Il y a des départs que l’on choisit. Et il y a ceux que l’on vous impose.
Après des années passées à faire vivre Tribune Juive, à y écrire chaque jour ou presque, à rassembler autour de ce titre une famille d’auteurs, à publier, débattre, répondre, inventer, mon histoire avec ce journal s’est achevée cet été.
Elle s’est achevée brutalement.
Je pourrais raconter cette brutalité. Dire les portes qui se ferment soudain, l’effacement, le silence imposé, ce sentiment étrange de voir disparaître en quelques heures ce que l’on avait construit pendant des années. Je pourrais répondre, produire des pièces, rétablir une chronologie, désigner des responsabilités.
Je ne le ferai pas ici.
Non parce que rien ne s’est passé. Mais précisément parce qu’il s’est passé quelque chose.
Il existe désormais un différend qui doit être traité là où il doit l’être. Je n’ai aucune intention d’en faire un feuilleton public.
Et surtout, je refuse de salir Tribune Juive.
Un journal ne se réduit jamais à celui qui le possède, ni même à celui qui le dirige. Un journal appartient aussi à ceux qui l’ont écrit, à ceux qui l’ont lu, à ceux qui lui ont confié leurs colères, leurs inquiétudes, leurs désaccords, leurs morts et leurs espérances.
Tribune Juive a été une part importante de ma vie. Je n’effacerai pas ces années parce que leur dernier chapitre fut violent.
Mais je ne resterai pas davantage devant une porte fermée.
Alors j’en ouvre une.
Elle s’appelle Habayta.
הביתה, en hébreu : vers la maison.
Le nom n’est évidemment pas innocent.
Après le 7 octobre, nous sommes nombreux à avoir éprouvé cette étrange sensation : ne plus savoir exactement où était la maison. Dans quel lieu parler. Avec quels mots. À qui. Comment continuer à penser Israël sans en faire une idole ni un accusé permanent ; comment parler de la France et de ses Juifs ; comment regarder le monde sans consentir aux assignations idéologiques, aux camps obligatoires, aux indignations sélectives et à cette sommation contemporaine qui voudrait que chacun choisisse son équipe avant même d’avoir examiné les faits.
Habayta naît de cela.
Je veux une maison de plumes libres.
Des femmes et des hommes qui ne pensent pas tous la même chose — Dieu merci.
On pourra y aimer Israël et critiquer son gouvernement. Être de gauche, de droite, du centre ou d’un endroit encore non répertorié par les instituts de sondage. On pourra s’y disputer. On devra même parfois s’y disputer.
Mais il y aura des murs à cette maison.
Pas de haine. Pas de complotisme. Pas de falsification des faits. Pas de procès en pureté idéologique. Pas de ces interviews à charge où la condamnation précède la première question. Et pas davantage cette curieuse obligation faite aux Juifs, depuis le 7 octobre, de commencer chacune de leurs phrases par une demande de pardon.
Habayta parlera d’Israël, mais pas seulement d’Israël.
Je voudrais surtout que nous racontions enfin Israël comme un pays, et pas uniquement comme une cause, une guerre ou un dossier diplomatique.
Ses écrivains. Ses chercheurs. Ses disputes. Ses restaurants. Ses soldats. Ses familles. Ses blessures. Ses inventions. Ses imbéciles aussi — un pays sans imbéciles serait terriblement suspect. Sa musique, ses villes, ses contradictions, sa langue, ses minorités, ses réussites et ses échecs.
Nous parlerons également de la France, des mondes juifs, de culture, de politique, d’histoire, de littérature et de tout ce qui mérite encore que l’on s’arrête pour penser au lieu de simplement réagir.
Et puis il y a ceux sans lesquels cette aventure n’aurait aucun sens : les auteurs.
Ils sont là.
Cette fidélité m’émeut plus que je ne saurais le dire. Je n’ai pas emporté des meubles en quittant une maison. Des femmes et des hommes libres ont simplement décidé de continuer à écrire à mes côtés. Certains m’accompagnent depuis longtemps. D’autres arrivent. Ils ne constituent ni une garde rapprochée ni une petite armée idéologique.
Ils sont une communauté de voix.
C’est exactement ce que je voulais préserver.
Habayta ne naît d’ailleurs pas seule.
Je continuerai à retrouver les auditeurs de Radio Kol Aviv, où la parole et le débat ont conservé cette liberté à laquelle je tiens tant. Je poursuis aussi mon engagement auprès du BNVCA, dans un autre registre et avec une autre responsabilité. Des liens existent, d’autres se créeront. Habayta sera indépendant, mais certainement pas isolé.
Et au seuil de cette nouvelle maison, je veux raconter un geste.
Au moment où je me suis retrouvée sans toit éditorial, Jean-Patrick Grumberg m’a fait une proposition d’une simplicité presque déconcertante :
Viens. Venez. Toi et tes auteurs. Je vous abrite chez Emet.press
le temps qu’il faudra.
Il ne me demandait ni allégeance, ni contrepartie, ni conversion à quoi que ce soit.
Il m’offrait un toit.
Dans le petit monde des médias, où la disparition du voisin provoque parfois moins de compassion que le calcul de la place ainsi libérée, ce geste était exceptionnel.
Je ne l’oublierai pas.
Finalement, nous avons trouvé très vite notre propre maison. Mais il existe des offres que l’on n’a pas besoin d’accepter pour savoir ce qu’elles valent.
Jean-Patrick, la tienne disait simplement : tu ne resteras pas dehors.
Je veux que les premiers jours d’Habayta en gardent la trace.
Peut-être est-ce aussi cela que je voudrais mettre dans ses fondations : la conviction qu’on peut être en désaccord sans devenir ennemis, concurrents sans souhaiter la disparition de l’autre, journalistes sans considérer chaque territoire éditorial comme une parcelle à conquérir.
Je ne sais pas encore ce que deviendra Habayta.
Et tant mieux.
Je sais seulement ce que je veux y défendre : la liberté des plumes, l’exigence des faits, le droit au désaccord, la fidélité à nos morts et l’obligation de regarder aussi vers les vivants.
Je quitte une histoire sans la renier.
Je refuse que la manière dont elle s’est terminée décide de celle qui commence.
Habayta signifie « vers la maison ».
Nous y sommes.
Entrez.




Merci pour ces paroles justes, pleines d'amour et d'espoir. Nous sommes de tout cœur et de toute notre force avec toi, chère Sarah!
Chère Sarah, à la bonne heure, mazal tov à הביתה! Toujours avec toi! Fidèlement! Yana