Un récital d’Ivo Pogorelich, un Steinway désorienté, des partitions en décomposition, une tourneuse de pages héroïque et un spectateur qui attend désespérément le grand frisson. Sergioo Parolinn raconte une soirée dont il n’aura finalement retenu qu’une chose : le prix du parking. Une chronique musicale féroce, subjective et irrésistiblement drôle.
Une amie, excellente pianiste — enfin, bonne pianiste — m’a pris la tête ce midi avec son pianiste préféré, Ivo Pogorelich !
Alors rien que pour elle… Mon post du 19 novembre 2024. 🤣
Je sais qu’elle me lit sans jamais commenter !
Bon, quand il faut y aller, il faut y aller. Impossible de reculer de toute façon, je déteste me faire reculer à l’insu de mon plein gré.
Donc, soirée récital de piano. On nous annonçait Ivo Pogorelich et nous n’avons pas été déçus. Mieux que ça : cosmique de chez comique.
Récital à 20 h et, à 19 h 45, la salle est déjà presque pleine. Un son arrive de la scène : un zombie teste toujours le piano, probablement un troll vu l’accoutrement pour passer inaperçu !
Mais non, j’apprends que c’est IVO, camouflé et très discret.
Bon, pourquoi pas… Plus rien ne m’étonne, du moins crois-je !
L’immense Olivier Bellamy (tiens, ça me fait penser que je n’ai toujours pas la réponse à ma question lors du concert de… quand il avait dit en présentation : « Il y a deux types de pianistes… les pianistes qui sont invités à La Roque d’Anthéron ET LES AUTRES ! ») annonce de façon magistrale l’arrivée du Maestro.
Donc nous sommes tous à l’affût, nous attendons que les lumières s’éteignent, que l’artiste fasse son entrée…
NADA.
Les lampions restent allumés et le resteront toute la soirée. Le Maestro entrera quand bon lui semblera, c’est-à-dire cinq minutes plus tard, masque chirurgical sur le visage, sa suivante — enfin, sa tourneuse de pages — à sa suite, partitions sous le bras, et c’est parti pour le grand soir…
Tout comme il y a de petits rêves et de grands rêves, il y a de petits soirs, mais celui-ci sera gigantesque.
D’abord, changement total de programme…
Valse triste, op. 44 n° 1, d’I. A. Pogorelich
Moments musicaux, D. 780, op. 94, d’I. A. Pogorelich
Mazurkas, op. 59, d’I. A. Pogorelich
Sonate n° 2 « funèbre », op. 35, d’I. A. Pogorelich, avec cette note :
La « marche funèbre » sera dans la version d’I. A. Pogorelich, arrangement de F. Chopin.
Et c’est parti. À peine les mains posées sur le piano, c’est le choc…
Mais quel toucher, quel toucher, quel toucher… Mais encore ?
Ah flûte, on dirait un piano numérique dont on a réglé le son sur 8, avec des touches non sensitives. Donc le pianissimo est au niveau 8 et le triple forte est aussi au niveau 8.
On va vite s’ennuyer !
Je regarde les poils de mes bras, attendant le grand frisson, celui que mon petit-fils me donne quand il frappe le clavier. Mais non, même pas ça. Rien. Calme plat, morne plaine. Il ne se passe rien et c’est normal, vu qu’il n’y a rien…
Je regarde la scène, je cherche un partage.
Il y a quelqu’un ???…
Aucune réponse. Personne. Une intelligence artificielle est en train de bouger les doigts sur un Steinway qui ne sait plus où se mettre. Il se demande même ce qu’on lui veut. Il aurait préféré rester dans son magasin, mais rien n’y fait, il va falloir passer à la casserole et supporter ce rien de chez rien.
Il ne se passe rien, je n’entends rien, même l’éclairage n’a pas voulu obéir.
Je hurle en mon for intérieur :
« Eloï, Eloï, lama sabactani ? »
Et rien pour me distraire.
Enfin la délivrance…
Tout est lu, rien n’est joué de mémoire, et enfin l’apparition des vraies stars de la soirée.
LES PARTITIONS.
D’un aspect canonique, ces dernières ne tiennent plus du tout entre elles. Les pages sont à moitié déchirées, décomplexées, déficelées…
Des feuilles de vieux papiers torchés, grisés, décapitées, qui commencent à tomber sur le clavier…
Quelques fausses notes, mais non, puisqu’il n’y avait rien, même faux, les riens restent des riens…
On regarde la pauvre tourneuse de parchemins tenir d’une main le haut, de l’autre le bas, l’auriculaire celle d’avant, le pouce la prochaine, et le Maestro I. A. Pogorelich continue sur sa voie de garage à ne jouer de rien sur un piano qui ne comprend rien.
On arrive au bout, la dernière note, le peuple applaudit comme aux jeux de ce grand cirque.
Le Maestro I. A. Pogorelich sourit à sa tourneuse de pages comme pour lui dire : « Bon, ça, c’est fait… »
Il se lève…
Va-t-il saluer ?
Mais non, il range d’abord ses partitions, remet les parchemins dans l’ordre et brusquement, comme par miracle, se souvient qu’il est dans une salle, qu’il y a un public qui applaudit.
Il avait probablement oublié, tout comme il a oublié qu’il vient de jouer…
Il salue enfin, une fois, deux…
Ah non, pas deux fois, trop fatigant de se pencher avec sa queue-de-pie ridicule.
Il prend sur le piano une pile de papiers et montre qu’il va faire un discours, probablement…
Ah, parviendrait-il quand même à nous conquérir ?
Mais non, il regarde attentivement le paquet de feuilles, regarde la première de couverture de toutes ces feuilles défaites et lit simplement le titre de son bis…
Il dit : « Beu-beu-beu Chopin. »
Waw…
Même le titre de son bis, il ne le connaît pas par cœur.
À peine celui-ci terminé que le public se lève pour… arriver le premier à la sortie, pour ne pas faire la file au parking.
Alea jacta est… La soirée est enfin finie, ouf !
Il n’apparaîtra plus. Bonsoir, adios, ciao !
Petit délicieux moment de papote avec Lola et Isabelle, mes amies courageuses qui vont devoir supporter mon exubérance…
Je rentre !
Une chère amie pianiste italienne à qui j’avais dit où j’allais m’appelle à cette heure pour avoir mon sentiment à chaud sur cette soirée froide. Je lui raconte…
Elle sait qu’après un récital, j’ai besoin de parler…
Elle me jette en fin de discussion, vu que j’arrive déjà au péage de Lançon-de-Provence :
— Ma dimmi Sergio,
Alla fine, cosa hai trattenuto di questo concerto???
— Quale concerto???
— Ma I. A. Pogorelich !
— Ah, l’avevo già dimenticato…
Bene, ho trattenuto che il mio parcheggio mi è costato 17,20 euro per 3 ore !
Che la mia birra era calda, ma i francesi non sanno servire una birra !
Fortunatamente, un momento delizioso con la mia amica Lola dagli occhi di brace e la mia amica Isabelle sempre in ritardo, insomma quasi.
— Bene, vedo che stai bene allora !
Ottima notte a te, Amore 😘






