Les élections israéliennes ont révélé une double fracture. D’un côté, un rejet profond de Benyamin Netanyahou, nourri notamment par son refus d’une commission d’enquête d’État indépendante sur le 7-Octobre. De l’autre, une question qui ne peut être éludée : jusqu’où ses adversaires sont-ils prêts à aller pour le remplacer, alors que certains soutiens potentiels refusent de qualifier explicitement le Hamas d’organisation terroriste ?
Il y a, dans le rejet que suscite Benyamin Netanyahou chez une partie des Israéliens, quelque chose que ses soutiens à l’étranger ne comprennent pas toujours.
Beaucoup l’ont regardé comme le chef de guerre d’Israël : celui qui, après le massacre du 7 octobre 2023, a dirigé un pays attaqué, engagé ses forces sur plusieurs fronts et affirmé sa détermination face au Hamas, au Hezbollah et à l’Iran.
Cette perception existe. Elle explique une part de la confiance que continuent de lui accorder de nombreux électeurs. Le Likoud est d’ailleurs demeuré le premier parti à l’issue des législatives du 27 octobre, avec 27 sièges. Son camp conserve 53 élus à la Knesset, même s’il a perdu la majorité.
Mais il existe une autre expérience, vécue de l’intérieur par des Israéliens qui ne regardent pas seulement le dirigeant face à ses ennemis. Ils regardent aussi celui qui était au pouvoir lorsque la frontière a été franchie, lorsque des familles ont été massacrées et lorsque des centaines de personnes ont été enlevées. Pour eux, la question n’est pas uniquement : a-t-il conduit la guerre ? Elle est aussi : qu’a-t-il accepté de regarder, de reconnaître et d’expliquer après la catastrophe ?
Le 7-Octobre et la question des responsabilités
Benyamin Netanyahou dirigeait Israël le 7 octobre 2023. Cela ne suffit pas à établir, sans enquête, la nature exacte de sa responsabilité personnelle dans les défaillances qui ont précédé l’attaque. Mais cela rend cette enquête d’autant plus nécessaire.
Or le Premier ministre s’est opposé à la création d’une commission d’enquête d’État indépendante, réclamée notamment par des familles de victimes et par ses adversaires politiques. Netanyahou affirme qu’une telle commission serait perçue comme partiale par une partie de la population. Il défend une autre formule, dont la composition recueillerait, selon lui, une adhésion plus large. Un projet de commission d’un autre type a été adopté en première lecture à la Knesset. Ses critiques contestent son indépendance et redoutent que le pouvoir politique puisse peser sur l’examen de ses propres décisions.
La nuance est nécessaire : Netanyahou ne dit pas qu’il ne faut aucune enquête. Mais son opposition à la commission d’État indépendante pose une question à laquelle les familles sont en droit d’exiger une réponse. Comment demander à un pays de faire confiance à ses dirigeants après une telle faillite sans accepter qu’une instance indépendante examine ce qui s’est passé, les avertissements reçus, les décisions prises et les responsabilités de chacun ?
Cette question n’appartient ni à la gauche ni à la droite. Elle appartient aux victimes, aux otages, aux soldats et à leurs familles. Elle appartient aussi à l’avenir d’Israël : comprendre une défaillance est une condition pour tenter d’empêcher qu’elle se reproduise.
À cet égard, le refus opposé par Netanyahou à une commission d’État indépendante a contribué à nourrir une défiance profonde. Une défiance qui ne peut être balayée d’un revers de main comme l’expression d’une haine irrationnelle.
Gouverner un pays, ou entretenir sa fracture ?
Il y a aussi la manière d’exercer le pouvoir. Depuis des années, les affrontements autour de Netanyahou dépassent le désaccord politique ordinaire. Ses adversaires lui reprochent de transformer ceux qui le contestent en ennemis, de tolérer ou d’encourager autour de lui des campagnes de discrédit, et de faire de sa propre personne la ligne de partage entre les défenseurs d’Israël et ceux qui l’affaibliraient.
Ses soutiens répondent qu’il est lui-même la cible d’une hostilité permanente, médiatique, judiciaire et politique. Ils dénoncent une partie de ses adversaires qui refuserait de reconnaître ses succès et chercherait à l’écarter par tous les moyens.
Les deux expériences existent. Mais elles n’exonèrent pas le chef du gouvernement d’une responsabilité particulière : celui qui dirige doit pouvoir combattre ses adversaires sans rendre impossible la vie politique commune.
La presse israélienne et internationale a documenté la violence des campagnes menées autour de lui et ce que ses critiques appellent la « machine à poison ». Toute accusation précise doit être attribuée et vérifiée ; elle ne peut pas être transformée en procès général de ses électeurs. Mais la question demeure : quel pays laisse-t-on derrière soi lorsque chaque désaccord devient une épreuve de loyauté ?
Cela ne veut pas dire que les opposants à Netanyahou seraient tous animés des mêmes intentions. Cela ne signifie pas davantage que ses électeurs seraient indifférents au 7-Octobre ou à la démocratie. Israël n’est pas divisé entre ceux qui aimeraient leur pays et ceux qui le détesteraient. Il est traversé par des désaccords profonds sur la manière de le protéger et de le gouverner.
Faire partir Netanyahou : et après ?
Mais la question doit aussi être posée à ses adversaires. Les élections du 27 octobre ont laissé le camp de Netanyahou avec 53 sièges, le bloc du changement avec 48 et les deux listes arabes avec 19. Aucun des deux premiers ensembles n’atteint seul les 61 sièges de la majorité absolue.
Les deux formations arabes ont recommandé Gadi Eisenkot au président Isaac Herzog pour former le prochain gouvernement. Avec leur soutien, le chef de Yashar a recueilli 67 recommandations, contre 46 pour Netanyahou.
Une recommandation n’est pas une coalition. Elle ne signifie pas que les partis concernés ont conclu un accord, ni qu’ils entreront au gouvernement. Le président doit encore désigner la personnalité chargée d’en former un, et les négociations restent ouvertes.
Mais cette arithmétique pose déjà une question : à quelles conditions les adversaires de Netanyahou accepteraient-ils les voix, la participation ou le soutien extérieur de formations arabes ? Car il ne suffit pas de constater qu’elles ont été élues démocratiquement. Elles l’ont été, et les citoyens arabes d’Israël ont pleinement le droit de voter et d’être représentés. La question politique est autre : quelles positions leurs dirigeants défendent-ils, et sur quels engagements un gouvernement israélien pourrait-il s’appuyer après le 7-Octobre ?
La question posée à Mansour Abbas
Le 5 novembre, le président Herzog a demandé à Mansour Abbas, chef de Ra’am, s’il considérait le Hamas comme une organisation terroriste.
Mansour Abbas n’a pas prononcé cette qualification. Il a condamné le terrorisme et la violence politique, demandé le désarmement du Hamas et des groupes armés, et défendu une solution à deux États. Pour expliquer sa réponse, il a évoqué son souhait de rester un intermédiaire et les risques qu’une déclaration explicite pourrait faire courir à sa famille. Il a également contesté ce qu’il considère comme une épreuve de loyauté imposée aux responsables arabes.
Ces éléments doivent être rapportés ensemble. Il serait faux d’affirmer qu’Abbas n’a pas condamné les violences ou qu’il demande le maintien du Hamas au pouvoir. Mais il serait tout aussi artificiel de faire comme si son refus de qualifier explicitement le Hamas de terroriste était sans portée.
Après le massacre du 7 octobre, les viols, les prises d’otages et les assassinats de civils, les mots ont une signification politique et morale. Un responsable qui aspire à peser sur le gouvernement d’Israël peut-il laisser cette question sans réponse claire ? Les électeurs israéliens ont le droit de la poser, et les responsables qui solliciteraient son soutien ont le devoir d’y répondre.
Cela suppose aussi de ne pas confondre les partis. Ra’am et la Liste commune ont des histoires, des dirigeants et des positions distincts. Une critique sérieuse doit porter sur des propos et des actes précis, non sur l’identité arabe de leurs électeurs.
Une limite annoncée, une limite à tenir
Gadi Eisenkot a fixé quatre principes aux formations qui voudraient rejoindre le gouvernement qu’il cherche à constituer. Parmi eux figure la reconnaissance du Hamas comme organisation terroriste et l’engagement à démanteler son pouvoir militaire et gouvernemental. Il maintient également le principe d’un service obligatoire pour tous, militaire, national ou civil.
Ces conditions existent. Il serait donc prématuré d’affirmer qu’Eisenkot les a abandonnées ou qu’il a formé une alliance gouvernementale avec Ra’am.
Mais elles devront être regardées de près si les négociations avancent. S’appliqueront-elles seulement aux partis entrant au gouvernement ? Que se passerait-il si une majorité dépendait d’un soutien extérieur ou d’une abstention ? La distinction parlementaire est réelle ; elle ne dispense pas d’examiner ce qui aurait été demandé, promis ou accepté pour obtenir les voix nécessaires.
Avigdor Liberman, pour sa part, refuse un gouvernement dépendant des partis arabes. Il s’est dit prêt à discuter avec les formations ultraorthodoxes et à faire des compromis, y compris sur la question de leur service. Cette voie soulève une autre interrogation : jusqu’où ses partenaires accepteront-ils de revenir sur leurs engagements concernant l’égalité devant le service ?
Dans un système parlementaire, le compromis est nécessaire. Mais tous les compromis ne se ressemblent pas. Négocier des portefeuilles, un calendrier ou une réforme ne revient pas nécessairement à renoncer à une exigence fondamentale. Encore faut-il dire clairement aux électeurs ce qui est négocié et ce qui ne l’est pas.
Deux exigences, une même responsabilité
On peut comprendre pourquoi des Israéliens ne veulent plus de Benyamin Netanyahou. On peut considérer que son refus d’une commission d’enquête d’État indépendante sur le 7-Octobre, ses alliances ou sa manière de gouverner justifient l’alternance.
Et l’on peut, dans le même mouvement, demander à ceux qui veulent le remplacer ce qu’ils sont prêts à accepter pour y parvenir.
L’objectif de faire partir un dirigeant, aussi puissant et contesté soit-il, ne peut tenir lieu à lui seul de programme, de boussole et de réponse aux questions soulevées par le 7-Octobre.
La responsabilité de Netanyahou doit pouvoir être examinée sans entrave. Les principes de ses adversaires doivent pouvoir être interrogés sans qu’on leur reproche, par principe, de souhaiter son départ.
Israël a besoin de savoir ce qui a failli le 7 octobre. Il a aussi besoin de savoir sur quelles paroles et sur quels engagements reposera le gouvernement chargé de son avenir.
Sources : Knesset — projet de commission d’enquête ; Reuters — consultations pour former un gouvernement ; Davar — les conditions d’Eisenkot ; The National — les déclarations de Mansour Abbas ; Le Monde — les divisions de l’opposition.


