Daniel Sarfati déteste les épinards. Sauf lorsqu’ils ont longuement frit, noirci, mijoté avec haricots blancs et hasbane jusqu’à devenir pkaïla. Pour ce premier soir de Rosh HaShana, tout était prévu. Mais comme disent ses amis ashkénazes : « A mentsch tracht, un Gott lacht. » Et Dieu, manifestement, avait prévu autre chose.
Je déteste les épinards sous toutes leurs formes.
Je n’ai jamais marché à l’arnaque Popeye.
Manger des épinards, ça rend fort et beau.
Les biceps de ce marin édenté et son idylle avec Olive ne m’ont jamais tenté.
…
Alors, me direz-vous, et la pkaïla ?
Je vous répondrai : c’est l’exception.
Ce fleuron de la cuisine juive tunisienne, dont la forte charge en cholestérol met en échec toutes les statines.
Je vais être autant de mauvaise foi que Mélenchon quand il prétend ne pas être antisémite : la pkaïla, c’est presque pas des épinards. Ça n’en a même pas la couleur verte, ni le goût terreux.
Les épinards de la pkaïla ont frit longtemps, jusqu’à un « hypernoir » à la Soulages ; chaque aplat irisé, c’est l’huile que l’on rajoute.
Puis ce sont les haricots blancs et la hasbane, cette grosse saucisse aux tripes, qui viennent mijoter pour épaissir le tout et rajouter des triglycérides.
La pkaïla vient ensuite, pour les puristes, napper un plat de couscous chaud.
Le couscous est facultatif pour ceux qui sont soucieux de leur ligne.
…
Je me faisais donc une joie, hier, de me régaler de ces épinards fréquentables pour le premier seder de Rosh HaShana.
Mais comme disent mes amis ashkénazes — qui préfèrent le gefilte fish à la pkaïla et qui ont donc moins de cholestérol dans le sang — : “A mentsch tracht, un Gott lacht”, l’homme décide, Dieu rit.
Ce qui veut dire, en gros, que l’on peut toujours faire des projets : au final, c’est Dieu qui décide.
Hier soir, je pensais terminer tôt ma consultation, mais j’ai dû perdre une heure pour délivrer une de mes patientes coincée dans l’ascenseur.
Arrivé chez moi, c’était mon petit-fils qui saignait abondamment du nez.
J’ai dû le mécher et le cautériser.
Il n’a pas bronché. Il a retenu ses larmes et fait preuve d’un courage exemplaire.
C’est donc tardivement que j’ai pu enfin distribuer à chacun un morceau de pomme et du miel, et réciter les bénédictions pour la nouvelle année.
La pkaïla était merveilleuse.
Quand j’ai voulu servir mon petit-fils, il a refusé.
“J’aime pas les épinards. Je préfère les pommes de terre”.
Je n’ai pas insisté.
Comment lui en vouloir ?


