Depuis le 7 octobre, les relations entre Israël et certaines formations des nouvelles droites européennes connaissent une évolution spectaculaire. Soutien à l’État juif, opposition à l’islamisme, lutte affichée contre l’antisémitisme : les rapprochements se multiplient, sans effacer les héritages politiques ni les contradictions. Francis Moritz examine cette recomposition et pose une question essentielle : assiste-t-on à une alliance de convictions ou à une convergence d’intérêts ?
Le 7 octobre, accélérateur de particules
Le 7 octobre 2023 n’a créé ni l’antisémitisme, ni l’islamisme, ni les difficultés européennes liées à l’immigration et à l’intégration.
Tout cela existait.
Mais le massacre perpétré par le Hamas a brusquement mis en mouvement des phénomènes qui évoluaient jusque-là parallèlement. La Commission européenne constate depuis le 7 octobre une forte augmentation des incidents haineux et des violences visant les Juifs et estime que l’antisémitisme a atteint en Europe des niveaux sans précédent depuis la création de l’Union européenne.
Le phénomène est d’autant plus significatif que les manifestations antisémites ont commencé immédiatement après l’attaque, avant que la guerre menée ensuite à Gaza puisse suffire à les expliquer.
Le 7 octobre apparaît ainsi moins comme l’origine d’un phénomène que comme son révélateur et son accélérateur.
Les particules étaient déjà dans l’air. Il les a mises en mouvement.
Il les a aussi polarisées.
Israël, Gaza, le Hamas, les Juifs européens, l’islamisme, l’immigration et l’intégration se sont retrouvés au centre d’une confrontation dont les lignes ne correspondent plus exactement aux anciennes frontières entre droite et gauche.
Il n’existe plus un seul antisémitisme
L’antisémitisme européen fut longtemps associé prioritairement aux nationalismes radicaux, aux mouvements fascistes et à une partie de l’extrême droite.
Cet antisémitisme n’a pas disparu.
Mais il n’est plus seul.
On retrouve aujourd’hui des expressions antisémites dans plusieurs univers idéologiques : extrême droite traditionnelle, islamisme radical, milieux conspirationnistes, mais également certaines fractions de la gauche radicale où l’antisionisme peut parfois reproduire, sous un vocabulaire différent, certains mécanismes traditionnels de l’antisémitisme.
Deux simplifications doivent donc être écartées.
L’antisémitisme n’est pas passé de droite à gauche.
Mais l’antifascisme revendiqué ne constitue pas davantage une immunité contre l’antisémitisme.
Le 7 octobre a surtout révélé que plusieurs formes d’antisémitisme pouvaient prospérer simultanément dans des univers politiques qui se combattent.
C’est précisément au même moment qu’une partie des nouvelles droites européennes a commencé à modifier profondément son rapport à Israël.
Palmerston ou la permanence des intérêts
Une formule vieille de près de deux siècles retrouve ici une étonnante actualité.
Le 1er mars 1848, Lord Palmerston déclarait devant la Chambre des communes britannique :
« Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et notre devoir est de les poursuivre. »
La suite de son intervention est presque plus intéressante encore. Lorsque d’autres pays marchent dans la même direction et poursuivent les mêmes objectifs, expliquait Palmerston, ils sont considérés comme des amis « pour le moment ».
Pourquoi Israël échapperait-il à cette règle ?
Pendant des décennies, Jérusalem a maintenu à distance plusieurs formations européennes en raison de leur histoire, de leurs origines idéologiques ou des déclarations de certains de leurs dirigeants.
Après le 7 octobre, les critères ont évolué.
En mars 2025, devant la commission de l’Immigration, de l’Intégration et de la Diaspora de la Knesset, une représentante du ministère israélien des Affaires étrangères a expliqué que les paramètres régissant les contacts avec les partis politiques étrangers avaient été actualisés après le 7 octobre.
Deux critères avaient été ajoutés : la condamnation de l’attaque du 7 octobre et du Hamas, et une attitude positive envers les besoins de sécurité de l’État d’Israël.
Le changement est considérable.
Israël ne demande plus seulement à un parti européen :
D’où venez-vous ?
Il lui demande également :
Où êtes-vous aujourd’hui ?
Le passé n’est pas effacé. Mais le présent pèse davantage dans la balance.
L’islamisme, véritable point de convergence ?
C’est probablement ici que se trouve l’une des clés de cette recomposition.
Les nouvelles droites européennes ne sont peut-être pas devenues tellement plus pro-israéliennes.
Elles sont surtout devenues beaucoup plus anti-islamistes.
La différence est fondamentale.
Pour Israël, l’islamisme radical constitue d’abord une menace stratégique, terroriste et militaire : Hamas, Hezbollah, organisations djihadistes et réseaux soutenus notamment par l’Iran.
Pour les nouvelles droites européennes, la question est principalement intérieure : radicalisation, communautarisme, sécurité, intégration et contestation de certaines normes des sociétés européennes.
Les situations ne sont évidemment pas identiques.
Mais elles font apparaître un adversaire commun.
Israël devient alors, aux yeux de ces mouvements, l’État placé en première ligne d’un affrontement dont ils estiment retrouver certaines manifestations dans leurs propres pays.
Le rapprochement avec Israël cesse dès lors d’être aussi mystérieux.
Il n’est pas nécessairement le produit d’une soudaine passion pour Israël ou pour le sionisme. Il peut être beaucoup plus simplement le résultat d’une convergence d’intérêts.
Cette convergence conduit également ces partis à combattre plus vigoureusement l’antisémitisme lorsqu’il provient de milieux islamistes.
Soutenir Israël contre le Hamas tout en ignorant l’antisémitisme visant les Juifs dans son propre pays serait difficilement cohérent.
Cela ne signifie nullement que ces formations auraient reçu un certificat de bonne conduite.
Combattre l’antisémitisme islamiste n’efface ni l’histoire ni les préjugés qui pourraient subsister dans leurs propres rangs.
L’immigration, le sous-jacent
Derrière l’islamisme apparaît inévitablement une autre question : celle de l’immigration.
En langage financier, on parlerait du sous-jacent.
Immigration clandestine ou irrégulière, mais également immigration légale ressentie comme subie lorsqu’une partie de la population considère que l’État n’en maîtrise plus suffisamment le volume ou les conditions d’intégration : le sujet constitue désormais l’une des grandes fractures politiques européennes.
Une distinction est cependant indispensable :
Immigration, islam et islamisme ne sont pas synonymes.
Les confondre conduirait précisément à l’erreur que nous cherchons à analyser.
Les tensions sont d’ailleurs multiples. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne relevait en 2024 que 47 % des musulmans interrogés dans treize pays de l’UE déclaraient avoir subi une discrimination raciale au cours des cinq années précédentes, contre 39 % dans l’enquête antérieure.
L’Europe se trouve donc confrontée simultanément à plusieurs réalités : inquiétudes concernant l’immigration et l’intégration, discriminations subies par une partie des populations musulmanes et présence de courants islamistes qui ne sauraient être confondus avec l’ensemble des musulmans européens.
C’est dans cet espace politique particulièrement sensible que progressent les nouvelles droites.
Elles y rencontrent une partie de la gauche radicale sur une ligne de fracture presque inverse : politique migratoire, frontières, intégration, rapport à l’islamisme et, depuis le 7 octobre, attitude envers Israël.
La démographie transforme nécessairement, à terme, les sociétés et leurs corps électoraux. Mais en déduire l’existence d’une stratégie générale consistant à favoriser l’immigration pour créer de futurs électeurs irait au-delà de ce que permettent d’établir les faits. La question peut être posée ; elle ne peut être érigée en conclusion.
De nouveaux interlocuteurs pour Israël
Le Rassemblement national français constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de cette évolution.
L’histoire du Front national et les déclarations de Jean-Marie Le Pen avaient durablement rendu cette famille politique infréquentable pour une grande partie des Juifs français comme pour Israël.
Marine Le Pen, puis Jordan Bardella, ont entrepris de rompre avec cet héritage. Le discours sur l’antisémitisme a changé, le soutien à Israël s’est affirmé et la lutte contre l’islamisme est devenue centrale.
L’invitation de Jordan Bardella à la conférence internationale contre l’antisémitisme organisée à Jérusalem en mars 2025 aurait été presque inimaginable quelques années auparavant.
En Autriche, le FPÖ suit une évolution comparable malgré une histoire qui interdit toute amnésie.
L’Allemagne montre cependant les limites du mouvement. L’AfD affiche son soutien à Israël et dénonce l’antisémitisme islamiste, mais les déclarations de certains de ses responsables concernant le passé nazi continuent de constituer un obstacle majeur à sa normalisation.
Ces exemples disent finalement la même chose :
Le soutien à Israël compte davantage qu’autrefois. Mais il n’efface pas l’histoire.
Israël n’est pas un certificat de respectabilité
Pour une formation dont l’histoire comporte des traditions antisémites, être reçue à Jérusalem possède une extraordinaire puissance symbolique.
La tentation pourrait être de conclure :
Comment pourriez-vous encore nous accuser d’antisémitisme puisque l’État juif lui-même nous reçoit ?
Ce raisonnement serait dangereux.
Un parti peut soutenir Israël pour des raisons stratégiques tout en conservant en son sein des individus ou des traditions antisémites.
Mais l’erreur inverse serait tout aussi grave.
Un mouvement issu de l’antifascisme ne peut invoquer son histoire comme certificat permanent de vertu lorsque l’antisémitisme apparaît dans ses propres rangs.
Ni l’amitié avec Israël ni l’antifascisme proclamé ne dispensent donc d’examiner les faits.
Israël et les Juifs d’Europe : des intérêts qui ne se confondent pas
Une dernière distinction est indispensable.
Israël défend les intérêts d’Israël.
C’est la fonction normale d’un État.
Les communautés juives européennes défendent leur sécurité et leur avenir dans les sociétés où elles vivent.
Leurs intérêts peuvent converger avec ceux d’Israël. Ils ne sont pas nécessairement identiques.
Pour Jérusalem, un parti européen qui soutient clairement Israël contre le Hamas peut devenir un partenaire utile.
Pour les Juifs vivant dans le pays concerné, l’appréciation peut être différente. Ils doivent également juger son histoire, ses militants, ses comportements et son attitude envers les minorités.
Un parti peut donc devenir fréquentable à Jérusalem sans devenir automatiquement fréquentable pour tous les Juifs de Paris, Vienne ou Berlin.
C’est l’un des paradoxes de la recomposition actuelle.
Alliés, vraiment ?
Le 7 octobre n’a donc pas créé les forces qui bouleversent aujourd’hui le paysage politique européen.
Les particules étaient déjà dans l’air.
Il les a accélérées, polarisées et parfois violemment séparées.
Les nouvelles droites se rapprochent d’Israël. Certaines composantes de la gauche radicale s’en éloignent. L’islamisme et l’immigration deviennent des lignes de fracture majeures. Plusieurs formes d’antisémitisme apparaissent simultanément dans des camps politiquement opposés.
Israël se retrouve au centre de cette recomposition sans nécessairement en être la cause.
Et Palmerston nous rappelle peut-être l’essentiel.
Les nouvelles droites européennes ne sont pas nécessairement devenues les alliées d’Israël. Leurs intérêts coïncident aujourd’hui davantage avec les siens.
Elles sont peut-être moins devenues pro-israéliennes qu’elles ne sont devenues résolument anti-islamistes.
Leur rapprochement avec Israël et leur combat contre certaines formes contemporaines de l’antisémitisme procèdent, au moins en partie, de cette convergence.
Ce n’est donc pas nécessairement une alliance de valeurs.
C’est une convergence d’intérêts.
Et celle-ci durera aussi longtemps que ces intérêts convergeront.
« For the moment », aurait ajouté Palmerston.
C’est peut-être précisément ce « pour le moment » qui permet le mieux de comprendre la nouvelle relation entre Israël et les nouvelles droites européennes.
Références
Commission européenne, Combating antisemitism et premier rapport d’étape de la stratégie européenne de lutte contre l’antisémitisme : hausse sans précédent de l’antisémitisme dans l’Union depuis le 7 octobre 2023.
Knesset, Commission de l’Immigration, de l’Intégration et de la Diaspora, 24 mars 2025 : déclaration du ministère israélien des Affaires étrangères concernant les nouveaux paramètres applicables aux relations avec les partis politiques étrangers après le 7 octobre.
Chambre des communes britannique, Hansard, 1er mars 1848 : intervention de Lord Palmerston sur les « eternal allies », les « perpetual enemies » et les convergences entre États « for the moment ».
Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), Being Muslim in the EU, 2024 : enquête menée auprès de près de 10 000 musulmans dans treize États membres ; 47 % déclarent avoir subi une discrimination raciale au cours des cinq années précédant l’enquête.


