Jeudi 15 octobre, Jean-Christophe Rufin était roué de coups devant son domicile de Bourges. Samedi 17 octobre, la France connaissait une journée de violences, de pillages et de destructions. Deux événements sans lien établi. Mais des images qui se répondent et une interrogation qui ne me quitte pas : à quel moment avons-nous commencé à nous habituer à la barbarie ?
Il y a cette photographie. Le visage de Jean-Christophe Rufin. Les yeux tuméfiés, les ecchymoses, le nez meurtri. Le visage d’un homme de 74 ans qui vient de subir un passage à tabac. Il y a aussi ce qu’il a raconté. Jeudi 15 octobre, vers 23 h 20, l’écrivain, médecin, académicien, ancien ambassadeur de France, descend devant son domicile de Bourges pour demander à trois hommes de cesser de klaxonner.
Il reçoit un coup de bouteille à la tête. Il tombe. Les coups continuent. Son téléphone est dérobé. Trois hommes contre un seul, à terre. Et cette photographie qui nous arrive, qui ne nécessite ni commentaire ni effet de manche.
Voilà ce qu’on a fait à Jean-Christophe Rufin.
Le surlendemain, samedi 17 octobre, la France offrait d’autres images de violence. Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Limoges. Des commerces pillés. Des vitrines fracassées. Des bâtiments publics attaqués. L’hôtel de ville de Marseille envahi, Marianne renversée. L’hôtel de ville de Limoges incendié. Des policiers blessés, des passants pris au piège, des commerçants regardant disparaître en quelques minutes le fruit de leur travail.
Et cette autre scène, rapportée par Dominique Rizet sur BFMTV : près de la place de la République, à Paris, un couple d’octogénaires dépouillé et laissé quasiment nu sur la voie publique, selon ses informations. Deux personnes âgées. Dépouillées jusque dans leurs vêtements. Ce n’est pas seulement le vol qui saisit. C’est l’humiliation qui l’accompagne.
Quelle violence faut-il porter en soi pour infliger cela ? À quel moment cesse-t-on de voir dans l’autre un être humain ?
Un grand-père, un petit-fils
Et voici qu’un autre détail vient donner à l’agression de Jean-Christophe Rufin une dimension presque insoutenable. Selon un témoignage local diffusé après les faits, la veille de son agression, une soirée avait été consacrée à son grand-père, Maurice Bonneau. Ce médecin berruyer avait participé à la Résistance. Il avait protégé des hommes menacés pendant l’Occupation, notamment des Juifs. Arrêté, il avait été déporté à Buchenwald.
Jean-Christophe Rufin a grandi auprès de ce grand-père. On peut penser que cette proximité avec un homme qui avait risqué sa vie pour en sauver d’autres n’est pas étrangère à la vocation humanitaire du petit-fils.
Le médecin engagé. L’écrivain. Le diplomate. Cet homme qui a traversé tant de pays et tant de drames humains.
Et voici que, dans la ville de son grand-père, devant sa propre maison, il est roué de coups pour avoir demandé un peu de silence. Il n’existe aucun lien démontré entre l’hommage rendu à Maurice Bonneau et l’agression de son petit-fils, et nous ne cherchons pas à en inventer un. Mais le rapprochement des deux événements bouleverse : la veille, on honorait un homme qui avait protégé ses semblables. Le lendemain, son petit-fils était frappé à terre. Si cela ne prouve rien sur les auteurs, cela nous oblige à réfléchir à ce que nous transmettons, à ce que nous honorons et à ce que nous acceptons désormais de voir se produire.
Ce mot que nous devons désormais refuser d’écarter : barbarie
Depuis le 7 octobre 2023, certaines images nous poursuivent. Shani Louk, cette jeune femme assassinée lors du massacre du festival Nova, dont le corps fut exhibé sur un véhicule par ses bourreaux. Toutes ces victimes que les terroristes du Hamas et d’autres assaillants n’ont pas seulement voulu tuer, mais aussi terroriser, exposer, déshumaniser. Viols et violences sexuelles documentés depuis lors. Enlèvements. Assassinats.
Et lorsque nous regardons aujourd’hui le visage meurtri, fracassé, de Jean-Christophe Rufin, lorsque nous découvrons le récit de ce couple dépouillé, exposé dans une rue de Paris, quelque chose de ces images revient. Non parce que les événements seraient équivalents. Ils ne le sont pas: le 7 octobre fut une attaque terroriste organisée, un massacre de masse. L’agression de Bourges est un crime de droit commun dont les circonstances et les responsabilités doivent être établies. Les violences du 17 octobre en France relèvent encore d’autres situations et d’autres auteurs.
Faut-il pour autant renoncer à penser ce que certains actes barbares ont en commun ? Le corps d’autrui qui ne compte plus. Sa vulnérabilité qui ne protège plus. La possibilité de le frapper, de le dépouiller, de l’exposer. Ce moment où l’on cesse de reconnaître dans la personne que l’on maltraite un être humain semblable à soi. Ce n’est pas l’identité des crimes que nous interrogeons. C’est ce qui, dans la violence, détruit jusqu’au respect élémentaire de la dignité humaine.
Et oui, le mot barbarie vient à l’esprit.
Les Juifs ont peur. Mais aujourd’hui, qui n’a pas peur ?
Depuis le 7 octobre, nous avons beaucoup écrit, beaucoup parlé de la peur des Juifs de France.
De ces familles qui s’interrogent sur leur avenir. De ces enfants dont les parents redoutent qu’ils portent une étoile de David. De ces étudiants qui dissimulent leur identité. De ces citoyens qui découvrent qu’une partie de leur pays ne les regarde plus comme auparavant. Cette peur n’a pas disparu.
Mais quelque chose d’autre saisit désormais. Car les victimes des violences dont nous parlons aujourd’hui ne sont pas désignées comme juives.
C’est Jean-Christophe Rufin, dans sa ville. C’est un couple d’octogénaires, à Paris. Ce sont des commerçants, des passants, des habitants. Ce sont les symboles de notre République.
S’il serait contestable de considérer toutes ces violences comme les manifestations d’un même complot, d’un même projet ou d’une même idéologie, il devient impossible de regarder chaque scène séparément.
Le droit de manifester est fondamental. Des centaines de milliers de Français ont exprimé samedi leurs revendications sans commettre aucune violence. Il serait injuste de les confondre avec les pillards et les casseurs. Ceux-ci n’en ont pas moins frappé, détruit, incendié. Et leurs actes ne deviennent pas moins graves parce qu’ils se sont produits en marge d’une mobilisation sociale.
Nous n’écrivons plus seulement sur la peur des Juifs. Nous écrivons sur la peur qui gagne un pays.
Sur ce signe « = » qui dispense de penser
Cette habitude de renvoyer mécaniquement les forces politiques dos à dos. La France insoumise d’un côté, le Rassemblement national de l’autre. Un signe « égal », et le débat serait clos ?
La responsabilité politique ne peut ni ne doit s’évaluer à coups de symétries automatiques. Les discours doivent être examinés. Les actes nommés. Les responsabilités recherchées là où elles se trouvent.
Ah mais ! Samedi, rétorqueront ses soutiens, Jean-Luc Mélenchon a appelé les siens à ne pas participer aux pillages et aux saccages.
Samedi.
Mais il a également osé imputer, ce même samedi, une part du chaos aux décisions du commandement policier, suscitant une vive réaction du Premier ministre Sébastien Lecornu, qui l’a accusé d’inverser les responsabilités.
Une controverse qui mérite mieux qu’un échange de formules. Car la question devient plus grave : jusqu’où les responsables politiques peuvent-ils mettre en cause les institutions chargées de maintenir l’ordre sans contribuer à affaiblir leur légitimité ?
Ce débat doit être mené sur des faits, des paroles et des responsabilités précisément établis. Tant ce que nous attendons du débat politique n’est pas une distribution mécanique des blâmes, mais la capacité à distinguer.
Les mots, fussent-ils présidentiels, ne suffisent plus
Emmanuel Macron a condamné samedi soir les violences dans un message publié sur X. Ce dimanche, il doit s’adresser aux Français à 20 heures. Que diable pourra-t-il dire ? Lui dont la parole aura paru si absente, alors que l’agression d’un Jean-Christophe Rufin, à elle seule, aurait mérité une intervention présidentielle.
Non parce que la vie d’un académicien vaudrait davantage que celle de n’importe quel citoyen. Précisément pour la raison inverse : parce que, lorsqu’un homme de 74 ans peut être ainsi roué de coups devant chez lui pour une simple remarque, c’est la sécurité de chacun qui est en cause. Parce qu’un président ne parle pas seulement lorsque brûlent des bâtiments publics. Il peut aussi parler lorsqu’un citoyen est frappé dans des circonstances qui révoltent la conscience.
Un président qui, le 22 septembre, devant l’Assemblée générale des Nations unies, assura que le Hamas n’avait jamais sévi en Cisjordanie. Une affirmation fausse, le Hamas y disposant depuis longtemps de réseaux et y ayant mené des attaques.
Pourquoi rappeler aujourd’hui cet épisode ? Parce que les Français attendent de ceux qui gouvernent une exigence première : celle de nommer correctement le réel. Nommer le terrorisme. Nommer les violences. Nommer les responsabilités. Ne pas laisser les mots masquer ce que les faits nous imposent de voir. Et ne pas substituer à l’autorité d’une parole claire le confort de formules qui ne répondent plus à l’inquiétude des citoyens.
Parce que ces violences qui frappent, dépouillent et humilient font resurgir, dans nos mémoires, des images de barbarie que nous aurions voulu ne jamais revoir. Sans confondre les crimes. Sans confondre les auteurs. Mais sans détourner les yeux.
La France à terre ?
Jean-Christophe Rufin. Cette photographie. Cet homme dont le visage porte la trace des coups. Son grand-père Maurice Bonneau, qui avait choisi de protéger des vies humaines au risque de la sienne. Ce couple dépouillé, humilié à Paris. Marianne renversée à Marseille.
Une photographie ne raconte jamais toute une société, pas plus qu’un crime ne définit un pays. Des milliers d’hommes et de femmes, chaque jour, continuent de soigner, de protéger, de secourir et de résister à la violence. Mais cette évidence ne doit pas devenir une consolation commode.
Aujourd’hui, la France est obligée de se regarder dans un visage meurtri. Celui de Jean-Christophe Rufin est le nôtre, qui porte, au-delà de ses propres blessures, quelque chose de notre désarroi collectif.
La France n’est pas à terre ? Il serait temps qu’elle mesure combien de ses enfants y sont déjà tombés.
Sarah Cattan
HaBayta adresse à Jean-Christophe Rufin ses vœux de rétablissement.










