestiniens consacrés à Gaza prennent réellement le temps de traverser le traumatisme israélien du 7-Octobre ? Combien racontent, avec la même gravité, les familles massacrées dans les kibboutzim, les jeunes tués au festival Nova, les otages, les enfants cachés dans les abris, la peur d’un pays qui s’est soudain cru envahi ? Combien interrogent frontalement la responsabilité du Hamas, non seulement dans le massacre initial, mais dans la manière d’avoir livré Gaza à une guerre dont les civils sont devenus les premiers suppliciés ?
Une œuvre n’est pas un tribunal chargé d’entendre toutes les parties. Elle choisit un regard. Une maison. Une mère. Une peur. Une mémoire. C’est justement cela, raconter.
Pourquoi Israël semble-t-il si souvent soumis à une exigence différente ? Parce qu’il est devenu, dans l’imaginaire contemporain, moins un pays qu’un dossier. Israël n’entre plus dans une conversation sans que quelqu’un ne produise immédiatement la globalité et les multiples facettes du conflit.
Comme s’il était impossible de parler d’un restaurant de Tel-Aviv sans convoquer le Conseil de sécurité. Comme si admirer un écrivain israélien exigeait une clause préalable. Comme si aimer une série israélienne équivalait à approuver son gouvernement. Comme si le simple fait de dire quelque chose de beau sur Israël constituait déjà une prise de position contre quelqu’un d’autre.
Israël n’est pas Benjamin Netanyahu. Benjamin Netanyahu n’est pas Israël. Il serait pourtant difficile, en écoutant certaines conversations occidentales, de s’en rappeler.
Israël, ce sont aussi des opposants à Netanyahu qui remplissent les rues. Des médecins arabes et juifs qui travaillent dans les mêmes hôpitaux. Des écrivains qui insultent leur gouvernement. Des familles qui se disputent dans les dîners. Des gays à Tel-Aviv. Des religieux à Jérusalem. Des Druzes. Des Bédouins. Des survivants de la Shoah. Des Russes arrivés après l’effondrement soviétique. Des Éthiopiens. Des Marocains. Des Yéménites. Des Irakiens. Des Français. Des gens qui veulent la paix. Des gens qui ne croient plus qu’elle est possible. Des soldats qui obéissent. D’autres qui refusent. Des parents qui ont perdu un enfant. D’autres dont l’enfant est encore appelé sous les drapeaux.
Et beaucoup de gens qui voudraient simplement que leur pays cesse d’être quotidiennement convoqué devant un tribunal mondial imaginaire pour obtenir le droit d’exister.
Il existe une forme étrange de comptabilité morale qui s’est installée depuis le 7-Octobre. Chaque émotion semble devoir être compensée. Vous parlez des otages ? Oui, mais Gaza. Vous parlez des familles massacrées dans les kibboutzim ? Oui, mais Gaza. Vous parlez des viols et des mutilations ? Oui, mais Gaza. Vous parlez de la peur quotidienne d’une société ? Oui, mais Gaza.
Le « oui, mais » est devenu une ponctuation. Parfois nécessaire pour comprendre politiquement le conflit. Mais terrible lorsqu’il pénètre jusqu’au deuil. Parce qu’un deuil auquel on répond immédiatement « oui, mais » n’est plus vraiment entendu.
Le 7-Octobre n’est pas une politique publique. Des gens, des humains, l’ont vécu dans leur chair. C’est arrivé à une grand-mère. À des enfants. À des jeunes qui dansaient. À des gens qui, quelques heures auparavant, faisaient du café, envoyaient des messages, préparaient un repas.
Le fait que leur gouvernement ait ensuite pris des décisions — tout à fait contestables pour les uns et, a contrario, nécessaires d’après d’autres — ne transforme pas rétroactivement ses citoyens en représentants du gouvernement Netanyahu. C’est pourtant ainsi qu’on parle. Et nous distribuons au peuple israélien et, par extension, à toute la communauté juive le droit ou non d’être innocent.
Alors, une série israélienne décide de raconter ce qui a traumatisé les Israéliens. Ses créateurs ont vécu le 7 octobre. Une partie de son équipe a combattu. Un membre de l’équipe, Matan Meir, a été tué pendant la guerre à Gaza ; l’acteur et chanteur Idan Amedi a été grièvement blessé au combat. La série elle-même a été traversée physiquement par la guerre qu’elle raconte.
Pourquoi devrait-elle prétendre regarder cette histoire depuis Genève ? Elle ne le peut pas. Elle ne le devrait pas. Une œuvre enracinée n’est pas nécessairement une œuvre de propagande. Sinon, presque toutes les littératures nationales du monde devraient être réécrites.
Le problème dépasse Fauda. Il devient de plus en plus difficile de parler positivement d’Israël sans être immédiatement sommé de produire un certificat moral. Dire que Tel-Aviv est belle. Que des chercheurs israéliens accomplissent des choses remarquables. Qu’une musique est superbe. Qu’une entreprise innove. Qu’un écrivain bouleverse. Qu’un soldat peut avoir peur. Qu’une mère israélienne est simplement une mère.
Ces phrases semblent désormais suspectes. Comme si reconnaître une chose humaine en Israël revenait nécessairement à effacer une part humaine en Palestine.
Mais c’est une logique désastreuse. Car si l’empathie est un gâteau dont chaque peuple doit arracher sa part au détriment de l’autre, nous sommes condamnés.
En fait, nous avons oublié quelque chose de simple. Les peuples ne pleurent pas en commission d’enquête. Ils le font chez eux. Dans leur langue. Autour de leurs photos. Avec leurs chansons. Leurs histoires. Leurs films. Leurs maladresses. Parfois même leurs injustices.
Et ensuite, avec le temps, lorsqu’ils en sont capables, ils peuvent regarder la douleur d’en face. Mais exiger que cette seconde étape soit une condition préalable à la première n’est pas de l’empathie. C’est une police du chagrin.
Il y a une scène invisible à toutes les critiques de Fauda. Quelqu’un en Israël regarde la série. Il reconnaît un bruit. Une route. Une maison. Et soudain, il ne voit plus une fiction. Il se rappelle. À cet instant précis, il ne représente pas le gouvernement israélien. Il n’est pas ambassadeur. Il n’est pas porte-parole de Tsahal. Il n’est même pas nécessairement sioniste. C’est simplement un être qui a eu peur.
Non, Israël n’a pas besoin d’un droit particulier à la compassion. Sa demande est beaucoup plus modeste. Avoir le même droit que les autres peuples, celui de pleurer les siens avant qu’on lui demande de justifier ses larmes.



Bravo pour cette vision tres juste du sens d une oeuvre de fiction . Israel est aussi particulier pour l occidental de part l imbrication du réel a chaque instant et a chaque endroit du pays .
Les français moyens ont tous pu vivre une vie normale sans interference des differents massacres islamistes ( nice et bataclen rn particulier) ou des massacres perpetrés par leur armee en afrique ou a mossoul , ce n est pas le cas ici , car le pays microscopique ne vous epargne rien:
Ni les decollages incessants des bombardiers , ni les photos des otages omnipresents pendant plus de 2 ans , ni les deuils terribles et les parents detruits que vous croisez forcement un jour ou l autre , ni , bien sur , les heures passées dans les abris a guetter la proximité des explosions .