Le père d’Abel Chennouf, assassiné par Mohamed Merah, réclame au président de la République une rectification de ses propos sur l’attentat de Trappes.
Par Sarah Cattan — HaBayta | 26 octobre 2026
Le 15 mars 2012, Mohamed Merah assassinait à Montauban le caporal Abel Chennouf, âgé de 25 ans. Quatorze ans plus tard, son père, Albert Chennouf, vient de déposer plainte contre Emmanuel Macron. En cause : les déclarations du chef de l’État présentant l’attentat de Trappes du 23 octobre comme une première dans l’histoire du terrorisme raciste en France. Après avoir autrefois poursuivi l’État pour les défaillances de la surveillance de Merah, ce père endeuillé reprend le chemin de la justice. Non pour obtenir réparation financière, mais pour que son fils, et avec lui les victimes des attentats précédents, ne soient jamais effacés de la mémoire nationale. HaBayta publie le procès-verbal de sa plainte, transmis personnellement par Albert Chennouf.
Ce lundi matin, Albert Chennouf s’est levé et a décidé de porter plainte
Il est des démarches judiciaires que l’on peut raconter à travers une qualification pénale, des articles de loi, une procédure.
Et il en est d’autres dont on ne comprend véritablement le sens qu’en connaissant celui qui les entreprend.
Albert Chennouf appartient à cette seconde histoire. Je connais Albert et son épouse Katia depuis les années qui ont suivi l’assassinat de leur fils. Une relation très forte s’est nouée entre nous, devenue au fil du temps une véritable amitié.
Je sais son obstination, ses colères, son exigence de vérité. Je sais aussi combien, derrière ce combat public, demeure une blessure qui ne se refermera jamais.
Ce lundi 26 octobre, Albert s’est présenté à la brigade de gendarmerie de Marguerittes, dans le Gard. Il n’avait pas préparé depuis des semaines une nouvelle bataille judiciaire. Il m’a raconté qu’au réveil, après une période de grandes souffrances physiques, il s’était senti, pour une fois, délivré de la douleur.
Il y a vu un signe de son fils.
Alors il s’est levé. Et il est allé déposer plainte. À 9 h 45, un officier de police judiciaire recueillait sa déposition.
Elle commence ainsi : « Je me présente à vous afin de déposer plainte contre le président de la République Monsieur Emmanuel MACRON. »
Une phrase simple. Une phrase considérable lorsqu’on connaît le chemin parcouru par cet homme depuis le 15 mars 2012.
Abel Chennouf. Vingt-cinq ans. Soldat français.
Il faut revenir à Montauban. Le 15 mars 2012, Mohamed Merah attaque trois militaires du 17e régiment du génie parachutiste. Abel Chennouf et Mohamed Legouad sont assassinés. Loïc Liber est grièvement blessé. Il survivra avec des séquelles irréversibles.
Quatre jours auparavant, le 11 mars, Merah avait déjà assassiné à Toulouse le maréchal des logis-chef Imad Ibn Ziaten. Et le 19 mars, il allait commettre l’impensable devant l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse : assassiner Jonathan Sandler, ses deux fils Gabriel et Arieh, ainsi que Myriam Monsonego, sept ans.
Sept morts au total. Trois militaires français, un enseignant et trois enfants juifs. Sept noms entrés dans la mémoire tragique de notre pays.
Abel avait 25 ans. Son épouse attendait leur enfant. Ce fils, Eden, naîtrait après la mort de son père. C’est cette vie interrompue qu’Albert et Katia Chennouf portent depuis quatorze ans. Ce n’est pas un souvenir abstrait. C’est leur fils. Sa compagne et lui attendaient leur premier enfant.
Le 23 octobre 2026 : une phrase présidentielle qui ravive la blessure
Vendredi 23 octobre, après l’attaque meurtrière perpétrée à Trappes et à La Verrière, Emmanuel Macron se rend dans les Yvelines. Un homme de 26 ans a été tué, cinq autres personnes blessées, dont une fillette de douze ans.
Le président condamne l’attaque, dénonçant un attentat terroriste raciste, et appelle à l’unité nationale. Mais il prononce également une phrase présentant cet acte comme une première, en évoquant un attentat planifié contre des compatriotes en raison de leur couleur de peau ou de leur religion supposée.
La réaction est immédiate.
Comment parler d’une première lorsqu’en mars 2012 un terroriste avait assassiné des soldats français puis quatre personnes dans une école juive ? Comment oublier l’Hyper Cacher, en janvier 2015 ? Comment oublier le père Jacques Hamel, assassiné dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray en juillet 2016 ? Comment oublier Sarah Halimi, tuée en 2017, ou Mireille Knoll, assassinée en 2018, dans des crimes dont le caractère antisémite a été reconnu ?
Ces événements ne présentent pas tous la même qualification juridique : tous les crimes antisémites ne sont pas juridiquement qualifiés d’attentats terroristes. Mais ils appartiennent à une histoire française que les responsables publics ont le devoir de connaître et de distinguer avec précision.
La formule présidentielle a provoqué de nombreuses réactions, jusque dans les rangs de sensibilités politiques très différentes.
L’Élysée a ensuite précisé que le chef de l’État entendait parler du caractère raciste de l’attaque de Trappes, fondé sur la couleur de peau, et qu’il n’oubliait nullement les attentats antisémites.
Emmanuel Macron a également écrit qu’aucune des victimes des attentats antérieurs ne devait être oubliée.
Ces précisions doivent être rapportées. Mais elles ne suffisent manifestement pas à Albert Chennouf.
Un père demande au président de rétablir la vérité
Dans sa déposition, Albert écrit :
« Je ne peux accepter de tel propos tenu par un Président de la République, au vu des nombreuses attaque terroristes qu’il y a déjà eu par le passé sur le sol français. »
Puis il rappelle qu’Abel a été assassiné par Mohamed Merah le 15 mars 2012, qu’il s’agissait d’une attaque terroriste et que son fils a été décoré à titre posthume de la Légion d’honneur.
Et vient cette phrase :
« Je peux accepter avec le temps, le malheur qui nous a frappé en prenant mon fils. Mais je n’accepterai jamais que l’on puisse l’effacer. »
Tout est là. Il ne s’agit pas de nier la gravité de l’attaque de Trappes. Il ne s’agit pas de retirer quoi que ce soit à la douleur des victimes du 23 octobre. Il s’agit de refuser qu’une tragédie nouvelle soit présentée dans des termes susceptibles d’effacer celles qui l’ont précédée.
On peut parfaitement reconnaître la singularité d’un attentat sans suggérer que rien de comparable n’a jamais existé. On peut condamner le racisme antimusulman sans oublier l’antisémitisme. On peut manifester sa solidarité envers les victimes d’aujourd’hui sans reléguer celles d’hier dans les marges de l’histoire.
La mémoire des victimes du terrorisme ne se divise pas. Elle ne se hiérarchise pas selon les nécessités du moment politique.
C’est, au fond, ce qu’Albert Chennouf demande à Emmanuel Macron.
Albert Chennouf avait déjà poursuivi l’État
Pour comprendre la portée de sa décision, il faut rappeler une autre bataille: après l’assassinat d’Abel, Albert Chennouf et sa famille avaient entrepris de faire reconnaître les fautes commises dans la surveillance de Mohamed Merah.
La question était redoutable : les services de renseignement auraient-ils pu empêcher les meurtres ? Merah avait été repéré. Il avait fait l’objet d’une surveillance. Celle-ci avait été interrompue.
Le 12 juillet 2016, le tribunal administratif de Nîmes reconnaissait une faute de l’État dans l’abandon de cette surveillance. La responsabilité de l’État était alors retenue à hauteur d’un tiers de la perte de chance d’éviter l’attentat, avec indemnisation de plusieurs ayants droit. Les demandes personnelles des parents d’Abel avaient toutefois été rejetées.
Mais le ministère de l’Intérieur avait fait appel. Le 4 avril 2017, la cour administrative d’appel de Marseille annulait la condamnation de l’État.
Elle ne niait pas les erreurs d’appréciation commises par les services de renseignement. Elle considérait cependant qu’elles ne constituaient pas la faute lourde exigée pour engager la responsabilité de l’État dans cette affaire.
Autrement dit, la justice reconnaissait des erreurs, mais ne retenait pas la responsabilité juridique permettant l’indemnisation.
Pour la famille Chennouf, ce fut une nouvelle épreuve. Albert avait engagé ce combat pour faire établir des responsabilités.
Aujourd’hui, sa démarche est différente. Il ne demande plus à la justice de déterminer si l’État aurait pu empêcher la mort de son fils.
Il demande au chef de l’État de ne pas oublier qu’elle a eu lieu.
Et pourtant, Emmanuel Macron lui-même avait honoré Abel
C’est peut-être l’aspect le plus saisissant de cette histoire. Le 20 mars 2022, lors des cérémonies marquant le dixième anniversaire des attentats de Toulouse et de Montauban, Emmanuel Macron avait personnellement rendu hommage aux victimes. Il avait prononcé le nom d’Abel Chennouf. Il avait rappelé qu’Abel avait 25 ans, qu’il aimait la France et qu’il n’avait pas eu le temps de connaître son fils Eden.
Le président connaissait donc cette histoire. Il l’avait racontée lui-même devant la nation.
Dès lors, la blessure ressentie par Albert Chennouf prend un sens particulier. Comment celui qui avait su trouver les mots pour honorer Abel en 2022 a-t-il pu, quatre ans plus tard, prononcer une formule aussi générale sur une prétendue première ?
Les paroles présidentielles à Trappes ne sont pas des paroles ordinaires. Elles engagent une mémoire collective. Et lorsqu’elles sont ambiguës, leur rectification doit être à la mesure de l’émotion qu’elles ont provoquée.
« Je ne demande rien »
La dernière partie de la plainte mérite d’être lue avec une attention particulière: l’officier de police judiciaire informe Albert Chennouf de ses droits, notamment de la possibilité de solliciter une indemnisation et de se constituer partie civile.
Albert répond qu’il souhaite se constituer partie civile, mais ne réclame aucune somme. Il demande seulement qu’Emmanuel Macron revienne sur ses propos et rétablisse la vérité. Il cite d’autres attentats, notamment ceux du Bataclan et de Nice.
On pourra discuter de la recevabilité juridique d’une plainte fondée sur une déclaration présidentielle. Le dépôt d’une plainte ne signifie pas qu’une infraction a été constituée, encore moins que des poursuites seront engagées. La fonction présidentielle bénéficie par ailleurs d’un régime constitutionnel particulier.
Mais réduire cette démarche à ses seules chances de succès judiciaire serait passer à côté de l’essentiel: Albert Chennouf ne cherche pas à monnayer sa douleur. Il demande que son fils conserve sa place dans l’histoire de France.
Il veut que le président de la République prononce les mots qui, à ses yeux, remettraient les choses à leur juste place.
Qu’il reconnaisse que le terrorisme a déjà tué sur le sol français en raison d’identités attribuées à ses victimes, de convictions religieuses ou d’une volonté de frapper la nation à travers ses soldats.
Et qu’il ne faut pas attendre une nouvelle tragédie pour se souvenir des précédentes.
Le combat d’un père
Albert Chennouf a consacré une grande partie de sa vie depuis 2012 à défendre la mémoire d’Abel. Il a écrit, témoigné, protesté, interpellé les pouvoirs publics. Il a refusé de laisser son fils devenir simplement une ligne dans la chronologie du terrorisme français.
Ce combat a eu un prix. Il a aussi donné à son existence une exigence qui ne l’a jamais quitté.
Aujourd’hui, éprouvé par la maladie, Albert continue. Je ne peux écrire ces lignes sans penser à l’homme que je connais, à Katia, à ce couple qui porte depuis quatorze ans une absence impossible à combler.
Et je pense à ce matin où Albert s’est levé, et où, la douleur physique s’étant momentanément éloignée, il a cru reconnaître un signe d’Abel.
Je n’ai pas à interpréter ce signe. Mais je sais ce qu’il a produit: un père s’est rendu à la gendarmerie pour demander au président de la République de ne pas oublier son enfant.
Il existe des combats dont la force ne se mesure pas au nombre de décisions de justice obtenues. Certains consistent simplement à empêcher l’oubli.
Et parfois, cela exige toute une vie.
Abel Chennouf avait 25 ans. Il était soldat français. Il allait être père. Mohamed Merah l’a assassiné le 15 mars 2012.
Albert Chennouf demande aujourd’hui à Emmanuel Macron de se souvenir de ce que le président avait lui-même rappelé, quatre ans plus tôt, devant la nation.
Ce n’est pas une demande excessive. C’est une demande de mémoire. Et il appartient désormais au président de choisir comment y répondre.
En annexe: la plainte déposée ce jour par Albert Chennouf Meyer
Sarah Cattan
HaBayta publie, avec l’autorisation d’Albert Chennouf, le procès-verbal de sa plainte recueillie le 26 octobre 2026 par la gendarmerie de Marguerittes. Les coordonnées personnelles ont été occultées.
Note de transparence : Sarah Cattan entretient depuis de nombreuses années une relation d’amitié avec Albert et Katia Chennouf. Ce lien personnel est porté à la connaissance des lecteurs.
Vous ne payez pas pour lire HaBayta. Vous pouvez choisir de soutenir son indépendance, sa liberté éditoriale et le débat qu’il fait vivre.







הַשֵּׁם יִקּוֹם דָּמוֹ