Cinquante ans après Entebbe, Jacques Tarnero a terminé La liberté a un prix. « Terminé » est ici un mot de combat : refus d’aides et de chaînes, accusations de « propagande », projet jugé « ARTE incompatible », budget introuvable. Dix ans après l’avoir entrepris, le réalisateur de Décryptage a pourtant mené son film jusqu’au bout, presque artisanalement. Pour Habayta, il revient sur Entebbe, le 7-Octobre, le regard porté sur Israël en France — mais aussi sur ses propres doutes, sur Gaza et sur cette liberté dont il rappelle qu’elle n’est jamais acquise.
Habayta — Pourquoi Entebbe ? Pourquoi avoir éprouvé le besoin de revenir sur cette histoire cinquante ans après ?
Jacques Tarnero — Parce que cette histoire me fascine et qu’elle résonne encore plus fort cinquante ans après, surtout dans le temps présent.
Tous les ingrédients de cette histoire d’il y a cinquante ans se retrouvent aujourd’hui dans tous les registres intellectuels : politiques, linguistiques, symboliques.
À ceci près — et c’est le plus grave — qu’ils ont été renversés. La victime serait devenue l’agresseur ; les assassins seraient devenus des combattants, des résistants luttant contre une oppression.
Que signifie exactement ton titre, La liberté a un prix ? Quel est ce prix — militaire, politique, moral, humain ?
Ce titre incite à réfléchir, surtout en Europe, dans les démocraties occidentales où les libertés semblent définitivement acquises, aller de soi. Ce film met en évidence leur fragilité et suggère donc que ces libertés meurent si l’on n’est pas capable de les défendre, les armes à la main.
Ce combat a un coût : celui de la vie de certains, tués pour défendre ces libertés.
J’ai emprunté cette idée à ce qui est gravé au cimetière des soldats américains tombés à Omaha Beach en Normandie, ainsi que sur le mémorial dédié aux Marines à Washington : « Freedom is not free. »
Avec le recul, qu’est-ce qu’Entebbe raconte d’Israël que nous avons peut-être oublié ? Et qu’est-ce que l’Israël d’aujourd’hui nous oblige, au contraire, à relire autrement dans Entebbe ?
L’histoire continue et se répète en pire, en plus grave : le 7 octobre 2023.
Des Juifs ont été massacrés dans un pogrom inédit. D’autres ont été kidnappés dans un massacre d’un sadisme inouï, filmé et glorifié par les assassins.
Israël a subi, dans un premier temps, un effet de sidération. Puis s’est ressaisi pour récupérer les siens. Et aussi venger ses victimes, venger les siens.
L’histoire d’Entebbe devrait permettre de remettre les pendules à l’heure. Il fallait en tirer les leçons.
Tu emploies un mot que je ne veux surtout pas corriger à ta place : « venger ». Pourquoi ce mot plutôt que « combattre », « répondre », « neutraliser » ou « rendre justice » ? Pour toi, un État peut-il légitimement venger ses morts ? Où passe la frontière entre vengeance et justice ?
Je dis « venger » car il y a eu des excès — je crois que Yair Golan l’a dit — dans le combat, à partir de l’idée qu’il n’y avait pas d’innocents à Gaza.
Je crois qu’Israël est allé trop loin dans des bombardements. Mais je ne porte aucun jugement. Je n’ai ni légitimité ni compétence pour le faire.
Entebbe fut aussi une histoire de sélection : à l’aéroport, les otages juifs et israéliens furent séparés des autres. Cinquante ans plus tard, après le 7-Octobre, cette dimension de l’événement se regarde-t-elle autrement ? Et peut-on encore prononcer de la même manière cette promesse israélienne : « Nous viendrons vous chercher » ?
Je ne suis pas israélien. Je ne vis pas avec des enfants qui risquent leur vie à l’armée. Je ne dors pas dans les abris quand les sirènes retentissent. Donc je m’abstiens de tout jugement moral et je comprends que certains Israéliens perdent la boule de tristesse.
Ce peuple a une capacité de résilience hors du commun. Son histoire est une leçon hors normes. Qui peut le comprendre ?
J’ai essayé de montrer que les pires défis peuvent être relevés. Ein brera : « On n’a pas le choix. »
Tu écris qu’il est devenu quasiment impossible, dans les circuits habituels de la création en France, de faire un film « favorable à Israël quand Israël mérite d’être félicité et remercié ». C’est un constat très grave. Sur quels refus précis, quelles expériences, quelles paroles repose-t-il ?
Quand, il y a dix ans, pour le quarantième anniversaire, j’ai soumis ce projet aux diverses structures ou aux chaînes de télévision qui proposent des aides au cinéma, ou pour qu’elles produisent ce film, je me suis trouvé confronté à un refus unanime.
Souvent au prétexte, explicitement formulé, que ce film était un film de propagande et que je ne « donnais pas la parole à l’autre ». Quel beau mot, cet « autre » ! Ce renversement du mot de Lévinas. Qui était « l’autre »? Amin Dada ? Les terroristes de Baader ? Les hommes de Wadi Haddad ?
Je reviens sur ce mot parce qu’il est trop grave pour que nous passions dessus : « propagande ». Tu dis que le terme t’a été explicitement opposé. Que reprochait-on précisément au projet ?
Houlala ! Ça m’a été explicitement dit par le responsable de la commission d’attribution des aides de la région PACA.
Je n’ai pas eu le plaisir de continuer l’entretien téléphonique, car je l’ai traité d’imbécile.
T’a-t-on refusé un film sur Entebbe, ou t’a-t-on refusé le regard que tu portes sur Entebbe ? Autrement dit : le sujet posait-il problème, ou était-ce l’absence du récit critique d’Israël que certains attendaient de toi ?
C’est essentiellement le regard que je porte sur cette histoire, sur les leçons qu’il faut en tirer.
L’exploit militaire a largement été commenté et admiré. Des films de fiction ont déjà été réalisés, plutôt mauvais, mais peu de films ont montré les coulisses intellectuelles ou politiques. À l’exception d’Otages à Entebbe de José Padilha, qui présente les personnages des terroristes allemands dans leur délire idéologique.
As-tu rencontré des refus explicitement idéologiques, ou quelque chose de plus difficile encore à saisir : des silences, des prudences, des « ce n’est pas le moment », une forme d’autocensure anticipée ?
J’ai été confronté à tous ces argumentaires, à tous les niveaux. Jean Quatremer, qui a quitté Libération, raconte bien cela sur le plan du journalisme.
Une productrice m’a dit que j’étais trop « ARTE incompatible » pour prétendre signer ce film…
Cette productrice était Simone Harari. Que voulait dire « ARTE incompatible » ? Et comment lui as-tu répondu ?
Je lui ai répondu que son attitude m’était insupportable, car elle confiait la réalisation à Virginie Linhart — puisque j’étais « ARTE incompatible » — et que je n’acceptais pas d’être dessaisi de MON projet.
Je vais pourtant insister. Comment distingues-tu un refus idéologique d’un refus professionnel parfaitement légitime ? Sur dix ans, tous ceux qui ont refusé ton projet ne peuvent pas nécessairement être rangés sous la même explication.
Sans doute faudrait-il faire une distinction entre les couards, les opportunistes et les cons. Je n’ai pas cherché à entreprendre cette fine distinction.
Vient un moment où tu n’as qu’une envie, celle de leur casser la gueule.
J’ai failli plusieurs fois laisser tomber par découragement.
Qu’est-ce qui t’a alors empêché d’abandonner ?
J’ai d’abord été accablé par ces rencontres inutiles, soit par l’imbécillité de mes interlocuteurs, soit par leur mauvaise foi, et j’ai eu la tentation d’abandonner le projet.
Et puis j’ai estimé que c’était cautionner l’air du temps, capituler devant la connerie dominante.
Donc j’ai remis la machine en marche, car j’avais reçu un peu d’argent d’institutions juives ou de personnes privées et que je ne pouvais pas laisser tomber.
Le budget d’un tel film est au minimum de 100 000 euros. J’étais, et je suis, très loin du compte.
Aurait-il été aussi difficile de produire ce film en France il y a vingt ans ? Le 7-Octobre a-t-il changé la difficulté ou seulement rendu visible quelque chose qui était déjà là ?
C’est aujourd’hui que c’est pire. La haine d’Israël est telle, le conformisme intellectuel est tel, l’analphabétisme historique est tel aujourd’hui que c’est le triomphe du pire.
Entendre une Judith Butler dire que le Hamas est un mouvement de résistance… Les bras vous en tombent.
Les mots n’ont plus aucun sens.
Tu es l’auteur de Décryptage. Entre ce film-là et celui-ci, qu’as-tu vu changer dans la représentation d’Israël en France — dans les médias, mais surtout dans les milieux intellectuels et culturels ?
Le palestinisme est devenu une religion moderne, une catégorie des vertus idéologiques contemporaines. C’est une composante essentielle du discours de « gauche ».
Que Rima Hassan soit devenue une figure héroïque de LFI en dit long sur l’époque. La supercherie, l’imposture intellectuelle triomphent, car ce chemin a été creusé depuis très longtemps.
Ce renversement intellectuel a une longue histoire, très bien analysée par Pierre-André Taguieff. La « gauche » a une responsabilité énorme devant cet aveuglement.
Que signifie ce mot aujourd’hui ? Que veut dire « progressisme » ? Être compagnon de route du Hamas ?
Tu as finalement pris une décision assez folle : terminer le film avec les moyens réunis grâce à quelques-uns, puis chercher seulement ensuite celui qui accepterait de l’accompagner. À quel moment t’es-tu dit : « Puisque personne ne veut me donner les moyens de le faire, je vais leur montrer qu’il existe » ?
Vous répondez à la question vous-même.
Je me suis dit que je devais le faire. Que ce serait une capitulation que d’abandonner.
Cette solitude a-t-elle modifié le film ? La liberté conquise faute de producteur a-t-elle, elle aussi, eu un prix ?
Le prix à payer, c’est de trouver les moyens de le diffuser autant que d’en faire un bel objet filmique. Ce sont deux registres très différents.
Pendant dix ans, tu as manqué d’argent, rencontré des refus, pensé abandonner, repris le film. Aujourd’hui il existe, mais il n’a toujours ni producteur ni distributeur. Quand tu le regardes sans penser à ceux qui ont dit non, es-tu fier du film que tu as fait ?
Je suis content d’avoir pu le terminer, grâce entre autres au monteur, qui a eu beaucoup d’énergie.
Je suis content du film tel qu’il est, y compris dans son aspect mal fagoté. Tout a été monté sur son ordinateur, dans la salle à manger de ses parents.
Je crois aujourd’hui qu’une diffusion sur le Net serait la meilleure des choses.



