À quoi tient la singularité d’Israël : à la souveraineté retrouvée, à la démocratie qui l’organise, ou à cette relation millénaire entre un peuple et sa terre ? À la lumière du Zohar et de la pensée du Rav Kook, Serge Siksik interroge les fractures de la société israélienne, que le scrutin d’octobre 2026 a rendues plus visibles encore. Sans dissocier l’identité juive de l’exigence de justice, il pose une question fondamentale : savons-nous encore pourquoi nous sommes revenus ?
L’attente de la Délivrance est la force qui soutient le judaïsme de l’exil ; le judaïsme d’Eretz Israël est la Délivrance elle-même. Rav Avraham Yitzhak HaCohen Kook, Orot, Eretz Israël, chapitre 1
Il existe des terres que les hommes possèdent, d’autres qu’ils convoitent, d’autres encore pour lesquelles ils acceptent de mourir. Mais il en est une dont la singularité échappe aux catégories ordinaires de la géographie et de l’histoire : Eretz Israël. Depuis des millénaires, elle demeure le lieu d’une interrogation qui dépasse les frontières, les gouvernements et les guerres. Une terre peut-elle être sainte indépendamment de ceux qui l’habitent ? Et que devient cette sainteté lorsque ceux qui y vivent ne s’accordent plus sur sa signification ?
Le Zohar apporte une réponse saisissante. Commentant le Deutéronome (8,9), Rabbi Éléazar enseigne que les nations ont été confiées à des puissances célestes, tandis qu’Eretz Israël demeure sous l’autorité directe du Saint béni soit-Il. Dieu a conduit le peuple qui relève de Lui vers la terre qui relève de Lui. La sainteté ne procède donc ni d’une décision humaine ni d’une consécration historique. Elle précède l’homme, ses institutions et jusqu’à sa présence sur cette terre.
Le Rav Kook donnera à cette intuition une profondeur philosophique exceptionnelle. Dans Orot, il affirme que la Terre d’Israël n’est ni une propriété collective ni un simple instrument destiné à assurer la survie nationale. Elle est organiquement liée à l’âme d’Israël. Le peuple et sa terre ne sont pas deux réalités que les circonstances auraient rapprochées. Ils participent d’une même vocation. L’exil ne fut donc pas seulement une dépossession territoriale, mais une amputation existentielle. Et le retour à Sion représente infiniment davantage qu’une restauration politique : la renaissance d’une dimension essentielle de l’existence juive.
Cette perspective bouleverse notre compréhension de l’histoire. Pendant deux mille ans, le peuple juif a vécu dispersé, persécuté, parfois toléré, souvent rejeté. Il a perdu sa souveraineté, mais jamais sa mémoire. Jérusalem demeurait présente dans ses prières, ses fêtes, ses deuils et ses espérances. La géographie avait disparu de son quotidien sans jamais quitter sa conscience. Aucun autre peuple n’a entretenu, pendant une aussi longue dispersion, une relation comparable entre sa mémoire religieuse, son identité nationale et l’espérance de son retour.
Et nous voici en 2026. Israël possède une armée, des universités, une économie parmi les plus innovantes du monde, des institutions démocratiques et une souveraineté reconquise. Nous avons relevé des villes, fait refleurir des terres, rassemblé des exilés venus des quatre coins du monde. L’extraordinaire est devenu notre quotidien.
Pourtant, derrière cette réussite historique se dessine une troublante contradiction : nous avons retrouvé notre terre sans être parvenus à retrouver une compréhension commune de ce que signifie y vivre.
À l’extérieur, nos ennemis ne contestent pas seulement nos frontières. Le Hamas, le Hezbollah et la République islamique d’Iran inscrivent leur combat contre Israël dans des projets idéologiques qui mettent en cause jusqu’à la légitimité de notre souveraineté. Le 7 octobre 2023 a rappelé, dans l’horreur, que la haine exterminatrice du peuple juif n’appartenait pas aux seuls livres d’histoire. La souveraineté retrouvée n’a pas fait disparaître la volonté de nous détruire. Elle nous a donné les moyens de lui résister.
Mais à l’intérieur, une autre confrontation, moins spectaculaire et peut-être plus profonde, traverse notre société. Elle concerne la définition même de notre existence collective.
Pour les uns, Israël est l’accomplissement d’une promesse historique et spirituelle, la renaissance politique d’un peuple dont la vocation ne saurait être dissociée de sa terre. Pour d’autres, sa légitimité repose principalement sur les principes d’un État démocratique moderne, sur les libertés individuelles, l’égalité civique et la protection des institutions.
Ces deux exigences ne sont pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent même se féconder mutuellement. Mais elles deviennent irréconciliables lorsque l’une prétend effacer l’autre, lorsque la démocratie cesse d’être le cadre de notre souveraineté pour prétendre en constituer l’unique raison d’être.
Car la démocratie est un mode d’organisation du pouvoir. Elle ne constitue pas, à elle seule, la finalité d’une nation. Si Israël n’était qu’une démocratie supplémentaire sur la carte du monde, pourquoi deux mille ans de prières tournées vers Jérusalem ? Pourquoi cette fidélité obstinée à une terre jamais oubliée ? Pourquoi nos ancêtres auraient-ils transmis, de génération en génération, cette espérance que ni l’exil, ni les persécutions, ni les siècles n’ont réussi à éteindre ?
Nous ne sommes pas revenus pour devenir un peuple comme les autres sur une terre comme les autres.
Le scrutin du 27 octobre 2026 donne à cette interrogation une résonance particulièrement troublante. Selon les chiffres retenus, 53 députés appartiennent au bloc conduit par Netanyahou, 48 à celui de ses adversaires et 19 aux formations arabes. Aucun des deux grands ensembles ne dispose seul d’une majorité. Mais le véritable enseignement de ces résultats n’est pas arithmétique. Il est existentiel : comment un État fondé sur le retour du peuple juif sur sa terre peut-il envisager que son avenir politique dépende de formations dont certaines contestent précisément sa définition nationale ?
La question ne concerne pas l’origine de leurs élus, ni les droits civiques des citoyens arabes. Elle concerne les objectifs politiques des organisations et leur rapport à la souveraineté juive. Une démocratie doit permettre la contestation de ses gouvernants. Doit-elle pour autant demeurer indifférente aux projets visant à abolir son identité fondatrice, ou aux soutiens apportés à ceux qui cherchent sa destruction ? Le paradoxe de la tolérance formulé par Karl Popper nous rappelle qu’une démocratie incapable de se défendre contre ses ennemis peut finir par leur offrir les instruments de sa propre disparition. L’article 7A de la Loi fondamentale sur la Knesset prévoit précisément, sous des conditions juridiques strictes, des moyens de protéger le caractère juif et démocratique de l’État ainsi que de prévenir le soutien à la lutte armée ennemie.
Mais il serait trop commode de faire porter aux seules formations arabes la responsabilité de notre impasse. Les partis juifs, leurs rivalités, leurs ambitions et leurs antagonismes ont eux-mêmes contribué à transformer des divergences politiques en fractures nationales. À force de vouloir vaincre un adversaire intérieur, certains semblent perdre de vue les enjeux historiques qui devraient les rassembler. À force de se demander qui doit gouverner Israël, nous risquons d’oublier pourquoi Israël doit exister.
Et c’est peut-être là que se situe notre plus grande vulnérabilité : non dans la diversité de nos opinions, mais dans l’effacement progressif d’une conscience commune de notre destin.
Le Rav Kook ne rêvait pourtant pas d’un Israël uniforme. Il reconnaissait jusque dans l’œuvre des pionniers laïques une dimension spirituelle dont ceux-ci n’avaient pas nécessairement conscience. Il savait que l’âme d’un peuple ne se laisse enfermer ni dans un parti, ni dans une idéologie, ni même dans une seule manière de servir Dieu. La diversité de ses composantes pouvait participer à sa renaissance, à condition qu’aucune ne prétende incarner, à elle seule, la totalité d’Israël.
L’unité n’est pas l’uniformité. Elle n’exige ni l’effacement des différences ni le renoncement aux convictions. Elle suppose une conscience plus haute que nos désaccords : celle d’appartenir à une Histoire que nous n’avons pas commencée et dont nous ne sommes pas les propriétaires. Nous en sommes les héritiers et, provisoirement, les dépositaires.
Mais il serait tout aussi grave de croire que la sainteté de notre terre nous dispense d’être dignes d’elle. Une terre donnée n’est pas une terre qui pardonne tout.
Le Zohar nous le rappelle avec une sévérité saisissante lorsqu’il évoque Sodome. Cette terre d’une extraordinaire fertilité était habitée par des hommes qui avaient fait de l’abondance un privilège et de l’égoïsme une règle. Leur prospérité ne les préserva pas de la corruption morale. La richesse du sol n’avait pas élevé ceux qui le possédaient. Elle avait révélé leur indignité.
La leçon est immense. La sainteté d’une terre n’accorde aucun certificat automatique de vertu à ceux qui l’habitent. Elle accroît leur responsabilité. Elle exige davantage de justice, davantage de droiture, davantage de conscience. La souveraineté n’est pas seulement un droit reconquis. Elle est une obligation assumée.
C’est ici que se rejoignent les deux dimensions de notre existence nationale, trop souvent opposées : la fidélité à notre identité et l’exigence morale qui lui donne son sens. Défendre le caractère juif de l’État ne saurait signifier renoncer à la justice. Mais invoquer la justice ne saurait davantage exiger l’effacement de ce qui fonde notre existence nationale. L’une sans l’autre nous conduirait à trahir une part essentielle de notre héritage.
Israël n’a pas traversé l’Histoire pour devenir une simple puissance parmi les puissances. Sa renaissance ne peut être réduite à la possession d’un territoire, à la puissance de son armée ou à la réussite de son économie. Elle porte une exigence qui dépasse la conservation de ses frontières : faire vivre, dans les conditions concrètes de la souveraineté, une fidélité plusieurs fois millénaire.
Cela ne signifie pas que nous devions tous croire de la même manière, prier dans les mêmes synagogues ou voter pour les mêmes partis. Cela signifie que nos divergences ne devraient jamais nous faire oublier ce qui nous précède, nous dépasse et nous oblige.
Nous voici donc devant notre véritable épreuve. Nous devons défendre notre souveraineté contre ceux qui veulent la détruire, préserver notre identité nationale contre ceux qui voudraient l’effacer, mais aussi maintenir les exigences de justice sans lesquelles cette souveraineté perdrait une part de sa signification.
Le scrutin de 2026 ne révèle pas seulement une crise de coalition. Il expose une interrogation beaucoup plus profonde : savons-nous encore pourquoi nous sommes revenus ?
Car la véritable tragédie ne serait pas seulement de perdre un jour cette terre. Ce serait de la posséder souverainement, d’y vivre libres, d’y construire des villes et des institutions, tout en oubliant pourquoi, depuis deux mille ans, nous n’avons jamais cessé de vouloir y revenir.
Nos ancêtres ont traversé l’exil sans oublier Jérusalem. Nous qui sommes revenus, saurons-nous ne pas oublier ce qu’elle signifie ?
Serge Siksik
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