Une publication Facebook promet aux plus de 77 ans qu’ils ont connu “le meilleur des temps”. J’ai failli me laisser prendre. Peut-être à cause d’une expression que mes enfants et petits-enfants emploient tout le temps : “vivre sa meilleure vie”. Puis j’ai regardé les dates. Et mes propres souvenirs.
Mes petits-enfants disent parfois de quelqu’un : “Il vit sa meilleure vie”.
Mes enfants aussi: elle est heureuse, elle voyage, elle danse, elle aime, elle profite de tout : elle vit sa meilleure vie.
J’aime bien cette expression. Elle a quelque chose de léger, de généreux. Elle ne compare pas les époques. Elle dit seulement : Regarde, en ce moment, cet être-là est pleinement vivant.
C’est peut-être pour cela qu’un texte croisé sur Facebook m’a eue quelques minutes. Il s’adressait aux personnes nées entre 1930 et 1946. Il leur expliquait qu’elles appartenaient à une génération rarissime, presque disparue, et déroulait devant elles l’album d’un monde perdu : les tickets de rationnement, le laitier à la porte, la radio autour de laquelle se réunissait la famille, les enfants jouant dehors, les machines à écrire, les premiers téléphones, la télévision en noir et blanc.
Et cette phrase, à la fin : “Vous avez vécu le meilleur des temps”.
Voilà.
J’ai probablement entendu : Vous avez vécu votre meilleure vie.
Sauf que ce n’était pas ce qui était écrit.
Alors j’ai relu. Et quelque chose a commencé à boiter.
D’abord, les dates. Le texte annonce aux personnes nées entre 1930 et 1946 qu’elles ont entre 77 et 93 ans. Nous sommes en 2026 : elles ont aujourd’hui entre 80 et 96 ans.
Une simple soustraction permet donc de dater cette publication. Le texte circulait déjà, sous une forme pratiquement identique, plusieurs années auparavant.
Et puis il y a ce chiffre spectaculaire : « seulement 1 % de votre génération est encore en vie aujourd’hui ». D’où vient-il ? Aucune source démographique n’est donnée.
Le chiffre voyage de publication en publication, intact, comme voyagent parfois les chiffres trop parfaits pour qu’on pense à leur demander leurs papiers.
Mais ce n’est même pas ce qui m’a le plus frappée. Ce qui m’a surtout arrêtée, c’est que je ne me reconnaissais pas dans ce portrait, alor que j’ai grandi assez près de ce monde pour en reconnaître les objets, les usages, les mots, les silences aussi. Pourtant, cette enfance-là n’est pas la mienne.
C’est alors que j’ai compris ce qui clochait: le texte venait de tracer une frontière entre des générations et de fabriquer, à l’intérieur de cette frontière, une enfance commune. Bien sûr que j’ai connu un monde sans Internet. Bien sûr que le téléphone n’occupait pas nos vies et que les objets duraient davantage. Bien sûr que l’enfance avait d’autres rythmes, d’autres libertés, d’autres contraintes.
Mais quelle étrange idée de fabriquer ainsi une seule enfance pour des millions d’êtres humains.
Car où sont-ils nés, ces enfants de 1930 à 1946 ? À New York ? À Varsovie ? À Tunis ? À Paris ? À Alger ? À Berlin ? À Tel-Aviv ? Ont-ils vraiment tous connu le lait déposé devant la porte et la famille paisiblement réunie autour du poste de radio ?
Pour certains enfants nés dans ces années-là, la radio annonçait surtout que le monde devenait fou. Pour certains, l’enfance n’eut rien de « stable ». Pour certains, il fallut se cacher. Pour certains, partir. Pour certains, survivre.
Et pour d’autres, ailleurs, certainement, ce monde des laitiers, des rues où l’on jouait jusqu’au soir et des premiers postes de télévision fut réellement celui de l’enfance heureuse.
Les souvenirs sont vrais. C’est leur généralisation qui ment. Voilà peut-être ce qui me gêne finalement dans ces jolies publications nostalgiques. Elles ne disent pas seulement : Souvenez-vous.
Elles disent : C’était mieux.
Pas de terrorisme, assure même le texte. La paix. La sécurité. L’optimisme. “Une époque dorée”.
Comme si les guerres, les attentats, les dictatures, la ségrégation, les persécutions, les violences faites aux femmes et aux enfants avaient attendu Internet pour apparaître.
Nous faisons tous cela avec notre passé: nous en rabotons les angles. Nous gardons une odeur, une chanson, un repas, une rue, une voix disparue, et avec ces fragments parfaitement vrais, nous construisons parfois un monde qui, lui, ne l’a jamais tout à fait été.
Je ne veux surtout pas qu’on nous vole la nostalgie: elle est précieuse. Elle est l’une des façons que nous avons de rester reliés à ceux que nous avons aimés et à celui ou celle que nous avons été.
Mais je me méfie de la nostalgie lorsqu’elle se déguise en Histoire.
Alors non. Je ne sais pas si ma génération a vécu “le meilleur des temps”. Je sais seulement qu’elle en a traversé beaucoup. Des merveilleux. Des terribles. Et quelques-uns dont nous pensions peut-être, au moment même où nous les vivions, qu’ils seraient éternels.
Ils ne l’étaient pas.
C’est peut-être cela, finalement, que l’âge apprend.
Et vous ? Vous reconnaissez-vous dans ce monde-là ? Était-ce vraiment le vôtre, ou est-ce déjà un passé que la nostalgie a recomposé pour nous ?
Et si mes petits-enfants me demandaient aujourd’hui quel fut le meilleur temps de ma vie, je crois que je me garderais bien de leur répondre : Le mien. Je leur souhaiterais plutôt de pouvoir dire longtemps encore, à propos d’eux-mêmes et de ceux qu’ils aiment : “Regarde. Il vit sa meilleure vie”.
Et que ce soit au présent.



