Religieux, de droite, favorable au service militaire des haredim, Francky Perez ne cherche pas refuge dans une « belle phrase sur l’unité ». Il part de ce qui le sépare profondément d’autres Juifs pour poser une question plus difficile : comment continuer à se reconnaître comme frères quand les mots blessent, que les convictions s’affrontent et que personne ne veut renoncer à ce qu’il croit juste ?
Il y a un sentiment assez particulier que j’ai envie de partager avec vous. Quelque chose qui me travaille et que je n’arrive pas à régler avec « une belle phrase sur l’unité».
Parce que l’unité du peuple juif, je la souhaite vraiment. Je la défends. Mais j’ai de plus en plus de mal à voir comment on peut y arriver.
Je suis religieux. Et je veux que les haredim fassent leur service militaire. Pour moi, la responsabilité de protéger le pays doit être partagée.
Je suis de droite. Et le fossé est devenu tellement profond avec la gauche que j’ai parfois l’impression qu’on ne parle même plus la même langue.
Pourtant, ces gens, je les considère comme mes frères et mes sœurs. Et c’est justement pour ça que ça me fait mal.
Quand je lis Delphine Horvilleur, je me demande : mais comment peut-on partir des mêmes textes, puiser dans la même tradition et arriver à des conclusions aussi éloignées ?
Quand je lis la présentation du livre de Claude Askolovitch, Mes mains, pleines de sang, je ressens une vraie colère.
Son père, Roger Ascot, je le croisais quand j’étais gamin, en allant faire de la radio. Il dirigeait L’Arche, dans le même immeuble. Son nom appartient aussi à mes souvenirs.
Alors, quand je lis son fils, ma première réaction, c’est : mais pourquoi tendre encore des bâtons pour nous frapper ? Comme s’il en manquait ! Quand est-ce que tu vas ouvrir les yeux ? Quand est-ce que tu vas te réveiller ?
Et puis, au milieu de cette colère, quelque chose m’arrête.
J’essaie — et c’est difficile — de me mettre à sa place.
Et je me dis : il pense peut-être exactement la même chose de moi. Il croit sûrement, lui aussi, qu’il faut que j’ouvre les yeux.
Ça ne veut pas dire que nos arguments se valent. Mais ça m’oblige à reconnaître une chose : être convaincu d’avoir raison ne suffit pas à nous rapprocher.
Alors, on fait quoi, bordel ?
On se répète qu’on est frères tout en se parlant comme des ennemis ? On réclame l’unité, mais seulement à condition que l’autre finisse par penser comme nous ?
Parce que, si c’est ça, on peut attendre longtemps.
Moi, je veux pouvoir dire à un frère : tes mots me blessent, je trouve ton raisonnement grave, je vais te combattre. Et continuer à lui parler comme à un frère.
Mais je n’y arrive pas toujours.
Et je ne sais pas si c’est possible.
Il y a des mots qui abîment le lien. Il y a des désaccords qu’on ne résout pas autour d’un café. Mais je ne veux pas décider, malgré tout, que ce lien ne vaut plus rien.
Alors peut-être que je dois commencer par là : demander à l’autre de répondre de ses mots, et répondre des miens. Défendre mes convictions sans lui retirer sa place parmi nous.
Aujourd’hui, l’unité me semble presque être une utopie. Et pourtant, je n’arrive pas à y renoncer.
Parce que je peux être profondément en désaccord avec toi.
Et vouloir encore qu’on ait un avenir ensemble.


