Refuser le régime iranien ne commande d’adhérer ni à Donald Trump ni à Benyamin Netanyahou. À force de raisonner par camps, une partie du débat occidental finit par accorder aux tyrannies les circonstances atténuantes de la géopolitique. Natanéli revendique ici un droit devenu presque subversif : juger chaque pouvoir sur ses actes, sans lui demander d’abord de quel côté il se trouve.
Il paraît qu’il faudrait choisir.
Choisir son indignation comme autrefois on choisissait son drapeau, puis s’y tenir, avec cette fidélité un peu sotte que les hommes accordent volontiers aux idées dès lors qu’elles leur épargnent la peine de penser ; être d’un bord ou de l’autre, et tout entier de ce bord-là ; entrer dans le monde par une porte et consentir, sitôt le seuil franchi, à ne plus regarder par les fenêtres.
Ainsi vont désormais nos querelles politiques.
Dites votre hostilité au régime iranien, et l’on vous soupçonnera bientôt de quelque tendresse pour ceux qui le combattent. Que vous ne portiez aucune admiration particulière à Donald Trump, que la politique de Benyamin Netanyahou vous inspire de graves réserves, et voici qu’à l’autre bout de la salle on vous somme presque de trouver aux mollahs quelques vertus de circonstance.
J’ai passé l’âge des catéchismes et je me méfie des chapelles, surtout lorsqu’elles prétendent disposer de ma conscience avec le mobilier.
Je n’aime guère les hommes providentiels, moins encore les vérités distribuées par paquets avec leur mode d’emploi. Je ne vois aucune raison de prêter à Trump les vertus de Cincinnatus parce qu’il s’oppose à Téhéran, pas davantage que de vêtir Netanyahou des habits du juste pour reconnaître ce qui, dans l’affaiblissement de la République islamique, peut rendre un peu d’air à ceux qu’elle étouffe depuis près d’un demi-siècle.
Car enfin, nous parlons d’un régime qui a fait de D.ieu un fonctionnaire de police et s’est arrogé ce privilège exorbitant de régler jusqu’à la manière dont une femme doit couvrir ses cheveux, dont un homme peut aimer, un poète écrire, un peuple tout entier se tenir sous le ciel.
Devant cela, une partie de la gauche occidentale hésite encore. Elle regarde Washington, lorgne du côté de Jérusalem, revient vers Téhéran et semble ne plus très bien savoir si une prison demeure une prison lorsque ses geôliers sont les ennemis de l’Amérique.
J’avais naïvement cru que la gauche était née, entre autres choses, de cette idée magnifique et fort simple qu’un homme humilié à Téhéran valait un homme humilié à Paris ; que la liberté n’avait point de méridien et que la dignité humaine ne changeait pas de nature au passage d’une frontière.
Je découvre qu’elle aurait désormais une géographie, avec ses despotes plus ou moins présentables, ses tyrannies auxquelles l’Histoire fournirait des circonstances atténuantes et ses prisons devant lesquelles la prudence idéologique commande de parler bas.
Il suffirait qu’un régime prononce assez souvent les mots « impérialisme américain » pour que quelques consciences occidentales, pourtant fort sourcilleuses d’ordinaire, deviennent soudain accommodantes.
On avait jadis l’opium du peuple ; nous avons peut-être trouvé l’opium des intellectuels : la géopolitique, lorsqu’elle permet de si savamment expliquer le bourreau qu’on finit par ne plus voir celui qu’il étrangle.
Sous les grandes cartes que nous déployons sur nos tables, hérissées de frontières, de missiles et d’intérêts stratégiques, demeure pourtant quelque chose de terriblement ancien : des êtres humains.
Une femme arrêtée parce qu’elle refuse un voile ne devient pas moins captive parce que son geôlier exècre Washington, et l’écrivain que l’on fait taire ne recouvre pas sa voix parce que celui qui le bâillonne condamne Israël.
Quant à l’homme qui se balance au bout d’une corde, il sait, lui, ce que nos grandes constructions théoriques oublient volontiers :
la corde n’a pas d’idéologie.
Je ne veux pas avoir à choisir entre elle et celui qui prétend la couper sous prétexte que je désapprouve la main qui tient le couteau. Je veux pouvoir dire qu’elle doit être coupée sans que cette évidence m’enrôle sous quelque bannière que ce soit.
Quelques consciences que nous admirons aujourd’hui avaient précisément refusé ce confort de l’obéissance intellectuelle.
Orwell partit en Espagne pour combattre le fascisme et y découvrit bientôt les luttes intestines du camp républicain, les mensonges staliniens, la persécution du POUM dans les rangs duquel il avait combattu. Il n’en conclut nullement que Franco avait raison. Il en rapporta cette leçon autrement plus âpre : aucun camp ne mérite qu’on lui abandonne son jugement.
Camus connut à son tour cette solitude lorsque, dans une gauche intellectuelle travaillée par la question soviétique, il refusa de faire de la fidélité au camp une dispense de conscience. Il fut attaqué par ceux-là mêmes avec lesquels il avait cru partager l’essentiel.
Il arrive que la liberté de penser commence par vous laisser assez seul.
Une certaine gauche savait alors que l’ennemi de son ennemi pouvait parfaitement demeurer un salaud. Elle l’avait appris dans le sang du siècle ; nous semblons l’avoir oublié dans le confort du suivant.
Nous voici donc revenus aux tribus, où chaque souffrance paraît devoir comparaître munie de ses papiers. Parlez de l’Iran et Gaza surgira bientôt dans la conversation ; de Gaza, on passera aux otages israéliens, puis à Netanyahou, et Israël tout entier finira au banc des accusés.
À mesure que la querelle enfle, la souffrance réelle s’efface sous le vacarme des appartenances, chacun venant avec son cadavre sous le bras afin d’empêcher l’autre de montrer le sien.
Je ne veux pas de cette foire funèbre où l’on prétend mesurer la douleur d’un enfant palestinien à celle d’un enfant israélien, comme s’il existait quelque balance assez obscène pour peser les larmes des mères.
Il y a plus grave encore : cette vieille confusion qui finit par fondre un peuple dans le pouvoir qui le gouverne, comme si les hommes devaient répondre jusque des maîtres qu’ils subissent.
Les Iraniens ne sont pas les mollahs, et l’on éviterait déjà bien des sottises si l’on consentait à partir de là.
Derrière ce mot — Iran — il y a infiniment davantage qu’un état-major, des centrifugeuses et les silhouettes sévères des Gardiens de la révolution. Il y a cette Perse plus ancienne que ceux qui prétendent aujourd’hui parler au nom de D.ieu sur sa terre ; une civilisation où la poésie côtoya les jardins et la science, une mémoire immense que la République islamique n’a pas créée et qu’elle n’emportera pas avec elle.
Dans cet Iran vivent ceux dont nos échiquiers géopolitiques font si peu de cas : cette femme qui ôte son voile en sachant ce qu’il peut lui en coûter, cet étudiant qui refuse de courber la tête, cette famille qui enterre un enfant et dont le chagrin ne servira peut-être jamais aucune cause assez commode pour parvenir jusqu’à nous.
Ce sont eux que le fracas des puissances finit par couvrir.
Nous parlons des peuples comme de pions, puis nous nous étonnons qu’ils meurent comme des hommes.



Tyran , Trump , Nethanyaou .....caramba je suis abonné a libé ou autre feuille de choux islamo fasciste ?desolé je me suis arreté de lire apres cette phrase debile , mais je suis certain que cette prose , au demeurant , tres originale doit etre passionnante