Gabrielle tient son service, son équipe, son mari, sa mère. Elle tient tout — jusqu’à l’arrivée de Frida, une romancière, et de ce qu’elle n’avait pas prévu : le désir. Patrice Gree a aimé la délicatesse et, surtout, la justesse du nouveau film de Charline Bourgeois-Tacquet.
Gabrielle, cheffe du service de chirurgie maxillo-faciale d’un hôpital parisien fragilisé par un manque chronique et dramatique de soignants, se bat pour qu’il continue de fonctionner.
Son autorité repose autant sur ses compétences professionnelles que sur un engagement qui va presque jusqu’au sacrifice — un sacrifice qu’elle, digne, ne laissera jamais paraître.
Volontaire, combative, elle ne laisse échapper que quelques énervements : justifiés, brefs, parfaitement maîtrisés. Ils ne diminuent pas son autorité. Ils la renforcent.
Jouée avec beaucoup de justesse par Léa Drucker — il est vrai que je suis dingo de Léa —, Gabrielle est une femme exigeante qui tient.
Elle tient son équipe pour qu’elle ne craque pas.
Elle tient son mari, dont la passivité l’agace et qui, grâce au jeu subtil et séduisant de Charles Berling, parfois aussi l’amuse et l’émeut.
Elle tient enfin sa mère, qu’on devine peu aimante, mais que la maladie d’Alzheimer vient soudain humaniser.
Elle tient et porte tout le monde.
Jusqu’au moment de bascule, lorsque l’amour inattendu d’une romancière vient fissurer la carapace.
Frida, impeccablement jouée par Mélanie Thierry, entre dans le monde de l’hôpital afin de nourrir son roman. Gabrielle lui propose d’assister à une opération chirurgicale. Frida hésite, puis accepte.
Cette scène est importante. Elle dit tout ce qui sépare encore les deux femmes avant que, attirées peut-être précisément par leur contraire, elles ne se rapprochent.
La chirurgienne a les mains dans le sang, l’écrivaine dans l’encre.
L’une habite le réel cru ; l’autre, l’imaginaire.
L’une vit dans ce temps court où il faut prendre, presque chaque minute, une décision qui peut avoir des conséquences considérables.
L’autre habite le temps long de l’écriture, celui où l’on peut hésiter, revenir en arrière, effacer.
Deux mondes.
L’une paraît solide, l’autre fragile.
Mais l’amour pour l’une, le désir pour l’autre vont inverser les rôles.
C’est ici que le film bascule.
Un basculement lent, pudique et terriblement juste.
Juste : voilà peut-être le mot qui définit le mieux ce film.
En amour, la combattante de l’hôpital rend les armes. La fragile prend le dessus. La forte craque.
L’amour a rebattu les cartes.
Charline Bourgeois-Tacquet sait filmer avec beaucoup de délicatesse le désir amoureux, ces corps encore timides qui hésitent avant de découvrir les délices de l’abandon.
Dans une très jolie scène d’amour, l’une dit à l’autre :
« Tu vois, entre nous les femmes, le plaisir peut ne jamais s’arrêter. »
Je n’avais jamais pensé à ça.
Soudain, j’ai regretté de ne pas être lesbienne.
Et personne ne meurt !
C’est un très joli film.
Et un film juste.
Vraiment.


