Il rêvait de fraîcheur alpine. Il a trouvé le soleil d’Israël, ses trottoirs brûlants et ses étés sans indulgence. Mais derrière cette contrariété très humaine, Serge Siksik découvre une leçon inattendue : revenir sur la terre de ses ancêtres, ce n’est pas retrouver le confort espéré, c’est accepter d’être transformé par elle. Du Kuzari au Rav Kook, de Manitou aux psaumes, une méditation savoureuse sur l’Alyah, l’humilité et cette Terre promise qui n’a jamais promis la climatisation.
J’AURAIS PRÉFÉRÉ UN CLIMAT ALPIN…
Ou comment le soleil d’Israël nous enseigne ce que nous n’étions pas venus apprendre.
Serge Siksik — 15 octobre 2026
Je dois faire un aveu qui n’a rien de très théologique : j’aurais aimé qu’Israël jouisse d’un climat alpin. Des étés tempérés, des nuits fraîches, une brise légère, quelques sommets enneigés et cette délicieuse sensation de pouvoir marcher en plein mois d’août sans avoir le sentiment de traverser une épreuve biblique.
J’aurais volontiers accepté la Terre promise avec quelques degrés de moins.
Mais personne ne m’a demandé mon avis. Et, à bien y réfléchir, c’est peut-être la première leçon de cette terre.
Car en Israël, le soleil ne se contente pas de briller. Il insiste. Il s’impose. Il vous accompagne jusque dans vos retranchements. Il semble parfois vouloir vérifier personnellement la sincérité de votre Alyah.
On peut sourire de cette chaleur, s’en plaindre, la maudire entre deux bénédictions. Mais une question finit par surgir : pourquoi cette terre, dont la Torah célèbre si souvent la bénédiction, nous offre-t-elle une lumière aussi exigeante ?
Je ne prétends évidemment pas connaître les intentions météorologiques du Créateur. Je me méfie de ceux qui expliquent avec assurance pourquoi Dieu a choisi telle montagne, telle pluie ou telle température. Mais je crois que le climat d’Israël peut nous apprendre quelque chose de notre condition, et peut-être même de notre vocation.
Dans les Alpes, le paysage invite volontiers à la contemplation. En Israël, il vous convoque.
La différence n’est pas insignifiante.
La beauté alpine enveloppe. Elle apaise, protège, offre à l’homme le sentiment délicieux d’une nature qui lui accorde l’hospitalité. Le soleil israélien, lui, ne vous enveloppe pas toujours. Il vous expose. Il révèle votre fatigue, votre impatience, votre vulnérabilité. Il vous rappelle que vous possédez beaucoup moins de choses que vous ne l’imaginez, à commencer par la maîtrise de votre propre confort.
Il y a là une expérience philosophique presque embarrassante : nous avons passé une grande partie de notre existence à aménager le monde pour qu’il nous convienne, et voici une terre qui nous demande, avec une remarquable indifférence à nos habitudes, de commencer par nous adapter à elle.
Nous pensions venir habiter Israël. Et nous découvrons qu’habiter Israël suppose aussi de consentir à être habités par lui.
Le Kuzari de Rabbi Yehouda Hallévi développe une intuition fondamentale : la terre d’Israël n’est pas un simple décor géographique de l’histoire juive. Elle participe aux conditions particulières dans lesquelles peut se déployer la vie spirituelle du peuple. Il ne s’agit pas de prétendre que chaque rayon de soleil contient une révélation. Ce serait faire dire au Kuzari ce qu’il ne dit pas. Mais il nous invite à comprendre qu’un lieu peut être davantage qu’un espace, qu’une géographie peut engager une responsabilité.
Et cette responsabilité commence peut-être par une certaine humilité.
Car le soleil, lui, ne distingue personne. Il ne s’intéresse ni à notre érudition, ni à notre pratique religieuse, ni à nos convictions politiques. Il chauffe le juste et l’injuste, le savant et l’ignorant, celui qui vient de terminer une page de Guemara et celui qui cherche désespérément une place de stationnement à l’ombre.
Voilà une égalité devant laquelle toutes nos prétentions deviennent assez dérisoires.
Le Talmud, dans Nedarim 8b, rapporte une image saisissante : dans les temps à venir, le Saint béni soit-Il fera sortir le soleil de son écrin ; les justes y trouveront guérison, tandis que les impies en éprouveront la brûlure. Il ne s’agit évidemment pas d’un bulletin météorologique annonçant une canicule eschatologique. C’est une méditation sur une même lumière qui, selon celui qui la reçoit, peut devenir bienfait ou épreuve.
La lumière ne change pas nécessairement. C’est notre manière de nous tenir devant elle qui change tout.
Cette idée me bouleverse davantage que les descriptions de miracles. Parce qu’elle déplace la question. Au lieu de demander pourquoi le soleil est si brûlant, elle m’oblige à me demander ce que je fais de cette brûlure.
Et voici que surgit un paradoxe plus profond encore.
La Torah ne nous promet pas une terre facile. Elle nous promet une terre bonne (Devarim 8,7). Nous avons trop souvent confondu les deux.
Dans Devarim 11, la terre d’Israël est distinguée de l’Égypte : elle dépend des pluies du ciel, et les yeux de l’Éternel sont constamment tournés vers elle. Autrement dit, sa bénédiction n’est pas celle de l’autosuffisance. Elle est celle d’une dépendance assumée.
L’Égypte, avec le Nil, pouvait donner l’illusion d’une maîtrise durable de la fécondité. Israël doit lever les yeux.
Et peut-être est-ce cela que nous supportons parfois si mal : devoir lever les yeux alors que nous préférerions régler le thermostat.
Le Rav Kook, dans sa pensée sur la sainteté de la vie nationale et de la terre, nous apprend à ne pas opposer trop rapidement la matière et l’esprit. La vie concrète d’Israël, son travail, son agriculture, son effort physique, ne sont pas étrangers à son élévation spirituelle. Ils peuvent en devenir le lieu même.
Il n’y a donc aucune raison de chercher Dieu uniquement dans les bibliothèques, les synagogues ou les sommets de la pensée. On peut aussi découvrir quelque chose de notre rapport au monde en marchant, à midi, sur un trottoir brûlant de Tel Aviv.
À condition, naturellement, d’avoir pensé à prendre de l’eau.
Cette dernière précision n’est pas une plaisanterie accessoire. Elle dit quelque chose d’essentiel : la spiritualité juive n’a jamais consisté à mépriser le corps. Elle ne nous demande pas d’aimer l’insolation. Elle nous enseigne plutôt à ne pas réduire notre existence à la recherche de conditions idéales.
Et c’est ici que le soleil d’Israël me paraît rejoindre une question autrement plus vaste que celle du climat.
Qu’attendions-nous réellement de notre retour sur cette terre ?
Un pays qui nous ressemble, ou un pays capable de nous transformer ?
Un refuge confortable, ou une responsabilité historique ?
Une existence enfin normale, ou la possibilité de renouer avec une histoire qui, précisément, n’a jamais été tout à fait normale ?
Il serait absurde de prétendre que la chaleur nous rend meilleurs. Elle peut nous rendre irritables, épuisés, parfois franchement désagréables. Mais elle possède au moins cette vertu involontaire : elle contrarie notre tentation permanente de faire de nous-mêmes la mesure de toute chose.
Et peut-être qu’une terre qui résiste un peu à nos préférences nous aide à comprendre qu’elle n’est pas notre propriété au sens le plus profond du terme.
Nous lui appartenons aussi.
Le soleil devient alors une métaphore de cette vérité que nous avons tant de mal à accepter : la lumière n’est pas toujours douce. La vérité non plus. Elles peuvent réchauffer, éclairer, révéler, mais également déranger ce que nous pensions définitivement acquis.
Manitou nous a appris à lire le retour d’Israël dans l’histoire comme une responsabilité et non comme une simple amélioration de notre condition. Revenir ne signifie pas retrouver un paradis perdu. Cela signifie redevenir les acteurs d’une histoire dont nous avions trop longtemps été les témoins, parfois les victimes.
Or, l’histoire, comme le soleil, ne dispense pas toujours une chaleur agréable.
Elle exige. Elle éprouve. Elle oblige à sortir de l’ombre.
Je repense alors à ce verset du psaume 121 : « L’Éternel est ton ombre à ta droite ». Quelle étrange image ! Dieu n’y est pas présenté comme celui qui supprimerait le soleil, mais comme celui qui accompagne l’homme sous sa lumière.
La protection divine n’est pas nécessairement l’abolition de l’épreuve.
C’est peut-être la possibilité de la traverser sans perdre le sens de sa présence.
Au fond, je continue de rêver de fraîcheur alpine. Je ne renoncerai ni au plaisir d’une soirée de montagne, ni à celui d’un matin où l’air vous saisit doucement au lieu de vous accabler. Je ne suis pas devenu un amoureux inconditionnel des quarante degrés sous prétexte que j’ai fait mon Alyah.
Et je me garderai bien de transformer la transpiration en vertu religieuse.
Mais j’ai fini par comprendre quelque chose de simple, presque enfantin, et qui me fait sourire chaque fois que j’y pense.
Pendant des siècles, nous avons prié pour revenir sur cette terre. Nous avons prononcé son nom, tourné nos prières vers elle, pleuré son éloignement, rêvé de ses collines et de ses pierres. Nous avons demandé à Dieu de nous y ramener.
Et maintenant que nous y sommes, il nous arrive de trouver qu’il y fait trop chaud.
Il y a dans cette contradiction toute la tendresse, toute la fragilité et peut-être toute la grandeur de la condition humaine.
Nous avons reçu infiniment plus que ce que nous espérions, et nous continuons de souhaiter quelques degrés de moins.
Je crois que Dieu doit parfois en sourire.
Moi aussi.
Car, après tout, nous n’avons pas attendu deux mille ans pour retrouver une température agréable. Nous avons attendu pour retrouver notre place.
Et une place dans l’Histoire n’est pas nécessairement une place à l’ombre.


