Romain Tancredi ne se reconnaît plus dans son époque. Au-delà de la nostalgie, il dit voir dans les bouleversements technologiques, sociaux et culturels des vingt dernières années la disparition progressive d’un monde commun. Une conviction assumée, discutable — et précisément pour cela, matière à débat.
Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais, pour ma part, plus le temps passe, moins je me sens à l’aise dans notre société. Quand je fais le constat de la situation dans tous les domaines et que je la compare à celle des années 1990 — la plus ancienne décennie dont je me souvienne clairement —, j’ai l’impression que nous sommes passés dans une autre dimension.
Alors, je sais : quand je dis cela, on me rétorque systématiquement que c’est le fait de vieillir qui provoque ce sentiment et qu’il existe toujours une forme de nostalgie, une tendance à se persuader que l’époque de sa jeunesse était meilleure que celle que l’on vit.
Mais, me concernant, je ne pense pas que ce soit seulement cela.
Ce que je ressens n’est pas uniquement de la nostalgie. C’est plus profond : c’est de la mélancolie. Et je pense qu’elle est directement liée aux bouleversements qui ont traversé notre société ces vingt dernières années.
Notre société a changé trop vite pour moi. J’ai perdu le peu de repères que j’y avais. Moi qui n’étais déjà pas « à la mode » dans les années 1990 et 2000, je suis complètement dépassé par ce qui m’entoure dans les années 2020. Déjà, lorsque j’avais 15 ou 18 ans — peut-être était-ce dû à ma passion pour l’Histoire —, j’aurais rêvé d’avoir vécu dans les années 1960 et 1970. Et ce sentiment n’a fait que s’amplifier depuis.
Plus le temps passe, moins j’aime notre société et moins je m’y sens à l’aise.
Alors, on me répond aussi : « Il faut vivre avec son temps » ou « Le monde change, c’est comme ça, il faut s’y faire ».
Eh bien moi, je ne m’y fais pas ! Et je refuse de m’y faire !
Et puis, que signifie « vivre avec son temps » ? Accepter tous les bouleversements de la société, quand bien même ils seraient délétères pour son harmonie ? Je le refuse.
Oui, j’assume de penser que les bouleversements sociaux, technologiques et politiques qu’a connus l’Occident depuis vingt ans ne sont pas tous une bonne chose. Et cela ne fait pas de moi un conservateur. Je suis pour le progrès ! Mais pas lorsqu’il se fait au détriment de l’intelligence collective et de la cohésion sociale.
L’invention des smartphones et le développement des réseaux sociaux audiovisuels tels qu’Instagram, TikTok ou Snapchat ont transformé la communication et l’accès à « l’information », créant une société d’hyperconnectivité permanente tout en accentuant — et c’est le paradoxe — un individualisme qui avait déjà commencé à poindre depuis quelques années.
Le développement de l’intelligence artificielle est en train de bouleverser davantage encore les comportements humains, remplaçant peu à peu, par facilité, la création, l’écriture, la recherche, etc.
Il y a aussi l’essor des multinationales et des plateformes numériques mettant directement en relation les individus avec des prestataires indépendants dans des domaines toujours plus nombreux : commerce en ligne, streaming — c’est-à-dire l’accès immédiat et quasiment illimité aux films, séries et musiques —, livraison de nourriture, commercialisation de produits électroniques et de services technologiques…
Ces bouleversements technologiques se sont accompagnés de bouleversements sociaux et sociétaux : explosion de l’individualisme et du communautarisme, eux-mêmes nourris, selon moi, par le multiculturalisme et une immigration massive en provenance notamment de pays africains et arabes.
Cet individualisme s’est accompagné d’une augmentation du nombre de divorces et d’une transformation de la structure familiale, elle-même bouleversée par l’évolution des mœurs et la reconnaissance d’orientations sexuelles autres que l’hétérosexualité.
La radicalisation de certains militants luttant contre les violences sexistes ou contre ce qu’ils définissent comme le racisme systémique, ainsi que la politisation d’associations de défense des femmes, des homosexuels et des immigrés, ont également profondément tendu, à mes yeux, les rapports humains et sociaux, divisant la société et rangeant les individus dans des cases.
Oui, j’assume de penser que ces bouleversements ne sont pas une bonne chose.
Oui, j’assume de penser que c’était mieux avant !
Mais, par « avant », je pense à une période bien précise. Évidemment, je ne prétends pas que la vie était meilleure au XVIIe siècle, encore moins au Moyen Âge. Ce serait absurde.
Quand j’affirme que « c’était mieux avant », je pense à la seconde moitié du XXe siècle.
Maintenant que nous disposons d’un recul suffisant, je considère que la période allant des années 1960 aux années 1990 peut être regardée comme une sorte d’âge d’or socioculturel de la société occidentale.
Durant cette période, les progrès sociaux — création de la Sécurité sociale et des comités d’entreprise, accroissement des congés payés, augmentation du niveau de vie, démocratisation de l’électroménager dans les foyers —, la libération sexuelle et l’émancipation des femmes — droit de travailler sans l’accord du mari, accès à la contraception, divorce par consentement mutuel, légalisation de l’IVG — se sont accompagnés d’une extraordinaire explosion culturelle profitant à tous, quels que soient le statut et l’origine sociale.
Ce fut notamment, dans les années 1980, l’apogée des médias et de la culture de masse, avec des musiques, des films et des émissions de télévision devenus cultes : une culture « grand public », populaire et joyeuse, qui unissait les Français autour de références communes. Le petit nombre de chaînes de télévision renforçait encore ce phénomène : d’une certaine manière, il « imposait » aux gens de regarder les mêmes programmes.
C’était une époque de dynamisme, d’insouciance et de cohésion, où les rapports humains me semblaient plus simples, plus directs, plus spontanés et donc plus sincères.
Bien sûr, il y avait des problèmes. Bien sûr, il y avait du chômage. Bien sûr, il y avait de la misère.
Mais il y avait un commun !
Nous faisions encore nation !
Il existait encore le sentiment d’appartenir à un même tout politique, social et culturel. Nous étions un peuple uni par-delà les différences individuelles, les inégalités sociales et les désaccords politiques.
Une majorité d’entre nous restait attachée aux valeurs et aux symboles républicains : l’indivisibilité du territoire, l’unité du peuple et sa souveraineté, la laïcité, le drapeau tricolore, La Marseillaise, la célébration de la fête nationale le 14 juillet, la commémoration des victoires des deux guerres mondiales…
Cette époque-là, les moins de 35 ans ne l’ont pas connue.
Les attentats du 11 septembre 2001 en ont, à mes yeux, sonné le glas, tout comme les bouleversements technologiques et sociaux dont j’ai parlé.
Les conséquences ont été désastreuses pour notre société : mondialisation, multiculturalisme, individualisme, matérialisme, consumérisme, disparition progressive d’un humour partagé, comportements superficiels et immatures, déclin de la culture et de l’instruction, disparition de l’autorité, du civisme et de la civilité…
Je n’aime pas cette époque.
Je veux retourner en 1995 !



